CHAPITRE XVII.

DE L'OMNIPOTENCE DE L'ÉTAT; LES ANCIENS N'ONT PAS CONNU LA LIBERTÉ

INDIVIDUELLE.

La cité avait été fondée sur une religion et constituée comme une Église.

De là sa force; de là aussi son omnipotence et l'empire absolu qu'elle

exerçait sur ses membres. Dans une société établie sur de tels principes,

la liberté individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen était soumis en

toutes choses et sans nulle réserve à la cité; il lui appartenait tout

entier. La religion qui avait enfanté l'État, et l'État qui entretenait la

religion, se soutenaient l'un l'autre et ne faisaient qu'un; ces deux

puissances associées et confondues formaient une puissance presque

surhumaine à laquelle l'âme et le corps étaient également asservis.

Il n'y avait rien dans l'homme qui fût indépendant. Son corps appartenait

à l'État et était voué à sa défense; à Rome, le service militaire était dû

jusqu'à cinquante ans, à Athènes jusqu'à soixante, à Sparte toujours. Sa

fortune était toujours à la disposition de l'État; si la cité avait besoin

d'argent, elle pouvait ordonner aux femmes de lui livrer leurs bijoux, aux

créanciers de lui abandonner leurs créances, aux possesseurs d'oliviers de

lui céder gratuitement l'huile qu'ils avaient fabriquée. [1]

La vie privée n'échappait pas à cette omnipotence de l'État. La loi

athénienne, au nom de la religion, défendait à l'homme de rester

célibataire. [2] Sparte punissait non-seulement celui qui ne se mariait

pas, mais même celui qui se mariait tard. L'État pouvait prescrire à

Athènes le travail, à Sparte l'oisiveté. Il exerçait sa tyrannie jusque

dans les plus petites choses; à Locres, la loi défendait aux hommes de

boire du vin pur; à Rome, à Milet, à Marseille, elle le défendait aux

femmes. [3] Il était ordinaire que le costume fût fixé invariablement par

les lois de chaque cité; la législation de Sparte réglait la coiffure des

femmes, et celle d'Athènes leur interdisait d'emporter en voyage plus de

trois robes. [4] A Rhodes et à Byzance, la loi défendait de se raser la

barbe. [5]

L'État avait le droit de ne pas tolérer que ses citoyens fussent difformes

ou contrefaits. En conséquence il ordonnait au père à qui naissait un tel

enfant, de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans les anciens codes

de Sparte et de Rome. Nous ne savons pas si elle existait à Athènes; nous

savons seulement qu'Aristote et Platon l'inscrivirent dans leurs

législations idéales.

Il y a dans l'histoire de Sparte un trait que Plutarque et Rousseau

admiraient fort. Sparte venait d'éprouver une défaite à Leuctres et

beaucoup de ses citoyens avaient péri. A cette nouvelle, les parents des

morts durent se montrer en public avec un visage gai. La mère qui savait

que son fils avait échappé au désastre et qu'elle allait le revoir,

montrait de l'affliction et pleurait. Celle qui savait qu'elle ne

reverrait plus son fils, témoignait de la joie et parcourait les temples

en remerciant les dieux. Quelle était donc la puissance de l'État, qui

ordonnait le renversement des sentiments naturels et qui était obéi!

L'État n'admettait pas qu'un homme fût indifférent à ses intérêts; le

philosophe, l'homme d'étude n'avait pas le droit de vivre à part. C'était

une obligation qu'il votât dans l'assemblée et qu'il fût magistrat à son

tour. Dans un temps où les discordes étaient fréquentes, la loi athénienne

ne permettait pas au citoyen de rester neutre; il devait combattre avec

l'un ou avec l'autre parti; contre celui qui voulait demeurer à l'écart

des factions et se montrer calme, la loi prononçait la peine de l'exil

avec confiscation des biens.

Il s'en fallait de beaucoup que l'éducation fût libre chez les Grecs. Il

n'y avait rien, au contraire, où l'État tînt davantage à être maître. A

Sparte, le père n'avait aucun droit sur l'éducation de son enfant. La loi

paraît avoir été moins rigoureuse à Athènes; encore la cité faisait-elle

en sorte que l'éducation fût commune sous des maîtres choisis par elle.

Aristophane, dans un passage éloquent, nous montre les enfants d'Athènes

se rendant à leur école; en ordre, distribués par quartiers, ils marchent

en rangs serrés, par la pluie, par la neige ou au grand soleil; ces

enfants semblent déjà comprendre que c'est un devoir civique qu'ils

remplissent. [6] L'État voulait diriger seul l'éducation, et Platon dit le

motif de cette exigence: [7] « Les parents ne doivent pas être libres

d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les maîtres que la cité

a choisis; car les enfants sont moins à leurs parents qu'à la cité. »

L'État considérait le corps et l'âme de chaque citoyen comme lui

appartenant; aussi voulait-il façonner ce corps et cette âme de manière à

en tirer le meilleur parti. Il lui enseignait la gymnastique, parce que le

corps de l'homme était une arme pour la cité, et qu'il fallait que cette

arme fût aussi forte et aussi maniable que possible. Il lui enseignait

aussi les chants religieux, les hymnes, les danses sacrées, parce que

cette connaissance était nécessaire à la bonne exécution des sacrifices et

des fêtes de la cité. [8]

On reconnaissait à l'État le droit d'empêcher qu'il y eût un enseignement

libre à côté du sien. Athènes fit un jour une loi qui défendait

d'instruire les jeunes gens sans une autorisation des magistrats, et une

autre qui interdisait spécialement d'enseigner la philosophie. [9]

L'homme n'avait pas le choix de ses croyances. Il devait croire et se

soumettre à la religion de la cité. On pouvait haïr ou mépriser les dieux

de la cité voisine; quant aux divinités d'un caractère général et

universel, comme Jupiter Céleste ou Cybèle ou Junon, on était libre d'y

croire ou de n'y pas croire. Mais il ne fallait pas qu'on s'avisât de

douter d'Athéné Poliade ou d'Érechthée ou de Cécrops. Il y aurait eu là

une grande impiété qui eût porté atteinte à la religion et à l'État en

même temps, et que l'État eût sévèrement punie. Socrate fut mis à mort

pour ce crime. La liberté de penser à l'égard de la religion de la cité

était absolument inconnue chez les anciens. Il fallait se conformer à

toutes les règles du culte, figurer dans toutes les processions, prendre

part au repas sacré. La législation athénienne prononçait une peine contre

ceux qui s'abstenaient de célébrer religieusement une fête nationale. [10]

Les anciens ne connaissaient donc ni la liberté de la vie privée, ni la

liberté d'éducation, ni la liberté religieuse. La personne humaine

comptait pour bien peu de chose vis-à-vis de cette autorité sainte et

presque divine qu'on appelait la patrie ou l'État. L'État n'avait pas

seulement, comme dans nos sociétés modernes, un droit de justice à l'égard

des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on fût coupable et par cela seul

que son intérêt était en jeu. Aristide assurément n'avait commis aucun

crime et n'en était même pas soupçonné; mais la cité avait le droit de le

chasser de son territoire par ce seul motif qu'Aristide avait acquis par

ses vertus trop d'influence et qu'il pouvait devenir dangereux, s'il le

voulait. On appelait cela l'ostracisme; cette institution n'était pas

particulière à Athènes; on la trouve à Argos, à Mégare, à Syracuse, et

nous pouvons croire qu'elle existait dans toutes les cités grecques. [11]

Or l'ostracisme n'était pas un châtiment; c'était une précaution que la

cité prenait contre un citoyen qu'elle soupçonnait de pouvoir la gêner un

jour. A Athènes on pouvait mettre un homme en accusation et le condamner

pour incivisme, c'est-à-dire pour défaut d'affection envers l'État. La vie

de l'homme n'était garantie par rien dès qu'il s'agissait de l'intérêt de

la cité. Rome fit une loi par laquelle il était permis de tuer tout homme

qui aurait l'intention de devenir roi. [12] La funeste maxime que le salut

de l'État est la loi suprême, a été formulée par l'antiquité. [13] On

pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait céder devant

l'intérêt de la patrie.

C'est donc une erreur singulière entre toutes les erreurs humaines que

d'avoir cru que dans les cités anciennes l'homme jouissait de la liberté.

Il n'en avait pas même l'idée. Il ne croyait pas qu'il pût exister de

droit vis-à-vis de la cité et de ses dieux. Nous verrons bientôt que le

gouvernement a plusieurs fois changé de forme; mais la nature de l'État

est restée à peu près la même, et son omnipotence n'a guère été diminuée.

Le gouvernement s'appela tour à tour monarchie, aristocratie, démocratie;

mais aucune de ces révolutions ne donna aux hommes la vraie liberté, la

liberté individuelle. Avoir des droits politiques, voter, nommer des

magistrats, pouvoir être archonte, voilà ce qu'on appelait la liberté;

mais l'homme n'en était pas moins asservi à l'État. Les anciens, et

surtout les Grecs, s'exagérèrent toujours l'importance et les droits de la

société; cela tient sans doute au caractère sacré et religieux que la

société avait revêtu à l'origine.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 96 / 170 题