Le fondateur était l'homme qui accomplissait l'acte religieux sans lequel
une ville ne pouvait pas être. C'était lui qui posait le foyer où devait
brûler éternellement le feu sacré; c'était lui qui par ses prières et ses
rites appelait les dieux et les fixait pour toujours dans la ville
nouvelle.
On conçoit le respect qui devait s'attacher à cet homme sacré. De son
vivant, les hommes voyaient en lui l'auteur du culte et le père de la
cité; mort, il devenait un ancêtre commun pour toutes les générations qui
se succédaient; il était pour la cité ce que le premier ancêtre était pour
la famille, un Lare familier. Son souvenir se perpétuait comme le feu du
foyer qu'il avait allumé. On lui vouait un culte, on le croyait dieu et la
ville l'adorait comme sa Providence. Des sacrifices et des fêtes étaient
renouvelés chaque année sur son tombeau. [1]
Tout le monde sait que Romulus était adoré, qu'il avait un temple et des
prêtres. Les sénateurs purent bien l'égorger, mais non pas le priver du
culte auquel il avait droit comme fondateur. Chaque ville adorait de même
celui qui l'avait fondée. Cécrops et Thésée que l'on regardait comme ayant
été successivement fondateurs d'Athènes, y avaient des temples. Abdère
faisait des sacrifices à son fondateur Timésios, Théra à Théras, Ténédos à
Ténès, Délos à Anios, Cyrène à Battos, Milet à Nélée, Amphipolis à Hagnon.
Au temps de Pisistrate, un Miltiade alla fonder une colonie dans la
Chersonèse de Thrace; cette colonie lui institua un culte après sa mort,
« suivant l'usage ordinaire ». Hiéron de Syracuse, ayant fondé la ville
d'Aetna, y jouit dans la suite « du culte des fondateurs ». [2]
Il n'y avait rien qui fût plus à coeur à une ville que le souvenir de sa
fondation. Quand Pausanias visita la Grèce, au second siècle de notre ère,
chaque ville put lui dire le nom de son fondateur avec sa généalogie et
les principaux faits de son existence. Ce nom et ces faits ne pouvaient
pas sortir de la mémoire, car ils faisaient partie de la religion, et ils
étaient rappelés chaque, année dans les cérémonies sacrées.
On a conservé le souvenir d'un grand nombre de poëmes grecs qui avaient
pour sujet la fondation d'une ville. Philochore avait chanté celle de
Salamine, Ion celle de Chio, Criton celle de Syracuse, Zopyre celle de
Milet; Apollonius, Hermogène, Hellanicus, Dioclès avaient composé sur le
même sujet des poëmes ou des histoires. Peut-être n'y avait-il pas une
seule ville qui ne possédât son poëme ou au moins son hymne sur l'acte
sacré qui lui avait donné naissance.
Parmi tous ces anciens poëmes, qui avaient pour objet la fondation sainte
d'une ville, il en est un qui n'a pas péri, parce que si son sujet le
rendait cher à une cité, ses beautés l'ont rendu précieux pour tous les
peuples et tous les siècles. On sait qu'Énée avait fondé Lavinium, d'où
étaient issus les Albains et les Romains, et qu'il était par conséquent
regardé comme le premier fondateur de Rome. Il s'était établi sur lui un
ensemble de traditions et de souvenirs que l'on trouve déjà consignés dans
les vers du vieux Naevius et dans les histoires de Caton l'Ancien. Virgile
s'empara de ce sujet, et écrivit le poëme national de la cité romaine.
C'est l'arrivée d'Énée, ou plutôt c'est le transport des dieux de Troie en
Italie qui est le sujet de l'_Enéide_. Le poëte chante cet homme qui
traversa les mers pour aller fonder une ville et porter ses dieux dans le
Latium,
dum conderet urbem
Inferretque Deos Latio.
Il ne faut pas juger l'_Enéide_ avec nos idées modernes. On se plaint
souvent de ne pas trouver dans Énée l'audace, l'élan, la passion. On se
fatigue de cette épithète de pieux qui revient sans cesse. On s'étonne de
voir ce guerrier consulter ses Pénates avec un soin si scrupuleux,
invoquer à tout propos quelque divinité, lever les bras au ciel quand il
s'agit de combattre, se laisser ballotter par les oracles à travers toutes
les mers, et verser des larmes à la vue d'un danger. On ne manque guère
non plus de lui reprocher sa froideur pour Didon et l'on est tenté de dire
avec la malheureuse reine:
Nullis ille movetur
Fletibus, aut voces ullas tractabilis audit.
C'est qu'il ne s'agit pas ici d'un guerrier ou d'un héros de roman. Le
poëte veut nous montrer un prêtre. Énée est le chef du culte, l'homme
sacré, le divin fondateur, dont la mission est de sauver les Pénates de la
cité,
Sum pius Aeneas raptos qui ex hoste Pénates
Classe veho mecum.
Sa qualité dominante doit être la piété, et l'épithète que le poëte lui
applique le plus souvent est aussi celle qui lui convient le mieux. Sa
vertu doit être une froide et haute impersonnalité, qui fasse de lui, non
un homme, mais un instrument des dieux. Pourquoi chercher en lui des
passions? il n'a pas le droit d'en avoir, ou il doit les refouler au fond
de son coeur,
Multa gemens multoque animum labefactus amore,
Jussa tamen Divum insequitur.
Déjà dans Homère Énée était un personnage sacré, un grand prêtre, que le
peuple « vénérait à l'égal d'un dieu », et que Jupiter préférait à Hector.
Dans Virgile il est le gardien et le sauveur des dieux troyens. Pendant la
nuit qui a consommé la ruine de la ville, Hector lui est apparu en songe.
« Troie, lui a-t-il dit, te confie ses dieux; cherche-leur une nouvelle
ville. » Et en même temps il lui a remis les choses saintes, les
statuettes protectrices et le feu du foyer qui ne doit pas s'éteindre. Ce
songe n'est pas un ornement placé là par la fantaisie du poëte. Il est, au
contraire, le fondement sur lequel repose le poëme tout entier; car c'est
par lui qu'Énée est devenu le dépositaire des dieux de la cité et que sa
mission sainte lui a été révélée.
La ville de Troie a péri, mais non pas la cité troyenne; grâce à Énée, le
foyer n'est pas éteint, et les dieux ont encore un culte. La cité et les
dieux fuient avec Énée; ils parcourent les mers et cherchent une contrée
où il leur soit donné de s'arrêter,
Considere Teucros
Errantesque Deos agitataque numina Trojae.
Énée cherche une demeure fixe, si petite qu'elle soit, pour ses dieux
paternels,
Dis sedem exiguam patriis.
Mais le choix de cette demeure, à laquelle la destinée de la cité sera
liée pour toujours, ne dépend pas des hommes; il appartient aux dieux.
Énée consulte les devins et interroge les oracles. Il ne marque pas lui-
même sa route et son but; il se laisse diriger par la divinité:
Italiam non sponte sequor.
Il voudrait s'arrêter en Thrace, en Crète, en Sicile, à Carthage avec
Didon; _fata obstant_. Entre lui et son désir du repos, entre lui et son
amour, vient toujours se placer l'arrêt des dieux, la parole révélée,
_fata_.
Il ne faut pas s'y tromper: le vrai héros du poëme n'est pas Énée; ce sont
les dieux de Troie, ces mêmes dieux qui doivent être un jour ceux de Rome.
Le sujet de l'_Enéide_, c'est la lutte des dieux romains contre une
divinité hostile. Des obstacles de toute nature pensent les arrêter,
Tantae mons erat romanam condere gentem!
Peu s'en faut que la tempête ne les engloutisse ou que l'amour d'une femme
ne les enchaîne. Mais ils triomphent de tout et arrivent au but marqué,
Fata viam inveniunt.
Voilà ce qui devait singulièrement éveiller l'intérêt des Romains. Dans ce
poëme ils se voyaient, eux, leur fondateur, leur ville, leurs
institutions, leurs croyances, leur empire. Car sans ces dieux la cité
romaine n'existerait pas. [3]