GOUVERNEMENT DE LA CITÉ. LE ROI.

_1° Autorité religieuse du roi._

Il ne faut pas se représenter une cité, à sa naissance, délibérant sur le

gouvernement qu'elle va se donner, cherchant et discutant ses lois,

combinant ses institutions. Ce n'est pas ainsi que les lois se trouvèrent

et que les gouvernements s'établirent. Les institutions politiques de la

cité naquirent avec la cité elle-même, le même jour qu'elle; chaque membre

de la cité les portait en lui-même; car elles étaient en germe dans les

croyances et la religion de chaque homme.

La religion prescrivait que le foyer eût toujours un prêtre suprême. Elle

n'admettait pas que l'autorité sacerdotale fût partagée. Le foyer

domestique avait un grand-prêtre, qui était le père de famille; le foyer

de la curie avait son curion ou phratriarque; chaque tribu avait de même

son chef religieux, que les Athéniens appelaient le roi de la tribu. La

religion de la cité devait avoir aussi son prêtre suprême.

Ce prêtre du foyer public portait le nom de roi. Quelquefois on lui

donnait d'autres titres; comme il était, avant tout, prêtre du prytanée,

les Grecs l'appelaient volontiers prytane; quelquefois encore ils

l'appelaient archonte. Sous ces noms divers, roi, prytane, archonte, nous

devons voir un personnage qui est surtout le chef du culte; il entretient

le foyer, il fait le sacrifice et prononce la prière, il préside aux repas

religieux.

Il importe de prouver que les anciens rois de l'Italie et de la Grèce

étaient des prêtres. On lit dans Aristote: « Le soin des sacrifices

publics de la cité appartient, suivant la coutume religieuse, non à des

prêtres spéciaux, mais à ces hommes qui tiennent leur dignité du foyer, et

que l'on appelle, ici rois, là prytanes, ailleurs archontes. » [1] Ainsi

parle Aristote, l'homme qui a le mieux connu les constitutions des cités

grecques. Ce passage si précis prouve d'abord que les trois mots roi,

prytane, archonte, ont été longtemps synonymes; cela est si vrai, qu'un

ancien historien, Charon de Lampsaque, écrivant un livre sur les rois de

Lacédémone, l'intitula: _Archontes et prytanes des Lacédémoniens_. [2] Il

prouve encore que le personnage que l'on appelait indifféremment de l'un

de ces trois noms, peut-être de tous les trois à la fois, était le prêtre

de la cité, et que le culte du foyer public était la source de sa dignité

et de sa puissance.

Ce caractère sacerdotal de la royauté primitive est clairement indiqué par

les écrivains anciens. Dans Eschyle, les filles de Danaüs s'adressent au

roi d'Argos en ces termes: « Tu es le prytane suprême, et c'est toi qui

veilles sur le foyer de ce pays. » [3] Dans Euripide, Oreste, meurtrier de

sa mère, dit à Ménélas: « Il est juste que, fils d'Agamemnon, je règne

dans Argos »; et Ménélas lui répond: « As-tu donc en mesure, toi

meurtrier, de toucher les vases d'eau lustrale pour les sacrifices? Es-tu

en mesure d'égorger les victimes? » [4] La principale fonction d'un roi

était donc d'accomplir les cérémonies religieuses. Un ancien roi de

Sicyone fut déposé, parce que, sa main ayant été souillée par un meurtre,

il n'était plus en état d'offrir les sacrifices. [5] Ne pouvant plus être

prêtre, il ne pouvait plus être roi.

Homère et Virgile nous montrent les rois occupés sans cesse de cérémonies

sacrées. Nous savons par Démosthènes que les anciens rois de l'Attique

faisaient eux-mêmes tous les sacrifices qui étaient prescrits par la

religion de la cité, et par Xénophon que les rois de Sparte étaient les

chefs de la religion lacédémonienne. [6] Les lucumons étrusques étaient à

la fois des magistrats, des chefs militaires et des pontifes. [7]

Il n'en fut pas autrement des rois de Rome. La tradition les représente

toujours comme des prêtres. Le premier fut Romulus, qui était instruit

dans la science augurale, et qui fonda la ville suivant des rites

religieux. Le second fut Numa; il remplissait, dit Tite-Live, la plupart

des fonctions sacerdotales; mais il prévit que ses successeurs, ayant

souvent des guerres à soutenir, ne pourraient pas toujours vaquer au soin

des sacrifices, et il institua les flamines pour remplacer les rois, quand

ceux-ci seraient absents de Rome. Ainsi, le sacerdoce romain n'était

qu'une sorte d'émanation de la royauté primitive.

Ces rois-prêtres étaient intronisés avec un cérémonial religieux. Le

nouveau roi, conduit sur la cime du mont Capitolin, s'asseyait sur un

siége de pierre, le visage tourné vers le midi. A sa gauche était assis un

augure, la tête couverte de bandelettes sacrées, et tenant à la main le

bâton augural. Il figurait dans le ciel certaines lignes, prononçait une

prière, et posant la main sur la tête du roi, il suppliait les dieux de

marquer par un signe visible que ce chef leur était agréable. Puis, dès

qu'un éclair ou le vol des oiseaux avait manifesté l'assentiment des

dieux, le nouveau roi prenait possession de sa charge. Tite-Live décrit

cette cérémonie pour l'installation de Numa; Denys assure qu'elle eut lieu

pour tous les rois, et après les rois, pour les consuls; il ajoute qu'elle

était pratiquée encore de son temps. [8] Un tel usage avait sa raison

d'être: comme le roi allait être le chef suprême de la religion et que de

ses prières et de ses sacrifices le salut de la cité allait dépendre, on

avait bien le droit de s'assurer d'abord que ce roi était accepté par les

dieux.

Les anciens ne nous renseignent pas sur la manière dont les rois de Sparte

étaient élus; mais nous pouvons tenir pour certain qu'on faisait

intervenir dans l'élection la volonté des dieux. On reconnaît même à de

vieux usages, qui ont duré jusqu'à la fin de l'histoire de Sparte, que la

cérémonie par laquelle on les consultait était renouvelée tous les neuf

ans; tant on craignait que le roi ne perdît les bonnes grâces de la

divinité. « Tous les neuf ans, dit Plutarque, les éphores choisissent une

nuit très-claire, mais sans lune, et ils s'asseyent en silence, les yeux

fixés vers le ciel. Voient-ils une étoile traverser d'un côté du ciel à

l'autre, cela leur indique que leurs rois sont coupables de quelque faute

envers les dieux. Ils les suspendent alors de la royauté jusqu'à ce qu'un

oracle venu de Delphes les relève de leur déchéance. » [9]

_2° Autorité politique du roi._

De même que dans la famille l'autorité était inhérente au sacerdoce, et

que le père, à titre de chef du culte domestique, était en même temps juge

et maître, de même, le grand-prêtre de la cité en fut aussi le chef

politique. L'autel, suivant l'expression d'Aristote, lui conféra la

dignité et la puissance. Cette confusion du sacerdoce et du pouvoir n'a

rien qui doive surprendre. On la trouve à l'origine de presque toutes les

sociétés, soit que, dans l'enfance des peuples, il n'y ait que la religion

qui puisse obtenir d'eux l'obéissance, soit que notre nature éprouve le

besoin de ne se soumettre jamais à d'autre empire qu'à celui d'une idée

morale.

Nous avons dit combien la religion de la cité se mêlait à toutes choses.

L'homme se sentait à tout moment dépendre de ses dieux, et par conséquent

de ce prêtre qui était placé entre eux et lui. C'était ce prêtre qui

veillait sur le feu sacré; c'était, comme dit Pindare, son culte de chaque

jour qui sauvait chaque jour la cité. [10] C'était lui qui connaissait les

formules de prière auxquelles les dieux ne résistaient pas; au moment du

combat, c'était lui qui égorgeait la victime et qui attirait sur l'armée

la protection des dieux. Il était bien naturel qu'un homme armé d'une

telle puissance fût accepté et reconnu comme chef. De ce que la religion

se mêlait au gouvernement, à la justice, à la guerre, il résulta

nécessairement que le prêtre fut en même temps magistrat, juge et chef

militaire. « Les rois de Sparte, dit Aristote, [11] ont trois

attributions: ils font les sacrifices, ils commandent à la guerre, et ils

rendent la justice. » Denys d'Halicarnasse s'exprime dans les mêmes termes

au sujet des rois de Rome.

Les règles constitutives de cette monarchie furent très-simples, et il ne

fut pas nécessaire de les chercher longtemps; elles découlèrent des règles

mêmes du culte. Le fondateur qui avait posé le foyer sacré en fut

naturellement le premier prêtre. L'hérédité était la règle constante, à

l'origine, pour la transmission de ce culte; que le foyer fût celui d'une

famille ou qu'il fût celui d'une cité, la religion prescrivait que le soin

de l'entretenir passât toujours du père au fils. Le sacerdoce fut donc

héréditaire, et le pouvoir avec lui. [12]

Un trait bien connu de l'ancienne histoire de la Grèce prouve d'une

manière frappante que la royauté appartint, à l'origine, à l'homme qui

avait posé le foyer de la cité. On sait que la population des colonies

ioniennes ne se composait pas d'Athéniens, mais qu'elle était un mélange

de Pélasges, d'Éoliens, d'Abantes, de Cadméens. Pourtant les foyers des

cités nouvelles furent tous posés par des membres de la famille religieuse

de Codrus. Il en résulta que ces colons, au lieu d'avoir pour chefs des

hommes de leur race, les Pélasges un Pélasge, les Abantes un Abante, les

Éoliens un Éolien, donnèrent tous la royauté, dans leurs douze villes, aux

Codrides. [13] Assurément ces personnages n'avaient pas acquis leur

autorité par la force, car ils étaient presque les seuls Athéniens qu'il y

eût dans cette nombreuse agglomération. Mais comme ils avaient posé les

foyers, c'était à eux qu'il appartenait de les entretenir. La royauté leur

fut donc déférée sans conteste, et resta héréditaire dans leur famille.

Battos avait fondé Cyrène en Afrique: les Battiades y furent longtemps en

possession de la dignité royale. Protis avait fondé Marseille: les

Protiades, de père en fils, y exercèrent le sacerdoce et y jouirent de

grands privilèges.

Ce ne fut donc pas la force qui fit les chefs et les rois dans ces

anciennes cités. Il ne serait pas vrai de dire que le premier qui y fut

roi fut un soldat heureux. L'autorité découla du culte du foyer. La

religion fit le roi dans la cité, comme elle avait fait le chef de famille

dans la maison. La croyance, l'indiscutable et impérieuse croyance, disait

que le prêtre héréditaire du foyer était le dépositaire des choses saintes

et le gardien des dieux. Comment hésiter à obéir à un tel homme? Un roi

était un être sacré; [Grec: Basileis hieroi], dit Pindare. On voyait en

lui, non pas tout à fait un dieu, mais du moins « l 'homme le plus

puissant pour conjurer la colère des dieux », [14] l'homme sans le secours

duquel nulle prière n'était efficace, nul sacrifice n'était accepté.

Cette royauté demi-religieuse et demi-politique s'établit dans toutes les

villes, dès leur naissance, sans efforts de la part des rois, sans

résistance de la part des sujets. Nous ne voyons pas à l'origine des

peuples anciens les fluctuations et les luttes qui marquent le pénible

enfantement des sociétés modernes. On sait combien de temps il a fallu,

après la chute de l'empire romain, pour retrouver les règles d'une société

régulière. L'Europe a vu durant des siècles plusieurs principes opposés se

disputer le gouvernement des peuples, et les peuples se refuser

quelquefois à toute organisation sociale. Un tel spectacle ne se voit ni

dans l'ancienne Grèce ni dans l'ancienne Italie; leur histoire ne commence

pas par des conflits; les révolutions n'ont paru qu'à la fin. Chez ces

populations, la société s'est formée lentement, longuement, par degrés, en

passant de la famille à la tribu et de la tribu à la cité, mais sans

secousses et sans luttes. La royauté s'est établie tout naturellement,

dans la famille d'abord, dans la cité plus tard. Elle ne fut pas imaginée

par l'ambition de quelques-uns; elle naquit d'une nécessité qui était

manifeste aux yeux de tous. Pendant de longs siècles elle fut paisible,

honorée, obéie. Les rois n'avaient pas besoin de la force matérielle; ils

n'avaient ni armée ni finances; mais soutenue par des croyances qui

étaient puissantes sur l'âme, leur autorité était sainte et inviolable.

Une révolution, dont nous parlerons plus loin, renversa la royauté dans

toutes les villes. Mais en tombant elle ne laissa aucune haine dans le

coeur des hommes. Ce mépris mêlé de rancune qui s'attache d'ordinaire aux

grandeurs abattues, ne la frappa jamais. Toute déchue qu'elle était, le

respect et l'affection des hommes restèrent attachés à sa mémoire. On vit

même en Grèce une chose qui n'est pas très-commune dans l'histoire, c'est

que dans les villes où la famille royale ne s'éteignit pas, non-seulement

elle ne fut pas expulsée, mais les mêmes hommes qui l'avaient dépouillée

du pouvoir, continuèrent à l'honorer. A Éphèse, à Marseille, à Cyrène, la

famille royale, privée de sa puissance, resta entourée du respect des

peuples et garda même le titre et les insignes de la royauté. [15]

Les peuples établirent le régime républicain; mais le nom de roi, loin de

devenir une injure, resta un titre vénéré. On a l'habitude de dire que ce

mot était odieux et méprisé: singulière erreur! les Romains l'appliquaient

aux dieux dans leurs prières. Si les usurpateurs n'osèrent jamais prendre

ce titre, ce n'était pas qu'il fût odieux, c'était plutôt qu'il était

sacré. [16] En Grèce la monarchie fut maintes fois rétablie dans les

villes; mais les nouveaux monarques ne se crurent jamais le droit de se

faire appeler rois et se contentèrent d'être appelés tyrans. Ce qui

faisait la différence de ces deux noms, ce n'était pas le plus ou le moins

de qualités morales qui se trouvaient dans le souverain; on n'appelait pas

roi un bon prince et tyran un mauvais. C'était la religion qui les

distinguait l'un de l'autre. Les rois primitifs avaient rempli les

fonctions de prêtres et avaient tenu leur autorité du foyer; les tyrans de

l'époque postérieure n'étaient que des chefs politiques et ne devaient

leur pouvoir qu'à la force ou à l'élection.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 74 / 170 题