Le caractère et la vertu de la religion des anciens n'était pas d'élever
l'intelligence humaine à la conception de l'absolu, d'ouvrir à l'avide
esprit une route éclatante au bout de laquelle il pût entrevoir Dieu.
Cette religion était un ensemble mal lié de petites croyances, de petites
pratiques, de rites minutieux. Il n'en fallait pas chercher le sens; il
n'y avait pas à réfléchir, à se rendre compte. Le mot religion ne
signifiait pas ce qu'il signifie pour nous; sous ce mot nous entendons un
corps de dogmes, une doctrine sur Dieu, un symbole de foi sur les mystères
qui sont en nous et autour de nous; ce même mot, chez les anciens,
signifiait rites, cérémonies, actes de culte extérieur. La doctrine était
peu de chose; c'étaient les pratiques qui étaient l'important; c'étaient
elles qui étaient obligatoires et qui _liaient_ l'homme (_ligare,
religio_). La religion était un lien matériel, une chaîne qui tenait
l'homme esclave. L'homme se l'était faite, et il était gouverné par elle.
Il en avait peur et n'osait ni raisonner, ni discuter, ni regarder en
face. Des dieux, des héros, des morts réclamaient de lui un culte
matériel, et il leur payait sa dette, pour se faire d'eux des amis, et
plus encore pour ne pas s'en faire des ennemis.
Leur amitié, l'homme y comptait peu. C'étaient des dieux envieux,
irritables, sans attachement ni bienveillance, volontiers en guerre avec
l'homme. Ni les dieux n'aimaient l'homme, ni l'homme n'aimait ses dieux.
Il croyait à leur existence, mais il aurait voulu qu'ils n'existassent
pas. Même ses dieux domestiques ou nationaux, il les redoutait, il
craignait incessamment d'être trahi par eux. Encourir la haine de ces
êtres invisibles était sa grande inquiétude. Il était occupé toute sa vie
à les apaiser, _paces deorum quaerere_, dit le poète. Mais le moyen de les
contenter? Le moyen surtout d'être sûr qu'on les contentait et qu'on les
avait pour soi? On crut le trouver dans l'emploi de certaines formules.
Telle prière, composée de tels mots, avait été suivie du succès qu'on
avait demandé, c'était sans doute qu'elle avait été entendue du dieu,
qu'elle avait eu de l'action sur lui, qu'elle avait été puissante, plus
puissante que lui, puisqu'il n'avait pas pu lui résister. On conserva donc
les termes mystérieux et sacrés de cette prière. Après le père, le fils
les répéta. Dès qu'on sut écrire, on les mit en écrit. Chaque famille, du
moins chaque famille religieuse, eut un livre où étaient contenues les
formules dont les ancêtres s'étaient servis et auxquelles les dieux
avaient cédé. [1] C'était une arme que l'homme employait contre
l'inconstance de ses dieux. Mais il n'y fallait changer ni un mot ni une
syllabe, ni surtout le rhythme suivant lequel elle devait être chantée.
Car alors la prière eût perdu sa force, et les dieux fussent restés
libres.
Mais la formule n'était pas assez: il y avait encore des actes extérieurs
dont le détail était minutieux et immuable. Les moindres gestes du
sacrificateur et les moindres parties de son costume étaient réglés. En
s'adressant à un dieu, il fallait avoir la tête voilée; à un autre, la
tête découverte; pour un troisième, le pan de la toge devait être relevé
sur l'épaule. Dans certains actes, il fallait avoir les pieds nus. Il y
avait des prières qui n'avaient d'efficacité que si l'homme, après les
avoir prononcées, pirouettait sur lui-même de gauche à droite. La nature
de la victime, la couleur de son poil, la manière de l'égorger, la forme
même du couteau, l'espèce de bois qu'on devait employer pour faire rôtir
les chairs, tout cela était fixé pour chaque dieu par la religion de
chaque famille ou de chaque cité. En vain le coeur le plus fervent
offrait-il aux dieux les plus grasses victimes; si l'un des innombrables
rites du sacrifice était négligé, le sacrifice était nul. Le moindre
manquement faisait d'un acte sacré un acte impie. L'altération la plus
légère troublait et bouleversait la religion de la patrie, et transformait
les dieux protecteurs en autant d'ennemis cruels. C'est pour cela
qu'Athènes était sévère pour le prêtre qui changeait quelque chose aux
anciens rites; [2] c'est pour cela que le sénat de Rome dégradait ses
consuls et ses dictateurs qui avaient commis quelque erreur dans un
sacrifice.
Toutes ces formules et ces pratiques avaient été léguées par les ancêtres
qui en avaient éprouvé l'efficacité. Il n'y avait pas à innover. On devait
se reposer sur ce que ces ancêtres avaient fait, et la suprême piété
consistait à faire comme eux. Il importait assez peu que la croyance
changeât: elle pouvait se modifier librement à travers les âges et prendre
mille formes diverses, au gré de la réflexion des sages ou de
l'imagination populaire. Mais il était de la plus grande importance que
les formules ne tombassent pas en oubli et que les rites ne fussent pas
modifiés. Aussi chaque cité avait-elle un livre où tout cela était
conservé.
L'usage des livres sacrés était universel chez les Grecs, chez les
Romains, chez les Étrusques. [3.] Quelquefois le rituel était écrit sur
des tablettes de bois, quelquefois sur la toile; Athènes gravait ses rites
sur des tables de cuivre, afin qu'ils fussent impérissables. Rome avait
ses livres des pontifes, ses livres des augures, son livre des cérémonies,
et son recueil des _Indigitamenta_. Il n'y avait pas de ville qui n'eût
aussi une collection de vieux hymnes en l'honneur de ses dieux; [4] en
vain la langue changeait avec les moeurs et les croyances; les paroles et
le rhythme restaient immuables, et dans les fêtes on continuait à chanter
ces hymnes sans les comprendre.
Ces livres et ces chants, écrits par les prêtres, étaient gardés par eux
avec un très-grand soin. On ne les montrait jamais aux étrangers. Révéler
un rite ou une formule, c'eût été trahir la religion de la cité et livrer
ses dieux à l'ennemi. Pour plus de précaution, on les cachait même aux
citoyens, et les prêtres seuls pouvaient en prendre connaissance.
Dans la pensée de ces peuples, tout ce qui était ancien était respectable
et sacré. Quand un Romain voulait dire qu'une chose lui était chère, il
disait: Cela est antique pour moi. Les Grecs avaient la même expression.
Les villes tenaient fort à leur passé, parce que c'était dans le passé
qu'elles trouvaient tous les motifs comme toutes les règles de leur
religion. Elles avaient besoin de se souvenir, car c'était sur des
souvenirs et des traditions que tout leur culte reposait. Aussi l'histoire
avait-elle pour les anciens beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a pour
nous. Elle a existé longtemps avant les Hérodote et les Thucydide; écrite
ou non écrite, simple tradition orale ou livre, elle a été contemporaine
de la naissance des cités. Il n'y avait pas de ville, si petite et obscure
qu'elle fût, qui ne mît la plus grande attention à conserver le souvenir
de ce qui s'était passé en elle. Ce n'était pas de la vanité, c'était de
la religion. Une ville ne croyait pas avoir le droit de rien oublier; car
tout dans son histoire se liait à son culte.
L'histoire commençait, en effet, par l'acte de la fondation, et disait le
nom sacré du fondateur. Elle se continuait par la légende des dieux de la
cité, des héros protecteurs. Elle enseignait la date, l'origine, la raison
de chaque culte, et en expliquait les rites obscurs. On y consignait les
prodiges que les dieux du pays avaient opérés et par lesquels ils avaient
manifesté leur puissance, leur bonté, ou leur colère. On y décrivait les
cérémonies par lesquelles les prêtres avaient habilement détourné un
mauvais présage; ou apaisé les rancunes des dieux. On y mettait quelles
épidémies avaient frappé la cité et par quelles formules saintes on les
avait guéries, quel jour un temple avait été consacré et pour quel motif
un sacrifice avait été établi. On y inscrivait tous les événements qui
pouvaient se rapporter à la religion, les victoires qui prouvaient
l'assistance des dieux et dans lesquelles on avait souvent vu ces dieux
combattre, les défaites qui indiquaient leur colère et pour lesquelles il
avait fallu instituer un sacrifice expiatoire. Tout cela était écrit pour
l'enseignement et la piété des descendante. Toute cette histoire était la
preuve matérielle de l'existence des dieux nationaux; car les événements
qu'elle contenait étaient la forme visible sous laquelle ces dieux
s'étaient révélés d'âge en âge. Même parmi ces faits il y en avait
beaucoup qui donnaient lieu à des fêtes et à des sacrifices annuels.
L'histoire de la cité disait au citoyen tout ce qu'il devait croire et
tant ce qu'il devait adorer.
Aussi cette histoire était-elle écrite par des prêtres. Rome avait ses
annales des pontifes; les prêtres sabins, les prêtres samnites, les
prêtres étrusques en avaient de semblables. [5] Chez les Grecs il nous est
resté le souvenir des livres ou annales sacrées d'Athènes, de Sparte, de
Delphes, de Naxos, de Tarente. [6] Lorsque Pausanias parcourut la Grèce,
au temps d'Adrien, les prêtres de chaque ville lui racontèrent les
vieilles histoires locales; ils ne les inventaient pas; ils les avaient
apprises dans leurs annales.
Cette sorte d'histoire était toute locale. Elle commençait à la fondation,
parce que ce qui était antérieur à cette date n'intéressait en rien la
cité; et c'est pourquoi les anciens ont si complètement ignoré leurs
origines. Elle ne rapportait aussi que les événements dans lesquels la
cité s'était trouvée engagée, et elle ne s'occupait pas du reste de la
terre. Chaque cité avait son histoire spéciale, comme elle avait sa
religion et son calendrier.
On peut croire que ces annales des villes étaient fort sèches, fort
bizarres pour le fond et pour la forme. Elles n'étaient pas une oeuvre
d'art, mais une oeuvre de religion. Plus tard sont venus les écrivains,
les conteurs comme Hérodote, les penseurs comme Thucydide. L'histoire est
sortie alors des mains des prêtres et s'est transformée. Malheureusement,
ces beaux et brillants écrits nous laissent encore regretter les vieilles
annales des villes et tout ce qu'elles nous apprendraient sur les
croyances et la vie intime des anciens. Mais ces livres, qui paraissent
avoir été tenus secrets, qui ne sortaient pas des sanctuaires, dont on ne
faisait pas de copie et que les prêtres seuls lisaient, ont tous péri, et
il ne nous en est resté qu'un faible souvenir.
Il est vrai que ce souvenir a une grande valeur pour nous. Sans lui on
serait peut-être en droit de rejeter tout ce que la Grèce et Rome nous
racontent de leurs antiquités; tous ces récits, qui nous paraissent si peu
vraisemblables, parce qu'ils s'écartent de nos habitudes et de notre
manière de penser et d'agir, pourraient passer pour le produit de
l'imagination des hommes. Mais ce souvenir qui nous est resté des vieilles
annales, nous montre le respect pieux que les anciens avaient pour leur
histoire. Chaque ville avait des archives où les faits étaient
religieusement déposés à mesure qu'ils se produisaient. Dans ces livres
sacrés chaque page était contemporaine de l'événement qu'elle racontait.
Il était matériellement impossible d'altérer ces documents, car les
prêtres en avaient la garde, et la religion était grandement intéressée à
ce qu'ils restassent inaltérables. Il n'était même pas facile au pontife,
à mesure qu'il en écrivait les lignes, d'y insérer sciemment des faits
contraires à la vérité. Car on croyait que tout événement venait des
dieux, qu'il révélait leur volonté, qu'il donnait lieu pour les
générations suivantes à des souvenirs pieux et même à des actes sacrés;
tout événement qui se produisait dans la cité faisait aussitôt partie de
la religion de l'avenir. Avec de telles croyances, on comprend bien qu'il
y ait eu beaucoup d'erreurs involontaires, résultat de la crédulité, de la
prédilection pour le merveilleux, de la foi dans les dieux nationaux; mais
le mensonge volontaire ne se conçoit pas; car il eût été impie; il eût
violé la sainteté des annales et altéré la religion. Nous pouvons donc
croire que dans ces vieux livres, si tout n'était pas vrai, du moins il
n'y avait rien que le prêtre ne crût vrai. Or c'est, pour l'historien qui
cherche à percer l'obscurité de ces vieux temps, un puissant motif de
confiance, que de savoir que, s'il a affaire à des erreurs, il n'a pas
affaire à l'imposture. Ces erreurs mêmes, ayant encore l'avantage d'être
contemporaines des vieux âges qu'il étudie, peuvent lui révéler, sinon le
détail des événements, du moins les croyances sincères des hommes.
Ces annales, à la vérité, étaient tenues secrètes; ni Hérodote ni Tite-
Live ne les lisaient. Mais plusieurs passages d'auteurs anciens prouvent
qu'il en transpirait quelque chose dans le public, et qu'il en parvint des
fragments à la connaissance des historiens.
Il y avait d'ailleurs, à côté des annales, documents écrits et
authentiques, une tradition orale qui se perpétuait parmi le peuple d'une
cité: non pas tradition vague et indifférente comme le sont les nôtres,
mais tradition chère aux villes, qui ne variait pas au gré de
l'imagination, et qu'on n'était pas libre de modifier; car elle faisait
partie du culte, et elle se composait de récits et de chants qui se
répétaient d'année en année dans les fêtes de la religion. Ces hymnes
sacrés et immuables fixaient les souvenirs et ravivaient perpétuellement
la tradition.
Sans doute, on ne peut pas croire que cette tradition eût l'exactitude des
annales. Le désir de louer les dieux pouvait être plus fort que l'amour de
la vérité. Pourtant elle devait être au moins le reflet des annales, et se
trouver ordinairement d'accord avec elles. Car les prêtres qui rédigeaient
et qui lisaient celles-ci, étaient les mêmes qui présidaient aux fêtes où
les vieux récits étaient chantés.
Il vint d'ailleurs un temps où ces annales furent divulguées; Rome finit
par publier les siennes; celles des autres villes italiennes furent
connues; les prêtres des villes grecques ne se firent plus scrupule de
raconter ce que les leurs contenaient. On étudia, on compulsa ces
monuments authentiques. Il se forma une école d'érudits, depuis Varron et
Verrius Flaccus, jusqu'à Aulu-Gelle et Macrobe. La lumière se fit sur
toute l'ancienne histoire. On corrigea quelques erreurs qui s'étaient
glissées dans la tradition, et que les historiens de l'époque précédente
avaient répétées; on sut, par exemple, que Porsenna avait pris Rome, et
que l'or avait été payé aux Gaulois. L'âge de la critique historique
commença. Mais il est bien digne de remarque que cette critique, qui
remontait aux sources, et étudiait les annales, n'y ait rien trouvé qui
lui ait donné le droit de rejeter l'ensemble historique que les Hérodote
et les Tite-Live avaient construit.