Cette même religion, qui avait fondé les sociétés et qui les gouverna
longtemps, façonna aussi l'âme humaine et fit à l'homme son caractère. Par
ses dogmes et par ses pratiques elle donna au Romain et au Grec une
certaine manière de penser et d'agir et de certaines habitudes dont ils ne
purent de longtemps se défaire. Elle montrait à l'homme des dieux partout,
dieux petits, dieux facilement irritables et malveillants. Elle écrasait
l'homme sous la crainte d'avoir toujours des dieux contre soi et ne lui
laissait aucune liberté dans ses actes.
Il faut voir quelle place la religion occupe dans la vie d'un Romain. Sa
maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple; il y trouve son culte
et ses dieux. C'est un dieu que son foyer; les murs, les portes, le seuil
sont des dieux; [1] les bornes qui entourent son champ sont encore des
dieux. Le tombeau est un autel, et ses ancêtres sont des êtres divins.
Chacune de ses actions de chaque jour est un rite; toute sa journée
appartient à sa religion. Le matin et le soir il invoque son foyer, ses
pénates, ses ancêtres; en sortant de sa maison, en y rentrant, il leur
adresse une prière. Chaque repas est un acte religieux qu'il partage avec
ses divinités domestiques. La naissance, l'initiation, la prise de la
toge, le mariage et les anniversaires de tous ces événements sont les
actes solennels de son culte.
Il sort de chez lui et ne peut presque faire un pas sans rencontrer un
objet sacré; ou c'est une chapelle, ou c'est un lieu jadis frappé de la
foudre, ou c'est un tombeau; tantôt il faut qu'il se recueille et prononce
une prière, tantôt il doit détourner les yeux et se couvrir le visage pour
éviter la vue d'un objet funeste.
Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie,
plusieurs fois par an dans sa _gens_ ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces
dieux, il doit encore un culte à ceux de la cité. Il y a dans Rome plus de
dieux que de citoyens.
Il fait des sacrifices pour remercier les dieux; il en fait d'autres, et
en plus grand nombre, pour apaiser leur colère. Un jour il figure dans une
procession en dansant suivant un rhythme ancien au son de la flûte sacrée.
Un autre jour il conduit des chars dans lesquels sont couchées les statues
des divinités. Une autre fois c'est un _lectisternium_; une table est
dressée dans une rue et chargée de mets; sur des lits sont couchées les
statues des dieux, et chaque Romain passe en s'inclinant, une couronne sur
la tête et une branche de laurier à la main. [2]
Il a une fête pour les semailles; une pour la moisson, une pour la taille
de la vigne. Avant que le blé soit venu en épi, il a fait plus de dix
sacrifices et invoqué une dizaine de divinités particulières pour le
succès de sa récolte. Il a surtout un grand nombre de fêtes pour les
morts, parce qu'il a peur d'eux.
Il ne sort jamais de chez lui sans regarder s'il ne paraît pas quelque
oiseau de mauvais augure. Il y a des mots qu'il n'ose prononcer de sa vie.
Forme-t-il quelque désir, il inscrit son voeu sur une tablette qu'il
dépose aux pieds de la statue d'un dieu.
A tout moment il consulte les dieux et veut savoir leur volonté. Il trouve
toutes ses résolutions dans les entrailles des victimes, dans le vol des
oiseaux, dans les avis de la foudre. L'annonce d'une pluie de sang ou d'un
boeuf qui a parlé, le trouble et le fait trembler; il ne sera tranquille
que lorsqu'une cérémonie expiatoire l'aura mis en paix avec les dieux.
Il ne sort de sa maison que du pied droit. Il ne se fait couper les
cheveux que pendant la pleine lune. Il porte sur lui des amulettes. Il
couvre les murs de sa maison d'inscriptions magiques contre l'incendie. Il
sait des formules pour éviter la maladie, et d'autres pour la guérir; mais
il faut les répéter vingt-sept fois et cracher à chaque fois d'une
certaine façon. [3]
Il ne délibère pas au Sénat si les victimes n'ont pas donné les signes
favorables. Il quitte l'assemblée du peuple s'il a entendu le cri d'une
souris. Il renonce aux desseins les mieux arrêtés s'il a aperçu un mauvais
présage ou si une parole funeste a frappé son oreille. Il est brave au
combat, mais à condition que les auspices lui assurent la victoire.
Ce Romain que nous présentons ici n'est pas l'homme du peuple, l'homme à
l'esprit faible que la misère et l'ignorance retiennent dans la
superstition. Nous parlons du patricien, de l'homme noble, puissant et
riche. Ce patricien est tour à tour guerrier, magistrat, consul,
agriculteur, commerçant; mais partout et toujours il est prêtre et sa
pensée est fixée sur les dieux. Patriotisme, amour de la gloire, amour de
l'or, si puissants que soient ces sentiments sur son âme, la crainte des
dieux domine tout. Horace a dit le mot le plus vrai sur le Romain:
Dis te minorem quod geris, imperas.
On a dit que c'était une religion de politique. Mais pouvons-nous supposer
qu'un sénat de trois cents membres, un corps de trois mille patriciens se
soit entendu avec une telle unanimité pour tromper le peuple ignorant? et
cela pendant des siècles, sans que parmi tant de rivalités, de luttes, de
haines personnelles, une seule voix se soit jamais élevée pour dire: Ceci
est un mensonge. Si un patricien eût trahi les secrets de sa secte, si,
s'adressant aux plébéiens qui supportaient impatiemment le joug de cette
religion, il les eût tout à coup débarrassés et affranchis de ces auspices
et de ces sacerdoces, cet homme eût acquis immédiatement un tel crédit
qu'il fût devenu le maître de l'État. Croit-on que, si les patriciens
n'eussent pas cru à la religion qu'ils pratiquaient, une telle tentation
n'aurait pas été assez forte pour déterminer au moins un d'entre eux à
révéler le secret? On se trompe gravement sur la nature humaine si l'on
suppose qu'une religion puisse s'établir par convention et se soutenir par
imposture. Que l'on compte dans Tite-Live combien de fois cette religion
gênait les patriciens eux-mêmes, combien de fois elle embarrassa le Sénat
et entrava son action, et que l'on dise ensuite si cette religion avait
été inventée pour la commodité des hommes d'État. C'est bien tard, c'est
seulement au temps des Scipions que l'on a commencé de croire que la
religion était utile au gouvernement; mais déjà la religion était morte
dans les âmes.
Prenons un Romain des premiers siècles; choisissons un des plus grands
guerriers, Camille qui fut cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus
de dix batailles. Pour être dans le vrai, il faut se le représenter autant
comme un prêtre que comme un guerrier. Il appartient à la _gens_ Furia;
son surnom est un mot qui désigne une fonction sacerdotale. Enfant, on lui
a fait porter la robe prétexte qui indique sa caste, et la bulle qui
détourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux
cérémonies du culte; il a passé sa jeunesse à s'instruire des rites de la
religion. Il est vrai qu'une guerre a éclaté et que le prêtre s'est fait
soldat; on l'a vu, blessé à la cuisse dans un combat de cavalerie,
arracher le fer de la blessure et continuer à combattre. Après plusieurs
campagnes, il a été élevé aux magistratures; comme tribun consulaire, il a
fait les sacrifices publics, il a jugé, il a commandé l'armée. Un jour
vient où l'on songe à lui pour la dictature. Ce jour-là, le magistrat en
charge, après s'être recueilli pendant une nuit claire, a consulté les
dieux; sa pensée était attachée à Camille dont il prononçait tout bas le
nom, et ses yeux étaient fixés au ciel où ils cherchaient les présages.
Les dieux n'en ont envoyé que de bons; c'est que Camille leur est
agréable; il est nommé dictateur.
Le voilà chef d'armée; il sort de la ville, non sans avoir consulté les
auspices et immolé force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup
d'officiers, presque autant de prêtres, un pontife, des augures, des
aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer.
On le charge de terminer la guerre contre Veii que l'on assiège sans
succès depuis neuf ans. Veii est une ville étrusque, c'est-à-dire presque
une ville sainte; c'est de piété plus que de courage qu'il faut lutter. Si
depuis neuf ans les Romains ont le dessous, c'est que les Étrusques
connaissent mieux les rites qui sont agréables aux dieux et les formules
magiques qui gagnent leur faveur. Rome, de son côté, a ouvert ses livres
Sibyllins et y a cherché la volonté des dieux. Elle s'est aperçue que ses
féries latines avaient été souillées par quelque vice de forme et elle a
renouvelé le sacrifice. Pourtant les Étrusques ont encore la supériorité;
il ne reste qu'une ressource, s'emparer d'un prêtre étrusque et savoir par
lui le secret des dieux. Un prêtre véien est pris et mené au Sénat: « Pour
que Rome l'emporte, dit-il, il faut qu'elle abaisse le niveau du lac
albain, en se gardant bien d'en faire écouler l'eau dans la mer. » Rome
obéit, on creuse une infinité de canaux et de rigoles, et l'eau du lac se
perd dans la campagne.
C'est à ce moment que Camille est élu dictateur. Il se rend à l'armée près
de Veii. Il est sûr du succès; car tous les oracles ont été révélés, tous
les ordres des dieux accomplis; d'ailleurs, avant de quitter Rome, il a
promis aux dieux protecteurs des fêtes et des sacrifices. Pour vaincre, il
ne néglige pas les moyens humains; il augmente l'armée, raffermit la
discipline, fait creuser une galerie souterraine pour pénétrer dans la
citadelle. Le jour de l'attaque est arrivé; Camille sort de sa tente; il
prend les auspices et immole des victimes. Les pontifes, les augures
l'entourent; revêtu du _paludamentum_, il invoque les dieux: « Sous ta
conduite, ô Apollon, et par ta volonté qui m'inspire, je marche pour
prendre et détruire la ville de Veii; à toi je promets et je voue la
dixième partie du butin. » Mais il ne suffit pas d'avoir des dieux pour
soi; l'ennemi a aussi une divinité puissante qui le protège. Camille
l'évoque par cette formule: « Junon Reine, qui pour le présent habites à
Veii, je te prie, viens avec nous vainqueurs; suis-nous dans notre ville;
que notre ville devienne la tienne. » Puis, les sacrifices accomplis, les
prières dites, les formules récitées, quand les Romains sont sûrs que les
dieux sont pour eux et qu'aucun dieu ne défend plus l'ennemi, l'assaut est
donné et la ville est prise.
Tel est Camille. Un général romain est un homme qui sait admirablement
combattre, qui sait surtout l'art de se faire obéir, mais qui croit
fermement aux augures, qui accomplit chaque jour des actes religieux et
qui est convaincu que ce qui importe le plus, ce n'est pas le courage, ce
n'est pas même la discipline, c'est l'énoncé de quelques formules
exactement dites suivant les rites. Ces formules adressées aux dieux les
déterminent et les contraignent presque toujours à lui donner la victoire.
Pour un tel général la récompense suprême est que le Sénat lui permette
d'accomplir le sacrifice triomphal. Alors il monte sur le char sacré qui
est attelé de quatre chevaux blancs; il est vêtu de la robe sacrée dont on
revêt les dieux aux jours de fête; sa tête est couronnée, sa main droite
tient une branche de laurier, sa gauche le sceptre d'ivoire; ce sont
exactement les attributs et le costume que porte la statue de Jupiter. [4]
Sous cette majesté presque divine il se montre à ses concitoyens, et il va
rendre hommage à la majesté vraie du plus grand des dieux romains. Il
gravit la pente du Capitole, et arrivé devant le temple de Jupiter, il
immole des victimes.
La peur des dieux n'était pas un sentiment propre au Romain; elle régnait
aussi bien dans le coeur d'un Grec. Ces peuples, constitués à l'origine
par la religion, nourris et élevés par elle, conservèrent très-longtemps
la marque de leur éducation première. On connaît les scrupules du
Spartiate, qui ne commence jamais une expédition avant que la lune soit
dans son plein, qui immole sans cesse des victimes pour savoir s'il doit
combattre et qui renonce aux entreprises les mieux conçues et les plus
nécessaires parce qu'un mauvais présage l'effraye. L'Athénien n'est pas
moins scrupuleux. Une armée athénienne n'entre jamais en campagne avant le
septième jour du mois, et, quand une flotte va prendre la mer, on a grand
soin de redorer la statue de Pallas.
Xénophon assure que les Athéniens ont plus de fêtes religieuses qu'aucun
autre peuple grec. [5] « Que de victimes offertes aux dieux, dit
Aristophane, [6] que de temples! que de statues! que de processions
sacrées! A tout moment de l'année on voit des festins religieux et des
victimes couronnées. » La ville d'Athènes et son territoire sont couverts
de temples et de chapelles; il y en a pour le culte de la cité, pour le
culte des tribus et des dèmes, pour le culte des familles. Chaque maison
est elle-même un temple et dans chaque champ il y a un tombeau sacré.
L'Athénien qu'on se figure si inconstant, si capricieux, si libre penseur,
a, au contraire, un singulier respect pour les vieilles traditions et les
vieux rites. Sa principale religion, celle qui obtient de lui la dévotion
la plus fervente, c'est la religion des ancêtres et des héros. Il a le
culte des morts et il les craint. Une de ses lois l'oblige à leur offrir
chaque année les prémices de sa récolte; une autre lui défend de prononcer
un seul mot qui puisse provoquer leur colère. Tout ce qui touche à
l'antiquité est sacré pour un Athénien. Il a de vieux recueils où sont
consignés ses rites et jamais il ne s'en écarte; si un prêtre introduisait
dans le culte la plus légère innovation, il serait puni de mort. Les rites
les plus bizarres sont observés de siècle en siècle. Un jour de l'année,
l'Athénien fait un sacrifice en l'honneur d'Ariane, et parce qu'on dit que
l'amante de Thésée est morte en couches, il faut qu'on imite les cris et
les mouvements d'une femme en travail. Il célèbre une autre fête annuelle
qu'on appelle Oschophories et qui est comme la pantomime du retour de
Thésée dans l'Attique; on couronne le caducée d'un héraut, parce que le
héraut de Thésée a couronné son caducée; on pousse un certain cri que l'on
suppose que le héraut a poussé, et il se fait une procession où chacun
porte le costume qui était en usage au temps de Thésée. Il y a un autre
jour où l'Athénien ne manque pas de faire bouillir des légumes dans une
marmite d'une certaine espèce; c'est un rite dont l'origine se perd dans
une antiquité lointaine, dont on ne connaît plus le sens, mais qu'on
renouvelle pieusement chaque année. [7]
L'Athénien, comme le Romain, a des jours néfastes; ces jours-là, on ne se
marie pas, on ne commence aucune entreprise, on ne tient pas d'assemblée,
on ne rend pas la justice. Le dix-huitième et le dix-neuvième jour de
chaque mois sont employés à des purifications. Le jour des Plyntéries,
jour néfaste entre tous, on voile la statue de la grande divinité poliade.
Au contraire, le jour des Panathénées, le voile de la déesse est porté en
grande procession, et tous les citoyens, sans distinction d'âge ni de
rang, doivent lui faire cortège. L'Athénien fait des sacrifices pour les
récoltes; il en fait pour le retour de la pluie ou le retour du beau
temps; il en fait pour guérir les maladies et chasser la famine ou la
peste. [8]
Athènes a ses recueils d'antiques oracles, comme Rome a ses livres
Sibyllins, et elle nourrit au Prytanée des hommes qui lui annoncent
l'avenir. Dans ses rues on rencontre à chaque pas des devins, des prêtres,
des interprètes des songes. L'Athénien croit aux présages; un éternument
ou un tintement des oreilles l'arrête dans une entreprise. Il ne
s'embarque jamais sans avoir interrogé les auspices. Avant de se marier il
ne manque pas de consulter le vol des oiseaux. L'assemblée du peuple se
sépare dès que quelqu'un assure qu'il a paru dans le ciel un signe
funeste. Si un sacrifice a été troublé par l'annonce d'une mauvaise
nouvelle, il faut le recommencer. [9.]
L'Athénien ne commence guère une phrase sans invoquer d'abord la bonne
fortune. Il met ce mot invariablement à la tête de tous ses décrets. A la
tribune, l'orateur débute volontiers par une invocation aux dieux et aux
héros qui habitent le pays. On mène le peuple en lui débitant des oracles.
Les orateurs, pour faire prévaloir leur avis, répètent à tout moment: La
Déesse ainsi l'ordonne. [10]
Nicias appartient à une grande et riche famille. Tout jeune, il conduit au
sanctuaire de Délos une _théorie_, c'est-à-dire des victimes et un choeur
pour chanter les louanges du dieu pendant le sacrifice. Revenu à Athènes,
il fait hommage aux dieux d'une partie de sa fortune, dédiant une statue à
Athéné, une chapelle à Dionysos. Tour à tour il est _hestiateur_ et fait
les frais du repas sacré de sa tribu; il est chorége et entretient un
choeur pour les fêtes religieuses. Il ne passe pas un jour sans offrir un
sacrifice à quelque dieu. Il a un devin attaché à sa maison, qui ne le
quitte pas et qu'il consulte sur les affaires publiques aussi bien que sur
ses intérêts particuliers. Nommé général, il dirige une expédition contre
Corinthe; tandis qu'il revient vainqueur à Athènes, il s'aperçoit que deux
de ses soldats morts sont restés sans sépulture sur le territoire ennemi;
il est saisi d'un scrupule religieux; il arrête sa flotte, et envoie un
héraut demander aux Corinthiens la permission d'ensevelir les deux
cadavres. Quelque temps après, le peuple athénien délibère sur
l'expédition de Sicile. Nicias monte à la tribune et déclare que ses
prêtres et son devin annoncent des présages qui s'opposent à l'expédition.
Il est vrai qu'Alcibiade a d'autres devins qui débitent des oracles en
sens contraire. Le peuple est indécis. Surviennent des hommes qui arrivent
d'Égypte; ils ont consulté le dieu d'Ammon, qui commence à être déjà fort
en vogue, et ils en rapportent cet oracle: Les Athéniens prendront tous
les Syracusains. Le peuple se décide aussitôt pour la guerre. [11]
Nicias, bien malgré lui, commande l'expédition. Avant de partir, il
accomplit un sacrifice, suivant l'usage. Il emmène avec lui, comme fait
tout général, une troupe de devins, de sacrificateurs, d'aruspices et de
hérauts. La flotte emporte son foyer; chaque vaisseau a un emblème qui
représente quelque dieu.
Mais Nicias a peu d'espoir. Le malheur n'est-il pas annoncé par assez de
prodiges? Des corbeaux ont endommagé une statue de Pallas; un homme s'est
mutilé sur un autel; et le départ a lieu pendant les jours néfastes des
Plyntéries! Nicias ne sait que trop que cette guerre sera fatale à lui et
à la patrie. Aussi pendant tout le cours de cette campagne le voit-on
toujours craintif et circonspect; il n'ose presque jamais donner le signal
d'un combat, lui que l'on connaît pour être si brave soldat et si habile
général.
On ne peut pas prendre Syracuse, et après des pertes cruelles il faut se
décider à revenir à Athènes. Nicias prépare sa flotte pour le retour; la
mer est libre encore. Mais il survient une éclipse de lune. Il consulte
son devin; le devin répond que le présage est contraire et qu'il faut
attendre trois fois neuf jours. Nicias obéit; il passe tout ce temps dans
l'inaction, offrant force sacrifices pour apaiser la colère des dieux.
Pendant ce temps, les ennemis lui ferment le port et détruisent sa flotte.
Il ne reste plus qu'à faire retraite par terre, chose impossible; ni lui
ni aucun de ses soldats n'échappe aux Syracusains.
Que dirent les Athéniens à la nouvelle du désastre? Ils savaient le
courage personnel de Nicias et son admirable constance. Ils ne songèrent
pas non plus à le blâmer d'avoir suivi les arrêts de la religion. Ils ne
trouvèrent qu'une chose à lui reprocher, c'était d'avoir emmené un devin
ignorant. Car le devin s'était trompé sur le présage de l'éclipse de lune;
il aurait dû savoir que, pour une armée qui veut faire retraite, la lune
qui cache sa lumière est un présage favorable. [12]