Il ne faut pas perdre de vue que, chez les anciens, ce qui faisait le lien
de toute société, c'était un culte. De même qu'un autel domestique tenait
groupés autour de lui les membres d'une famille, de même la cité était la
réunion de ceux qui avaient les mêmes dieux protecteurs et qui
accomplissaient l'acte religieux au même autel.
Cet autel de la cité était renfermé dans l'enceinte d'un bâtiment que les
Grecs appelaient prytanée et que les Romains appelaient temple de Vesta.
[1]
Il n'y avait rien de plus sacré dans une ville que cet autel, sur lequel
le feu sacré était toujours entretenu. Il est vrai que cette grande
vénération s'affaiblit de bonne heure en Grèce, parce que l'imagination
grecque se laissa entraîner du côté des plus beaux temples, des plus
riches légendes et des plus belles statues. Mais elle ne s'affaiblit
jamais à Rome. Les Romains ne cessèrent pas d'être convaincus que le
destin de la cité était attaché à ce foyer qui représentait leurs dieux.
Le respect qu'on portait aux Vestales prouve l'importance de leur
sacerdoce. Si un consul en rencontrait une sur son passage, il faisait
abaisser ses faisceaux devant elle. En revanche, si l'une d'elles laissait
le feu s'éteindre ou souillait le culte en manquant à son devoir de
chasteté, la ville qui se croyait alors menacée de perdre ses dieux, se
vengeait sur la Vestale en l'enterrant toute vive.
Un jour, le temple de Vesta faillit être brûlé dans un incendie des
maisons environnantes. Rome fut en alarmes, car elle sentit tout son
avenir en péril. Le danger passé, le Sénat prescrivit au consul de
rechercher les auteurs de l'incendie, et le consul porta aussitôt ses
accusations contre quelques habitants de Capoue qui se trouvaient alors à
Rome. Ce n'était pas qu'il eût aucune preuve contre eux, mais il faisait
ce raisonnement: « Un incendie a menacé notre foyer; cet incendie qui
devait briser notre grandeur et arrêter nos destinées, n'a pu être allumé
que par la main de nos plus cruels ennemis. Or nous n'en avons pas de plus
acharnés que les habitants de Capoue, cette ville qui est présentement
l'alliée d'Annibal et qui aspire à être à notre place la capitale de
l'Italie. Ce sont donc ces hommes-là qui ont voulu détruire notre temple
de Vesta, notre foyer éternel, ce gage et ce garant de notre grandeur
future. » [2] Ainsi un consul, sous l'empire de ses idées religieuses,
croyait que les ennemis de Rome n'avaient pas pu trouver de moyen plus sûr
de la vaincre que de détruire son foyer. Nous voyons là les croyances des
anciens; le foyer public était le sanctuaire de la cité; c'était ce qui
l'avait fait naître et ce qui la conservait.
De même que le culte du foyer domestique était secret et que la famille
seule avait droit d'y prendre part, de même le culte du foyer public était
caché aux étrangers. Nul, s'il n'était citoyen, ne pouvait assister au
sacrifice. Le seul regard de l'étranger souillait l'acte religieux. [3]
Chaque cité avait des dieux qui n'appartenaient qu'à elle. Ces dieux
étaient ordinairement de même nature que ceux de la religion primitive des
familles. On les appelait Lares, Pénates, Génies, Démons, Héros; [4] sous
tous ces noms, c'étaient des âmes humaines divinisées par la mort. Car
nous avons vu que, dans la race indo-européenne, l'homme avait eu d'abord
le culte de la force invisible et immortelle qu'il sentait en lui. Ces
Génies ou ces Héros étaient la plupart du temps les ancêtres du peuple.
[5] Les corps étaient enterrés soit dans la ville même, soit sur son
territoire, et comme, d'après les croyances que nous avons montrées plus
haut, l'âme ne quittait pas le corps, il en résultait que ces morts divins
étaient attachés au sol où leurs ossements étaient enterrés. Du fond de
leurs tombeaux ils veillaient sur la cité; ils protégeaient le pays, et
ils en étaient en quelque sorte les chefs et les maîtres. Cette expression
de chefs du pays, appliquée aux morts, se trouve dans un oracle adressé
par la Pythie à Solon: « Honore d'un culte les chefs du pays, les morts
qui habitent sous terre. » [6] Ces opinions venaient de la très-grande
puissance que les antiques générations avaient attribuée à l'âme humaine
après la mort. Tout homme qui avait rendu un grand service à la cité,
depuis celui qui l'avait fondée jusqu'à celui qui lui avait donné une
victoire ou avait amélioré ses lois, devenait un dieu pour cette cité. Il
n'était même pas nécessaire d'avoir été un grand homme ou un bienfaiteur;
il suffisait d'avoir frappé vivement l'imagination de ses contemporains et
de s'être rendu l'objet d'une tradition populaire, pour devenir un héros,
c'est-à-dire, un mort puissant dont la protection fût à désirer et la
colère à craindre. Les Thébains continuèrent pendant dix siècles à offrir
des sacrifices à Étéocle et à Polynice. Les habitants d'Acanthe rendaient
un culte à un Perse qui était mort chez eux pendant l'expédition de
Xerxès. Hippolyte était vénéré comme dieu à Trézène. Pyrrhus, fils
d'Achille, était un dieu à Delphes, uniquement parce qu'il y était mort et
y était enterré. Crotone rendait un culte à un héros par le seul motif
qu'il avait été de son vivant le plus bel homme de la ville. [7] Athènes
adorait comme un de ses protecteurs Eurysthée, qui était pourtant un
Argien; mais Euripide nous explique la naissance de ce culte, quand il
fait paraître sur la scène Eurysthée, près de mourir et lui fait dire aux
Athéniens: « Ensevelissez-moi dans l'Attique; je vous serai propice, et
dans le sein de la terre je serai pour votre pays un hôte protecteur. »
[8] Toute la tragédie d'_Édipe à Colone_ repose sur ces croyances: Athènes
et Thèbes se disputent le corps d'un homme qui va mourir et qui va devenir
un dieu.
C'était un grand bonheur pour une cité de posséder des morts quelque peu
marquants. [9] Mantinée parlait avec orgueil des ossements d'Arcas, Thèbes
de ceux de Géryon, Messène de ceux d'Aristomène. [10] Pour se procurer ces
reliques précieuses on usait quelquefois de ruse. Hérodote raconte par
quelle supercherie les Spartiates dérobèrent les ossements d'Oreste. [11]
Il est vrai que ces ossements, auxquels était attachée l'âme du héros,
donnèrent immédiatement une victoire aux Spartiates. Dès qu'Athènes eut
acquis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit, fut de s'emparer
des ossements de Thésée qui avait été enterré dans l'île de Scyros, et de
leur élever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux
protecteurs.
Outre ces héros et ces génies, les hommes avaient des dieux d'une autre
espèce, comme Jupiter, Junon, Minerve, vers lesquels le spectacle de la
nature avait porté leur pensée. Mais nous avons vu que ces créations de
l'intelligence humaine avaient eu longtemps le caractère de divinités
domestiques ou locales. On ne conçut pas d'abord ces dieux comme veillant
sur le genre humain tout entier; on crut que chacun d'eux appartenait en
propre à une famille ou à une cité.
Ainsi il était d'usage que chaque cité, sans compter ses héros, eût encore
un Jupiter, une Minerve ou quelque autre divinité qu'elle avait associée à
ses premiers pénates et à son foyer. Il y avait ainsi en Grèce et en
Italie une foule de divinités _poliades_. Chaque ville avait ses dieux qui
l'habitaient. [12]
Les noms de beaucoup de ces divinités sont oubliés; c'est par hasard qu'on
a conservé le souvenir du dieu Satrapès, qui appartenait à la ville
d'Élis, de la déesse Dindymène à Thèbes, de Soteira à Aegium, de
Britomartis en Crète, de Hyblaea à Hybla. Les noms de Zeus, Athéné, Héra,
Jupiter, Minerve, Neptune, nous sont plus connus, et nous savons qu'ils
étaient souvent appliqués à ces divinités poliades. Mais de ce que deux
villes donnaient à leur dieu le même nom, gardons-nous de conclure
qu'elles adoraient le même dieu. Il y avait une Athéné à Athènes et il y
en avait une à Sparte; c'étaient deux déesses. Un grand nombre de cités
avaient un Jupiter pour divinité poliade. C'étaient autant de Jupiters
qu'il y avait de villes. Dans la légende de la guerre de Troie on voit une
Pallas qui combat pour les Grecs, et il y a chez les Troyens une autre
Pallas qui reçoit un culte et qui protége ses adorateurs. [13] Dira-t-on
que c'était la même divinité qui figurait dans les deux armées? Non
certes; car les anciens n'attribuaient pas à leurs dieux le don
d'ubiquité. Les villes d'Argos et de Samos avaient chacune une Héra
poliade; ce n'était pas la même déesse, car elle était représentée dans
les deux villes avec des attributs bien différents. II y avait à Rome une
Junon; à cinq lieues de là, la ville de Veii en avait une autre; c'était
si peu la même divinité, que nous voyons le dictateur Camille, assiégeant
Veii, s'adresser à la Junon de l'ennemi pour la conjurer d'abandonner la
ville étrusque et de passer dans son camp. Maître de la ville, il prend la
statue, bien persuadé qu'il prend en même temps une déesse, et il la
transporte dévotement à Rome. Rome eut dès lors deux Junons protectrices.
Même histoire, quelques années après, pour un Jupiter, qu'un autre
dictateur apporta de Préneste, alors que Rome en avait déjà trois ou
quatre chez elle. [14]
La ville qui possédait en propre une divinité, ne voulait pas qu'elle
protégeât les étrangers, et ne permettait pas qu'elle fût adorée par eux.
La plupart du temps un temple n'était accessible qu'aux citoyens. Les
Argiens seuls avaient le droit d'entrer dans le temple de la Héra d'Argos.
Pour pénétrer dans celui de l'Athéné d'Athènes, il fallait être Athénien.
[15] Les Romains, qui adoraient chez eux deux Junons, ne pouvaient pas
entrer dans le temple d'une troisième Junon qu'il y avait dans la petite
ville de Lanuvium. [16]
Il faut bien reconnaître que les anciens ne se sont jamais représenté Dieu
comme un être unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs
innombrables dieux avait son petit domaine; à l'un une famille, à l'autre
une tribu, à celui-ci une cité: c'était là le monde qui suffisait à la
providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quelques
philosophes ont pu le deviner, les mystères d'Eleusis ont pu le faire
entrevoir aux plus intelligents de leurs initiés, mais le vulgaire n'y a
jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'être divin que comme
une force qui le protégeait personnellement, et chaque homme ou chaque
groupe d'hommes a voulu avoir son dieu. Aujourd'hui encore, chez les
descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints
avec ferveur; mais on doute s'ils ont l'idée de Dieu; chacun d'eux veut
avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence spéciale.
A Naples, chaque quartier a sa madone; le lazzarone s'agenouille devant
celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d'à côté; il n'est pas rare
de voir deux facchini se quereller et se battre à coups de couteau pour
les mérites de leurs deux madones. Ce sont là des exceptions aujourd'hui,
et on ne les rencontre que chez de certains peuples et dans de certaines
classes. C'était la règle chez les anciens.
Chaque cité avait son corps de prêtres qui ne dépendait d'aucune autorité
étrangère. Entre les prêtres de deux cités il n'y avait nul lien, nulle
communication, nul échange d'enseignement ni de rites. Si l'on passait
d'une ville à une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes,
d'autres cérémonies. Les anciens avaient des livres liturgiques; mais ceux
d'une ville ne ressemblaient pas à ceux d'une autre. Chaque cité avait son
recueil de prières et de pratiques, qu'elle tenait fort secret; elle eût
cru compromettre sa religion et sa destinée si elle l'eût laissé voir aux
étrangers. Ainsi, la religion était toute locale, toute civile, à prendre
ce mot dans le sens ancien, c'est-à-dire spéciale à chaque cité. [17]
En général, l'homme ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait
et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que, dans une tragédie
d'Eschyle, un étranger dit aux Argiennes: « Je ne crains pas les dieux de
votre pays, et je ne leur dois rien. » [18]
Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait dans le
danger, on les remerciait d'une victoire. Souvent aussi on s'en prenait à
eux d'une défaite; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur office de
défenseurs de la ville, on allait quelquefois jusqu'à renverser leurs
autels et jeter des pierres contre leurs temples. [19]
Ordinairement ces dieux se donnaient beaucoup de peine pour la ville dont
ils recevaient un culte, et cela était bien naturel; ces dieux étaient
avides d'offrandes, et ils ne recevaient de victimes que de leur ville.
S'ils voulaient la continuation des sacrifices et des hécatombes, il
fallait bien qu'ils veillassent au salut de la cité. [20] Voyez dans
Virgile comme Junon « fait effort et travaille » pour que sa Carthage
obtienne un jour l'empire du monde. Chacun de ces dieux, comme la Junon de
Virgile, avait à coeur la grandeur de sa cité. Ces dieux avaient mêmes
intérêts que les hommes leurs concitoyens. En temps de guerre ils
marchaient au combat au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage
qui dit, à l'approche d'une bataille: « Les dieux qui combattent avec nous
valent bien ceux qui sont du côté de nos ennemis. » [21] Jamais les
Éginètes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de
leurs héros nationaux, les Éacides. Les Spartiates emmenaient dans toutes
leurs expéditions les Tyndarides. [22] Dans la mêlée, les dieux et les
citoyens se soutenaient réciproquement, et quand on était vainqueur, c'est
que tous avaient fait leur devoir.
Si une ville était vaincue, on croyait que ses dieux étaient vaincus avec
elle. [23] Si une ville était prise, ses dieux eux-mêmes étaient captifs.
Il est vrai que sur ce dernier point les opinions étaient incertaines et
variaient. Beaucoup étaient persuadés qu'une ville ne pouvait jamais être
prise tant que ses dieux y résidaient. Lorsque Énée voit les Grecs maîtres
de Troie, il s'écrie que les dieux de la ville sont partis, désertant
leurs temples et leurs autels. Dans Eschyle, le choeur des Thébaines
exprime la même croyance lorsque, à l'approche de l'ennemi, il conjure les
dieux de ne pas quitter la ville. [24]
En vertu de cette opinion il fallait, pour prendre une ville, en faire
sortir les dieux. Les Romains employaient pour cela une certaine formule
qu'ils avaient dans leurs rituels, et que Macrobe nous a conservée: « Toi,
ô très-grand, qui as sous ta protection cette cité, je te prie, je
t'adore, je te demande en grâce d'abandonner cette ville et ce peuple, de
quitter ces temples, ces lieux sacrés, et t'étant éloigné d'eux, de venir
à Rome chez moi et les miens. Que notre ville, nos temples, nos lieux
sacrés te soient plus agréables et plus chers; prends-nous sous ta garde.
Si tu fais ainsi, je fonderai un temple en ton honneur. » [25] Or les
anciens étaient convaincus qu'il y avait des formules tellement efficaces
et puissantes, que si on les prononçait exactement et sans y changer un
seul mot, le dieu ne pouvait pas résister à la demande des hommes. Le
dieu, ainsi appelé, passait donc à l'ennemi, et la ville était prise.
On trouve en Grèce les mêmes opinions et des usages analogues. Encore au
temps de Thucydide, lorsqu'on assiégeait une ville, on ne manquait pas
d'adresser une invocation à ses dieux pour qu'ils permissent qu'elle fût
prise. [26] Souvent, au lieu d'employer une formule pour attirer le dieu,
les Grecs préféraient enlever adroitement sa statue. Tout le monde connaît
la légende d'Ulysse dérobant la Pallas des Troyens. A une autre époque,
les Éginètes, voulant faire la guerre à Épidaure, commencèrent par enlever
deux statues protectrices de cette ville, et les transportèrent chez eux.
[27]
Hérodote raconte que les Athéniens voulaient faire la guerre aux Éginètes;
mais l'entreprise était hasardeuse, car Égine avait un héros protecteur
d'une grande puissance et d'une singulière fidélité; c'était Éacus. Les
Athéniens, après avoir mûrement réfléchi, remirent à trente années
l'exécution de leur dessein; en même temps ils élevèrent dans leur pays
une chapelle à ce même Éacus, et lui vouèrent un culte. Ils étaient
persuadés que si ce culte était continué sans interruption durant trente
ans, le dieu n'appartiendrait plus aux Éginètes, mais aux Athéniens. Il
leur semblait, en effet, qu'un dieu ne pouvait pas accepter pendant si
longtemps de grasses victimes, sans devenir l'obligé de ceux qui les lui
offraient. Éacus serait donc à la fin forcé d'abandonner les intérêts des
Éginètes, et de donner la victoire aux Athéniens. [28]
Il y a dans Plutarque cette autre histoire. Solon voulait qu'Athènes fût
maîtresse de la petite île de Salamine, qui appartenait alors aux
Mégariens. Il consulta l'oracle. L'oracle lui répondit: « Si tu veux
conquérir l'île, il faut d'abord que tu gagnes la faveur des héros qui la
protègent et qui l'habitent. » Solon obéit; au nom d'Athènes il offrit des
sacrifices aux deux principaux héros salaminiens. Ces héros ne résistèrent
pas aux dons qu'on leur faisait; ils passèrent du côté d'Athènes, et
l'île, privée de protecteurs, fut conquise. [29]
En temps de guerre, si les assiégeants cherchaient à s'emparer des
divinités de la ville, les assiégés, de leur côté, les retenaient de leur
mieux. Quelquefois on attachait le dieu avec des chaînes pour l'empêcher
de déserter. D'autres fois on le cachait à tous les regards pour que
l'ennemi ne pût pas le trouver, Ou bien encore on opposait à la formule
par laquelle l'ennemi essayait de débaucher le dieu, une autre formule qui
avait la vertu de le retenir. Les Romains avaient imaginé un moyen qui
leur semblait plus sûr: ils tenaient secret le nom du principal et du plus
puissant de leurs dieux protecteurs; [30] ils pensaient que, les ennemis
ne pouvant jamais appeler ce dieu par son nom, il ne passerait jamais de
leur côté et que leur ville ne serait jamais prise.
On voit par là quelle singulière idée les anciens se faisaient des dieux.
Ils furent très-longtemps sans concevoir la Divinité comme une puissance
suprême. Chaque famille eut sa religion domestique, chaque cité sa
religion nationale. Une ville était comme une petite Église complète, qui
avait ses dieux, ses dogmes et son culte. Ces croyances nous semblent bien
grossières; mais elles ont été celles du peuple le plus spirituel de ces
temps-là, et elles ont exercé sur ce peuple et sur le peuple romain une si
forte action que la plus grande partie de leurs lois, de leurs
institutions et de leur histoire est venue de là.