LA VILLE.

Cité et ville n'étaient pas des mots synonymes chez les anciens. La cité

était l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la

ville était le lieu de réunion, le domicile et surtout le sanctuaire de

cette association.

Il ne faudrait pas nous faire des villes anciennes l'idée que nous donnent

celles que nous voyons s'élever de nos jours. On bâtit quelques maisons,

c'est un village; insensiblement le nombre des maisons s'accroît, c'est

une ville; et nous unissons, s'il y a lieu, par l'entourer d'un fossé et

d'une muraille. Une ville, chez les anciens, ne se formait pas à la

longue, par le lent accroissement du nombre des hommes et des

constructions. On fondait une ville d'un seul coup, tout entière en un

jour.

Mais il fallait que la cité fût constituée d'abord, et c'était l'oeuvre la

plus difficile et ordinairement la plus longue. Une fois que les familles,

les phratries et les tribus étaient convenues de s'unir et d'avoir un même

culte, aussitôt on fondait la ville pour être le sanctuaire de ce culte

commun. Aussi la fondation d'une ville était-elle toujours un acte

religieux.

Nous allons prendre pour premier exemple Rome elle-même, en dépit de la

vogue d'incrédulité qui s'attache à cette ancienne histoire. On a bien

souvent répété que Romulus était un chef d'aventuriers, qu'il s'était fait

un peuple en appelant à lui des vagabonds et des voleurs, et que tous ces

hommes ramassés sans choix avaient bâti au hasard quelques cabanes pour y

enfermer leur butin. Mais les écrivains anciens nous présentent les faits

d'une tout autre façon; et il nous semble que, si l'on veut connaître

l'antiquité, la première règle doit être de s'appuyer sur les témoignages

qui nous viennent d'elle. Ces écrivains parlent à la vérité d'un asile,

c'est-à-dire d'un enclos sacré où Romulus admit tous ceux qui se

présentèrent; en quoi il suivait l'exemple que beaucoup de fondateurs de

villes lui avaient donné. Mais cet asile n'était pas la ville; il ne fut

même ouvert qu'après que la ville avait été fondée et complètement bâtie.

C'était un appendice ajouté à Rome; ce n'était pas Rome. Il ne faisait

même pas partie de la ville de Romulus; car il était situé au pied du mont

Capitolin, tandis que la ville occupait le plateau du Palatin. Il importe

de bien distinguer le double élément de la population romaine. Dans

l'asile sont les aventuriers sans feu ni lieu; sur le Palatin sont les

hommes venus d'Albe, c'est-à-dire les hommes déjà organisés en société,

distribués en _gentes_ et en curies, ayant des cultes domestiques et des

lois. L'asile n'est qu'une sorte de hameau ou de faubourg où les cabanes

se bâtissent au hasard et sans règles; sur le Palatin s'élève une ville

religieuse et sainte.

Sur la manière dont cette ville fut fondée, l'antiquité abonde en

renseignements; on en trouve dans Denys d'Halicarnasse qui les puisait

chez des auteurs plus anciens que lui; on en trouve dans Plutarque, dans

les _Fastes_ d'Ovide, dans Tacite, dans Caton l'Ancien qui avait compulsé

les vieilles annales, et dans deux autres écrivains qui doivent surtout

nous inspirer une grande confiance, le savant Varron et le savant Verrius

Flaccus que Festus nous a en partie conservé, tous les deux fort instruits

des antiquités romaines, amis de la vérité, nullement crédules, et

connaissant assez bien les règles de la critique historique. Tous ces

écrivains nous ont transmis le souvenir de la cérémonie religieuse qui

avait marqué la fondation de Rome, et nous ne sommes pas en droit de

rejeter un tel nombre de témoignages.

Il n'est pas rare de rencontrer chez les anciens des faits qui nous

étonnent; est-ce un motif pour dire que ce sont des fables, surtout si ces

faits qui s'éloignent beaucoup des idées modernes, s'accordent

parfaitement avec celles des anciens? Nous avons vu dans leur vie privée

une religion qui réglait tous leurs actes; nous avons vu ensuite que cette

religion les avait constitués en société; qu'y a-t-il d'étonnant après

cela que la fondation d'une ville ait été aussi un acte sacré et que

Romulus lui-même ait dû accomplir des rites qui étaient observés partout?

Le premier soin du fondateur est de choisir l'emplacement de la ville

nouvelle. Mais ce choix, chose grave et dont on croit que la destinée du

peuple dépend, est toujours laissé à la décision des dieux. Si Romulus eût

été Grec, il aurait consulté l'oracle de Delphes; Samnite, il eût suivi

l'animal sacré, le loup ou le pivert. Latin, tout voisin des Étrusques,

initié à la science augurale, [1] il demande aux dieux de lui révéler leur

volonté par le vol des oiseaux. Les dieux lui désignent le Palatin.

Le jour de la fondation venu, il offre d'abord un sacrifice. Ses

compagnons sont rangés autour de lui; ils allument un feu de broussailles,

et chacun saute à travers la flamme légère. [2] L'explication de ce rite

est que, pour l'acte qui va s'accomplir, il faut que le peuple soit pur;

or les anciens croyaient se purifier de toute tache physique ou morale en

sautant à travers la flamme sacrée.

Quand cette cérémonie préliminaire a préparé le peuple au grand acte de la

fondation, Romulus creuse une petite fosse de forme circulaire. Il y jette

une motte de terre qu'il a apportée de la ville d'Albe. [3] Puis chacun de

ses compagnons, s'approchant à son tour, jette comme lui un peu de terre

qu'il a apporté du pays d'où il vient. Ce rite est remarquable, et il nous

révèle chez ces hommes une pensée qu'il importe de signaler. Avant de

venir sur le Palatin, ils habitaient Albe ou quelque autre des villes

voisines. Là était leur foyer: c'est là que leurs pères avaient vécu et

étaient ensevelis. Or la religion défendait de quitter la terre où le

foyer avait été fixé et ou les ancêtres divins reposaient. Il avait donc

fallu, pour se dégager de toute impiété, que chacun de ces hommes usât

d'une fiction, et qu'il emportât avec lui, sous le symbole d'une motte de

terre, le sol sacré où ses ancêtres étaient ensevelis et auquel leurs

mânes étaient attachés. L'homme ne pouvait se déplacer qu'en emmenant avec

lui son sol et ses aïeux. Il fallait que ce rite fût accompli pour qu'il

pût dire en montrant la place nouvelle qu'il avait adoptée: Ceci est

encore la terre de mes pères, _terra patrum, patria_; ici est ma patrie,

car ici sont les mânes de ma famille.

La fosse où chacun avait ainsi jeté un peu de terre, s'appelait _mundus_;

or ce mot désignait dans l'ancienne langue la région des mânes. [4] De

cette même place, suivant la tradition, les âmes des morts s'échappaient

trois fois par an, désireuses de revoir un moment la lumière. Ne voyons-

nous pas encore dans cette tradition la véritable pensée de ces anciens

hommes? En déposant dans la fosse une motte de terre de leur ancienne

patrie, ils avaient cru y enfermer aussi les âmes de leurs ancêtres. Ces

âmes réunies là devaient recevoir un culte perpétuel et veiller sur leurs

descendants. Romulus à cette même place posa un autel et y alluma du feu.

Ce fut le foyer de la cité. [5]

Autour de ce foyer doit s'élever la ville, comme la maison s'élève autour

du foyer domestique; Romulus trace un sillon qui marque l'enceinte. Ici

encore les moindres détails sont fixés par un rituel. Le fondateur doit se

servir d'un soc de cuivre; sa charrue est traînée par un taureau blanc et

une vache blanche. Romulus, la tête voilée et sous le costume sacerdotal,

tient lui-même le manche de la charrue et la dirige en chantant des

prières. Ses compagnons marchent derrière lui en observant un silence

religieux, A mesure que le soc soulève des mottes de terre, on les rejette

soigneusement à l'intérieur de l'enceinte, pour qu'aucune parcelle de

cette terre sacrée ne soit du côté de l'étranger. [6]

Cette enceinte tracée par la religion est inviolable. Ni étranger ni

citoyen n'a le droit de la franchir. Sauter par-dessus ce petit sillon est

un acte d'impiété; la tradition romaine disait que le frère du fondateur

avait commis ce sacrilège et l'avait payé de sa vie. [7]

Mais pour que l'on puisse entrer dans la ville et en sortir, le sillon est

interrompu en quelques endroits; [8] pour cela Romulus a soulevé et porté

le soc; ces intervalles s'appellent _portae_; ce sont les portes de la

ville.

Sur le sillon sacré ou un peu en arrière, s'élèvent ensuite les murailles;

elles sont sacrées aussi. [9] Nul ne pourra y toucher, même pour les

réparer, sans la permission des pontifes. Des deux côtés de cette

muraille, un espace de quelques pas est donné à la religion; on l'appelle

_pomoerium_; [10] il n'est permis ni d'y faire passer la charrue ni d'y

élever aucune construction.

Telle a été, suivant une foule de témoignages anciens, la cérémonie de la

fondation de Rome. Que si l'on demande comment le souvenir a pu s'en

conserver jusqu'aux écrivains qui nous l'ont transmis, c'est que cette

cérémonie était rappelée chaque année à la mémoire du peuple par une fête

anniversaire qu'on appelait le jour natal de Rome. Cette fête a été

célébrée dans toute l'antiquité, d'année en année, et le peuple romain la

célèbre encore aujourd'hui à la même date qu'autrefois, le 21 avril; tant

les hommes, à travers leurs incessantes transformations, restent fidèles

aux vieux usages!

On ne peut pas raisonnablement supposer que de tels rites aient été

imaginés pour la première fois par Romulus. Il est certain, au contraire,

que beaucoup de villes avant Rome avaient été fondées de la même manière.

Varron dit que ces rites étaient communs au Latium et à l'Étrurie. Caton

l'Ancien qui, pour écrire son livre des _Origines_, avait consulté les

annales de tous les peuples italiens, nous apprend que des rites analogues

étaient pratiqués par tous les fondateurs de villes. Les Étrusques

possédaient des livres liturgiques où était consigné le rituel complet de

ces cérémonies. [11]

Les Grecs croyaient, comme les Italiens, que l'emplacement d'une ville

devait être choisi et révélé par la divinité. Aussi quand ils voulaient en

fonder une, consultaient-ils l'oracle de Delphes. [12] Hérodote signale

comme un acte d'impiété ou de folie que le Spartiate Doriée ait osé bâtir

une ville « sans consulter l'oracle et sans pratiquer aucune des

cérémonies prescrites », et le pieux historien n'est pas surpris qu'une

ville ainsi construite en dépit des règles n'ait duré que trois ans. [13]

Thucydide, rappelant le jour où Sparte fut fondée, mentionne les chants

pieux et les sacrifices de ce jour-là. Le même historien nous dit que les

Athéniens avaient un rituel particulier et qu'ils ne fondaient jamais une

colonie sans s'y conformer. [14] On peut voir dans une comédie

d'Aristophane un tableau assez exact de la cérémonie qui était usitée en

pareil cas. Lorsque le poète représentait la plaisante fondation de la

ville des Oiseaux, il songeait certainement aux coutumes qui étaient

observées dans la fondation des villes des hommes; aussi mettait-il sur la

scène un prêtre qui allumait un foyer en invoquant les dieux, un poëte qui

chantait des hymnes, et un devin qui récitait des oracles.

Pausanias parcourait la Grèce vers le temps d'Adrien. Arrivé en Messénie,

il se fit raconter par les prêtres la fondation de la ville de Messène, et

il nous a transmis leur récit. [15] L'événement n'était pas très-ancien;

il avait eu lieu au temps d'Épaminondas. Trois siècles auparavant les

Messéniens avaient été chassés de leur pays, et depuis ce temps-là ils

avaient vécu dispersés parmi les autres Grecs, sans patrie, mais gardant

avec un soin pieux leurs coutumes et leur religion nationale. Les Thébains

voulaient les ramener dans le Péloponèse, pour attacher un ennemi aux

flancs de Sparte; mais le plus difficile était de décider les Messéniens.

Épaminondas, qui avait affaire à des hommes superstitieux, crut devoir

mettre en circulation un oracle prédisant à ce peuple le retour dans son

ancienne patrie. Des apparitions miraculeuses attestèrent que les dieux

nationaux des Messéniens, qui les avaient trahis à l'époque de la

conquête, leur étaient redevenus favorables. Ce peuple timide se décida

alors à rentrer dans le Péloponèse à la suite d'une armée thébaine. Mais

il s'agissait de savoir où la ville serait bâtie, car d'aller réoccuper

les anciennes villes du pays, il n'y fallait pas songer; elles avaient été

souillées par la conquête. Pour choisir la place où l'on s'établirait, on

n'avait pas la ressource ordinaire de consulter l'oracle de Delphes; car

la Pythie était alors du parti de Sparte. Par bonheur, les dieux avaient

d'autres moyens de révéler leur volonté; un prêtre messénien eut un songe

où l'un des dieux de sa nation lui apparut et lui dit qu'il allait se

fixer sur le mont Ithôme, et qu'il invitait le peuple à l'y suivre.

L'emplacement de la ville nouvelle étant ainsi indiqué, il restait encore

à savoir les rites qui étaient nécessaires pour la fondation; mais les

Messéniens les avaient oubliés; ils ne pouvaient pas, d'ailleurs, adopter

ceux des Thébains ni d'aucun autre peuple; et l'on ne savait comment bâtir

la ville. Un songe vint fort à propos à un autre Messénien: les dieux lui

ordonnaient de se transporter sur le mont Ithôme, d'y chercher un if qui

se trouvait auprès d'un myrte, et de creuser la terre en cet endroit. Il

obéit; il découvrit une urne, et dans cette urne des feuilles d'étain, sur

lesquelles se trouvait gravé le rituel complet de la cérémonie sacrée. Les

prêtres en prirent aussitôt copie et l'inscrivirent dans leurs livres. On

ne manqua pas de croire que l'urne avait été déposée là par un ancien roi

des Messéniens avant la conquête du pays.

Dès qu'on fut en possession du rituel, la fondation commença. Les prêtres

offrirent d'abord un sacrifice; on invoqua les anciens dieux de la

Messénie, les Dioscures, le Jupiter de l'Ithôme, les anciens héros, les

ancêtres connus et vénérés. Tous ces protecteurs du pays l'avaient

apparemment quitté, suivant les croyances des anciens, le jour où l'ennemi

s'en était rendu maître; on les conjura d'y revenir. On prononça des

formules qui devaient avoir pour effet de les déterminer à habiter la

ville nouvelle en commun avec les citoyens. C'était là l'important; fixer

les dieux avec eux était ce que ces hommes avaient le plus à coeur, et

l'on peut croire que la cérémonie religieuse n'avait pas d'autre but. De

même que les compagnons de Romulus creusaient une fosse et croyaient y

déposer les mânes de leurs ancêtres, ainsi les contemporains d'Épaminondas

appelaient à eux leurs héros, leurs ancêtres divins, les dieux du pays.

Ils croyaient, par des formules et par des rites, les attacher au sol

qu'ils allaient eux-mêmes occuper, et les enfermer dans l'enceinte qu'ils

allaient tracer. Aussi leur disaient-ils: « Venez avec nous, ô Êtres

divins, et habitez en commun avec nous cette ville. » Une première journée

fut employée à ces sacrifices et à ces prières. Le lendemain on traça

l'enceinte, pendant que le peuple chantait des hymnes religieux.

On est surpris d'abord quand on voit dans les auteurs anciens qu'il n'y

avait aucune ville, si antique qu'elle pût être, qui ne prétendît savoir

le nom de son fondateur et la date de sa fondation. C'est qu'une ville ne

pouvait pas perdre le souvenir de la cérémonie sainte qui avait marqué sa

naissance; car chaque année elle en célébrait l'anniversaire par un

sacrifice. Athènes, aussi bien que Rome, fêtait son jour natal.

Il arrivait souvent que des colons ou des conquérants s'établissaient dans

une ville déjà bâtie. Ils n'avaient pas de maisons à construire, car rien

ne s'opposait à ce qu'ils occupassent celles des vaincus. Mais ils avaient

à accomplir la cérémonie de la fondation, c'est-à-dire à poser leur propre

foyer et à fixer dans leur nouvelle demeure leurs dieux nationaux. C'est

pour cela qu'on lit dans Thucydide et dans Hérodote que les Doriens

fondèrent Lacédémone, et les Ioniens Milet, quoique les deux peuples

eussent trouvé ces villes toutes bâties et déjà fort anciennes.

Ces usages nous disent clairement ce que c'était qu'une ville dans la

pensée des anciens. Entourée d'une enceinte sacrée, et s'étendant autour

d'un autel, elle était le domicile religieux qui recevait les dieux et les

hommes de la cité. Tite-Live disait de Rome: « Il n'y a pas une place dans

cette ville qui ne soit imprégnée de religion et qui ne soit occupée par

quelque divinité... Les dieux l'habitent. » Ce que Tite-Live disait de

Rome, tout homme pouvait le dire de sa propre ville; car, si elle avait

été fondée suivant les rites, elle avait reçu dans son enceinte des dieux

protecteurs qui s'étaient comme implantés dans son sol et ne devaient plus

le quitter. Toute ville était un sanctuaire; toute ville pouvait être

appelée sainte. [16]

Comme les dieux étaient pour toujours attachés à la ville, le peuple ne

devait pas non plus quitter l'endroit où ses dieux étaient fixés. Il y

avait à cet égard un engagement réciproque, une sorte de contrat entre les

dieux et les hommes. Les tribuns de la plèbe disaient un jour que Rome,

dévastée par les Gaulois, n'était plus qu'un monceau de ruines, qu'à cinq

lieues de là il existait une ville toute bâtie, grande et belle, bien

située et vide d'habitants depuis que les Romains en avaient fait la

conquête; qu'il fallait donc laisser là Rome détruite et se transporter à

Veii. Mais le pieux Camille leur répondit: « Notre ville a été fondée

religieusement; les dieux mêmes en ont marqué la place et s'y sont établis

avec nos pères. Toute ruinée qu'elle est, elle est encore la demeure de

nos dieux nationaux. » Les Romains restèrent à Rome.

Quelque chose de sacré et de divin s'attachait naturellement à ces villes

que les dieux avaient élevées [17] et qu'ils continuaient à remplir de

leur présence. On sait que les traditions romaines promettaient à Rome

l'éternité. Chaque ville avait des traditions semblables. On bâtissait

toutes les villes pour être éternelles.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 59 / 170 题