NOUVELLES CROYANCES RELIGIEUSES

_1° Les dieux de la nature physique._

Avant de passer de la formation des tribus à la naissance des cités, il

faut mentionner un élément important de la vie intellectuelle de ces

antiques populations.

Quand nous avons recherché les plus anciennes croyances de ces peuples,

nous avons trouvé une religion qui avait pour objet les ancêtres et pour

principal symbole le foyer; c'est elle qui a constitué la famille et

établi les premières lois. Mais cette race a eu aussi, dans toutes ses

branches, une autre religion, celle dont les principales figures ont été

Zeus, Héra, Athéné, Junon, celle de l'Olympe hellénique et du Capitole

romain.

De ces deux religions, la première prenait ses dieux dans l'âme humaine;

la seconde prit les siens dans la nature physique. Si le sentiment de la

force vive et de la conscience qu'il porte en lui avait inspiré à l'homme

la première idée du Divin, la vue de cette immensité qui l'entoure et qui

l'écrase traça à son sentiment religieux un autre cours.

L'homme des premiers temps était sans cesse en présence de la nature; les

habitudes de la vie civilisée ne mettaient pas encore un voile entre elle

et lui. Son regard était charmé par ces beautés ou ébloui par ces

grandeurs. Il jouissait de la lumière, il s'effrayait de la nuit, et quand

il voyait revenir « la sainte clarté des cieux », il éprouvait de la

reconnaissance. Sa vie était dans les mains de la nature; il attendait le

nuage bienfaisant d'où dépendait sa récolte; il redoutait l'orage qui

pouvait détruire le travail et l'espoir de toute une année. Il sentait à

tout moment sa faiblesse et l'incomparable force de ce qui l'entourait. Il

éprouvait perpétuellement un mélange de vénération, d'amour et de terreur

pour cette puissante nature.

Ce sentiment ne le conduisit pas tout de suite à la conception d'un Dieu

unique régissant l'univers. Car il n'avait pas encore l'idée de l'univers.

Il ne savait pas que la terre, le soleil, les astres sont des parties d'un

même corps; la pensée ne lui venait pas qu'ils pussent être gouvernés par

un même Être. Aux premiers regards qu'il jeta sur le monde extérieur,

l'homme se le figura comme une sorte de république confuse où des forces

rivales se faisaient la guerre. Comme il jugeait les choses extérieures

d'après lui-même et qu'il sentait en lui une personne libre, il vit aussi

dans chaque partie de la création, dans le sol, dans l'arbre, dans le

nuage, dans l'eau du fleuve, dans le soleil, autant de personnes

semblables à la sienne; il leur attribua la pensée, la volonté, le choix

des actes; comme il les sentait puissants et qu'il subissait leur empire,

il avoua sa dépendance; il les pria et les adora; il en fit des dieux.

Ainsi, dans cette race, l'idée religieuse se présenta sous deux formes

très-différentes. D'une part, l'homme attacha l'attribut divin au principe

invisible, à l'intelligence, à ce qu'il entrevoyait de l'âme, à ce qu'il

sentait de sacré en lui. D'autre part il appliqua son idée du divin aux

objets extérieurs qu'il contemplait, qu'il aimait ou redoutait, aux agents

physiques qui étaient les maîtres de son bonheur et de sa vie.

Ces deux ordres de croyances donnèrent lieu à deux religions que l'on voit

durer aussi longtemps que les sociétés grecque et romaine. Elles ne se

firent pas la guerre; elles vécurent même en assez bonne intelligence et

se partagèrent l'empire sur l'homme; mais elles ne se confondirent jamais.

Elles eurent toujours des dogmes tout à fait distincts, souvent

contradictoires, des cérémonies et des pratiques absolument différentes.

Le culte des dieux de l'Olympe et celui des héros et des mânes n'eurent

jamais entre eux rien de commun. De ces deux religions, laquelle fut la

première en date, on ne saurait le dire; ce qui est certain, c'est que

l'une, celle des morts, ayant été fixée à une époque très-lointaine, resta

toujours immuable dans ses pratiques, pendant que ses dogmes s'effaçaient

peu à peu; l'autre, celle de la nature physique, fut plus progressive et

se développa librement à travers les âges, modifiant peu à peu ses

légendes et ses doctrines, et augmentant sans cesse son autorité sur

l'homme.

_2° Rapport de cette religion avec le développement de la société

humaine._

On peut croire que les premiers rudiments de cette religion de la nature

sont fort antiques; ils le sont peut-être autant que le culte des

ancêtres; mais comme elle répondait à des conceptions plus générales et

plus hautes, il lui fallut beaucoup plus de temps pour se fixer en une

doctrine précise. [1] Il est bien avéré qu'elle ne se produisit pas dans

le monde en un jour et qu'elle ne sortit pas toute faite du cerveau d'un

homme. On ne voit à l'origine de cette religion ni un prophète ni un corps

de prêtres. Elle naquit dans les différentes intelligences par un effet de

leur force naturelle. Chacune se la fit à sa façon. Entre tous ces dieux,

issus d'esprits divers, il y eut des ressemblances, parce que les idées se

formaient en l'homme suivant un mode à peu près uniforme; mais il y eut

aussi une très-grande variété, parce que chaque esprit était l'auteur de

ses dieux. Il résulta de là que cette religion fut longtemps confuse et

que ses dieux furent innombrables.

Pourtant les éléments que l'on pouvait diviniser n'étaient pas très-

nombreux. Le soleil qui féconde, la terre qui nourrit, le nuage tour à

tour bienfaisant ou funeste, telles étaient les principales puissances

dont on pût faire des dieux. Mais de chacun de ces éléments des milliers

de dieux naquirent. C'est que le même agent physique, aperçu sous des

aspects divers, reçut des hommes différents noms. Le soleil, par exemple,

fut appelé ici Héraclès (le glorieux), là Phoebos (l'éclatant), ailleurs

Apollon (celui qui chasse la nuit ou le mal); l'un le nomma l'Être élevé

(Hypérion), l'autre le bienfaisant (Alexicacos); et, à la longue, les

groupes d'hommes qui avaient donné ces noms divers à l'astre brillant, ne

reconnurent pas qu'ils avaient le même dieu.

En fait, chaque homme n'adorait qu'un nombre très-restreint de divinités;

mais les dieux de l'un n'étaient pas ceux de l'autre. Les noms pouvaient,

à la vérité, se ressembler; beaucoup d'hommes avaient pu donner séparément

à leur dieu le nom d'Apollon ou celui d'Hercule; ces mots appartenaient à

la langue usuelle et n'étaient que des adjectifs qui désignaient l'Être

divin par l'un ou l'autre de ses attributs les plus saillants. Mais sous

ce même nom les différents groupes d'hommes ne pouvaient pas croire qu'il

n'y eût qu'un dieu. On comptait des milliers de Jupiters différents; il y

avait une multitude de Minerves, de Dianes, de Junons qui se ressemblaient

fort peu. Chacune de ces conceptions s'étant formée par le travail libre

de chaque esprit et étant en quelque sorte sa propriété, il arriva que ces

dieux furent longtemps indépendants les uns des autres, et que chacun

d'eux eut sa légende particulière et son culte. [2]

Comme la première apparition de ces croyances est d'une époque où les

hommes vivaient encore dans l'état de famille, ces dieux nouveaux eurent

d'abord, comme les démons, les héros et les lares, le caractère de

divinités domestiques. Chaque famille s'était fait ses dieux, et chacune

les gardait pour soi, comme des protecteurs dont elle ne voulait pas

partager les bonnes grâces avec des étrangers. C'est là une pensée qui

apparaît fréquemment dans les hymnes des Védas; et il n'y a pas de doute

qu'elle n'ait été aussi dans l'esprit des Aryas de l'Occident; car elle a

laissé des traces visibles dans leur religion. A mesure qu'une famille

avait, en personnifiant un agent physique, créé un dieu, elle l'associait

à son foyer, le comptait parmi ses pénates et ajoutait quelques mots pour

lui à sa formule de prière. C'est pour cela que l'on rencontre souvent

chez les anciens des expressions comme celles-ci: les dieux qui siègent

près de mon foyer, le Jupiter de mon foyer, l'Apollon de mes pères. [3]

« Je te conjure, dit Tecmesse à Ajax, au nom du Jupiter qui siège près de

ton foyer. » Médée la magicienne dit dans Euripide: « Je jure par Hécate,

ma déesse maîtresse, que je vénère et qui habite le sanctuaire de mon

foyer. » Lorsque Virgile décrit ce qu'il y a de plus vieux dans la

religion de Rome, il montre Hercule associé au foyer d'Évandre et adoré

par lui comme divinité domestique.

De là sont venus ces milliers de cultes locaux entre lesquels l'unité ne

put jamais s'établir. De là ces luttes de dieux dont le polythéisme est

plein et qui représentent des luttes de familles, de cantons ou de villes.

De là enfin cette foule innombrable de dieux et de déesses, dont nous ne

connaissons assurément que la moindre partie: car beaucoup ont péri, sans

laisser même le souvenir de leur nom, parce que les familles qui les

adoraient se sont éteintes ou que les villes qui leur avaient voué un

culte ont été détruites.

Il fallut beaucoup de temps avant que ces dieux sortissent du sein des

familles qui les avaient conçus et qui les regardaient comme leur

patrimoine. On sait même que beaucoup d'entre eux ne se dégagèrent jamais

de cette sorte de lien domestique. La Déméter d'Eleusis resta la divinité

particulière de la famille des Eumolpides; l'Athéné de l'acropole

d'Athènes appartenait à la famille des Butades. Les Potitii de Rome

avaient un Hercule et les Nautii une Minerve. [4] Il y a grande apparence

que le culte de Vénus fut longtemps renfermé dans la famille des Jules et

que cette déesse n'eut pas de culte public dans Rome.

Il arriva à la longue que, la divinité d'une famille ayant acquis un grand

prestige sur l'imagination des hommes et paraissant puissante en

proportion de la prospérité de cette famille, toute une cité voulut

l'adopter et lui rendre un culte public pour obtenir ses faveurs. C'est ce

qui eut lieu pour la Déméter des Eumolpides, l'Athéné des Butades,

l'Hercule des Potitii. Mais quand une famille consentit à partager ainsi

son dieu, elle se réserva du moins le sacerdoce. On peut remarquer que la

dignité de prêtre, pour chaque dieu, fut longtemps héréditaire et ne put

pas sortir d'une certaine famille. [5] C'est le vestige d'un temps où le

dieu lui-même était la propriété de cette famille, ne protégeait qu'elle

et ne voulait être servi que par elle.

Il est donc vrai de dire que cette seconde religion fut d'abord à

l'unisson de l'état social des hommes. Elle eut pour berceau chaque

famille et resta longtemps enfermée dans cet étroit horizon. Mais elle se

prêtait mieux que le culte des morts aux progrès futurs de l'association

humaine. En effet les ancêtres, les héros, les mânes étaient des dieux

qui, par leur essence même, ne pouvaient être adorés que par un très-petit

nombre d'hommes et qui établissaient à perpétuité d'infranchissables

lignes de démarcation entre les familles. La religion des dieux de la

nature était un cadre plus large. Aucune loi rigoureuse ne s'opposait à ce

que chacun de ces cultes se propageât; il n'était pas dans la nature

intime de ces dieux de n'être adorés que par une famille et de repousser

l'étranger. Enfin les hommes devaient arriver insensiblement à

s'apercevoir que le Jupiter d'une famille était, au fond, le même être ou

la même conception que le Jupiter d'une autre; ce qu'ils ne pouvaient

jamais croire de deux Lares, de deux ancêtres, ou de deux foyers.

Ajoutons que cette religion nouvelle avait aussi une autre morale. Elle ne

se bornait pas à enseigner à l'homme les devoirs de famille. Jupiter était

le dieu de l'hospitalité; c'est de sa part que venaient les étrangers, les

suppliants, « les vénérables indigents », ceux qu'il fallait traiter

« comme des frères ». Tous ces dieux prenaient souvent la forme humaine et

se montraient aux mortels. C'était bien quelquefois pour assister à leurs

luttes et prendre part à leurs combats; souvent aussi c'était pour leur

prescrire la concorde et leur apprendre à s'aider les uns les autres.

A mesure que cette seconde religion alla se développant, la société dut

grandir. Or il est assez manifeste que cette religion, faible d'abord,

prit ensuite une extension très-grande. A l'origine, elle s'était comme

abritée sous la protection de sa soeur aînée, auprès du foyer domestique.

Là le dieu nouveau avait obtenu une petite place, une étroite _cella_, en

regard et à côté de l'autel vénéré, afin qu'un peu du respect que les

hommes avaient pour le foyer allât vers le dieu. Peu à peu le dieu,

prenant plus d'autorité sur l'âme, renonça à cette sorte de tutelle; il

quitta le foyer domestique; il eut une demeure à lui et des sacrifices qui

lui furent propres. Cette demeure ([Grec: naos], de [Grec: naio], habiter)

fut d'ailleurs bâtie à l'image de l'ancien sanctuaire; ce fut, comme

auparavant, une _cella_ vis-à-vis d'un foyer; mais la _cella_ s'élargit,

s'embellit, devint un temple. Le foyer resta à l'entrée de la maison du

dieu, mais il parut bien petit à côté d'elle. Lui qui avait été d'abord le

principal, il ne fut plus que l'accessoire. Il cessa d'être le dieu et

descendit au rang d'autel du dieu, d'instrument pour le sacrifice. Il fut

chargé de brûler la chair de la victime et de porter l'offrande avec la

prière de l'homme à la divinité majestueuse dont la statue résidait dans

le temple.

Lorsqu'on voit ces temples s'élever et ouvrir leurs portes devant la foule

des adorateurs, on peut être assuré que l'association humaine a grandi.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 53 / 170 题