LA GENS À ROME ET EN GRÈCE.

On trouve chez les jurisconsultes romains et les écrivains grecs les

traces d'une antique institution qui paraît avoir été en grande vigueur

dans le premier âge des sociétés grecque et italienne, mais qui, s'étant

affaiblie peu à peu, n'a laissé que des vestiges à peine perceptibles dans

la dernière partie de leur histoire. Nous voulons parler de ce que les

Latins appelaient _gens_ et les Grecs [Grec: genos].

On a beaucoup discuté sur la nature et la constitution de la _gens_. Il ne

sera peut-être pas inutile de dire d'abord ce qui fait la difficulté du

problème.

La _gens_, comme nous le verrons plus loin, formait un corps dont la

constitution était tout aristocratique; c'est grâce à son organisation

intérieure que les patriciens de Rome et les Eupatrides d'Athènes

perpétuèrent longtemps leurs privilèges. Lors donc que le parti populaire

prit le dessus, il ne manqua pas de combattre de toutes ses forces cette

vieille institution. S'il avait pu l'anéantir complètement, il est

probable qu'il ne nous serait pas resté d'elle le moindre souvenir. Mais

elle était singulièrement vivace et enracinée dans les moeurs; on ne put

pas la faire disparaître tout à fait. On se contenta donc de la modifier:

on lui enleva ce qui faisait son caractère essentiel et on ne laissa

subsister que ses formes extérieures, qui ne gênaient en rien le nouveau

régime. Ainsi à Rome les plébéiens imaginèrent de former des _gentes_ à

l'imitation des patriciens; à Athènes on essaya de bouleverser les [Grec:

genae], de les fondre entre eux et de les remplacer par les _dèmes_ que

l'on établit à leur ressemblance. Nous aurons à revenir sur ce point quand

nous parlerons des révolutions. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici

que cette altération profonde que la démocratie a introduite dans le

régime de la _gens_ est de nature à dérouter ceux qui veulent en connaître

la constitution primitive. En, effet, presque tous les renseignements qui

nous sont parvenus sur elle datent de l'époque où elle avait été ainsi

transformée. Ils ne nous montrent d'elle que ce que les révolutions en

avaient laissé subsister.

Supposons que, dans vingt siècles, toute connaissance du moyen âge ait

péri, qu'il ne reste plus aucun document sur ce qui précède la révolution

de 1789, et que pourtant un historien de ce temps-là veuille se faire une

idée des institutions antérieures. Les seuls documents qu'il aurait dans

les mains lui montreraient la noblesse du dix-neuvième siècle, c'est-à-

dire quelque chose de fort différent de la féodalité. Mais il songerait

qu'une grande révolution s'est accomplie, et il en conclurait à bon droit

que cette institution, comme toutes les autres, a dû être transformée;

cette noblesse, que ses textes lui montreraient, ne serait plus pour lui

que l'ombre ou l'image affaiblie et altérée d'une autre noblesse

incomparablement plus puissante. Puis s'il examinait avec attention les

faibles débris de l'antique monument, quelques expressions demeurées dans

la langue, quelques termes échappés à la loi, de vagues souvenirs ou de

stériles regrets, il devinerait peut-être quelque chose du régime féodal

et se ferait des institutions du moyen âge une idée qui ne serait pas trop

éloignée de la vérité. La difficulté serait grande assurément; elle n'est

pas moindre pour celui qui aujourd'hui veut connaître la _gens_ antique;

car il n'a d'autres renseignements sur elle que ceux qui datent d'un temps

où elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.

Nous commencerons par analyser tout ce que les écrivains anciens nous

disent de la _gens_, c'est-à-dire ce qui subsistait d'elle à l'époque où

elle était déjà fort modifiée. Puis, à l'aide de ces restes, nous

essayerons d'entrevoir le véritable régime de la _gens_ antique.

_1° Ce que les écrivains anciens nous font connaître de la_ gens.

Si l'on ouvre l'histoire romaine au temps des guerres puniques, on

rencontre trois personnages qui se nomment Claudius Pulcher, Claudius

Nero, Claudius Centho. Tous les trois appartiennent à une même _gens_, la

_gens_ Claudia.

Démosthènes, dans un de ses plaidoyers, produit, sept témoins qui

certifient qu'ils font partie du même [Grec: genos], celui des Brytides.

Ce qui est remarquable dans cet exemple, c'est que les sept personnes

citées comme membres du même [Grec: genos], se trouvaient inscrites dans

six dèmes différents; cela montre que le [Grec: genos] ne correspondait

pas exactement au dème et n'était pas, comme lui, une simple division

administrative. [1]

Voilà donc un premier fait avéré; il y avait des _gentes_ à Rome et à

Athènes. On pourrait citer des exemples relatifs à beaucoup d'autres

villes de la Grèce et de l'Italie et en conclure que, suivant toute

vraisemblance, cette institution a été universelle chez ces anciens

peuples.

Chaque _gens_ avait un culte spécial. En Grèce on reconnaissait les

membres d'une même _gens_ « à ce qu'ils accomplissaient des sacrifices en

commun depuis une époque fort reculée ». [2] Plutarque mentionne le lieu

des sacrifices de la _gens_ des Lycomèdes, et Eschine parle de l'autel de

la _gens_ des Butades. [3]

A Rome aussi, chaque _gens_ avait des actes religieux à accomplir; le

jour, le lieu, les rites étaient fixés par sa religion particulière. [4]

Le Capitole est bloqué par les Gaulois; un Fabius en sort et traverse les

lignes ennemies, vêtu du costume religieux et portant à la main les objets

sacrés; il va offrir le sacrifice sur l'autel de sa _gens_ qui est situé

sur le Quirinal. Dans la seconde guerre punique, un autre Fabius, celui

qu'on appelle le bouclier de Rome, tient tête à Annibal; assurément la

république a grand besoin qu'il n'abandonne pas son armée; il la laisse

pourtant entre les mains de l'imprudent Minucius: c'est que le jour

anniversaire du sacrifice de sa _gens_ est arrivé et qu'il faut qu'il

coure à Rome pour accomplir l'acte sacré. [5]

Ce culte devait être perpétué de génération en génération; et c'était un

devoir de laisser des fils après soi pour le continuer. Un ennemi

personnel de Cicéron, Claudius, a quitté sa _gens_ pour entrer dans une

famille plébéienne; Cicéron lui dit: « Pourquoi exposes-tu la religion de

la _gens_ Claudia à s'éteindre par ta faute? »

Les dieux de la _gens_, _Dii gentiles_, ne protégeaient qu'elle et ne

voulaient être invoqués que par elle. Aucun étranger ne pouvait être admis

aux cérémonies religieuses. On croyait que, si un étranger avait une part

de la victime ou même s'il assistait seulement au sacrifice, les dieux de

la _gens_ en étaient offensés et tous les membres étaient sous le coup

d'une impiété grave.

De même que chaque _gens_ avait son culte et ses fêtes religieuses, elle

avait aussi son tombeau commun. On lit dans un plaidoyer de Démosthènes:

« Cet homme, ayant perdu ses enfants, les ensevelit dans le tombeau de ses

pères, dans ce tombeau qui est commun à tous ceux de sa _gens_. » La suite

du plaidoyer montre qu'aucun étranger ne pouvait être enseveli dans ce

tombeau. Dans un autre discours, le même orateur parle du tombeau où la

_gens_ des Busélides ensevelit ses membres et où elle accomplit chaque

année un sacrifice funèbre; « ce lieu de sépulture est un champ assez

vaste qui est entouré d'une enceinte, suivant la coutume ancienne. » [6]

Il en était de même chez les Romains. Velléius parle du tombeau de la

_gens_ Quintilia, et Suétone nous apprend que la _gens_ Claudia avait le

sien sur la pente du mont Capitolin.

L'ancien droit de Rome considère les membres d'une _gens_ comme aptes à

hériter les uns des autres. Les Douze Tables prononcent que, à défaut de

fils et d'agnats, le _gentilis_ est héritier naturel. Dans cette

législation, le _gentilis_ est donc plus proche que le cognat, c'est-à-

dire plus proche que le parent par les femmes.

Rien n'est plus étroitement lié que les membres d'une _gens_. Unis dans la

célébration des mêmes cérémonies sacrées, ils s'aident mutuellement dans

tous les besoins de la vie. La _gens_ entière répond de la dette d'un de

ses membres; elle rachète le prisonnier, elle paye l'amende du condamné.

Si l'un des siens devient magistrat, elle se cotise pour payer les

dépenses qu'entraîne toute magistrature. [7]

L'accusé se fait accompagner au tribunal par tous les membres de sa

_gens_; cela marque la solidarité que la loi établit entre l'homme et le

corps dont il fait partie. C'est un acte contraire à la religion que de

plaider contre un homme de sa _gens_ ou même de porter témoignage contre

lui. Un Claudius, personnage considérable, était l'ennemi personnel

d'Appius Claudius le décemvir; quand celui-ci fut cité en justice et

menacé de mort, Claudius se présenta pour le défendre et implora le peuple

en sa faveur, non toutefois sans avertir que, s'il faisait cette démarche,

« ce n'était pas par affection, mais par devoir ».

Si un membre de la _gens_ n'avait pas le droit d'en appeler un autre

devant la justice de la cité, c'est qu'il y avait une justice dans la

_gens_ elle-même. Chacune avait, en effet, son chef, qui était à la fois

son juge, son prêtre, et son commandant militaire. [8] On sait que lorsque

la famille sabine des Claudius vint s'établir à Rome, les trois mille

personnes qui la composaient, obéissaient à un chef unique. Plus tard,

quand les Fabius se chargent seuls de la guerre contre les Véiens, nous

voyons que cette _gens_ a un chef qui parle en son nom devant le Sénat et

qui la conduit à l'ennemi. [9]

En Grèce aussi, chaque _gens_ avait son chef; les inscriptions en font

foi, et elles nous montrent que ce chef portait assez généralement le

titre d'archonte. [10] Enfin à Rome comme en Grèce, la _gens_ avait ses

assemblées; elle portait des décrets, auxquels ses membres devaient obéir,

et que la cité elle-même respectait. [11]

Tel est l'ensemble d'usages et de lois que nous trouvons encore en vigueur

aux époques où la _gens_ était déjà affaiblie et presque dénaturée. Ce

sont là les restes de cette antique institution.

_2° Examens de quelques opinions qui ont été émises pour expliquer la_

gens _romaine_.

Sur cet objet, qui est livré depuis longtemps aux disputes des érudits,

plusieurs systèmes ont été proposés. Les uns disent: La _gens_ n'est pas

autre chose qu'une similitude de nom. [12] D'autres: Le mot _gens_ désigne

une sorte de parenté factice. Suivant d'autres, la _gens_ n'est que

l'expression d'un rapport entre une famille qui exerce le patronage et

d'autres familles qui sont clientes. Mais aucune de ces trois explications

ne répond à toute la série de faits, de lois, d'usages, que nous venons

d'énumérer.

Une autre opinion, plus sérieuse, est celle qui conclut ainsi: la _gens_

est une association politique de plusieurs familles qui étaient à

l'origine étrangères les unes aux autres; à défaut de lien du sang, la

cité a établi entre elles une union fictive et une sorte de parenté

religieuse.

Mais une première objection se présente. Si la _gens_ n'est qu'une

association factice, comment expliquer que ses membres aient un droit à

hériter les uns des autres? Pourquoi le _gentilis_ est-il préféré au

cognat? Nous avons vu plus haut les règles de l'hérédité, et nous avons

dit quelle relation étroite et nécessaire la religion avait établie entre

le droit d'hériter et la parenté masculine. Peut-on supposer que la loi

ancienne se fût écartée de ce principe au point d'accorder la succession

aux _gentiles_, si ceux-ci avaient été les uns pour les autres des

étrangers?

Le caractère le plus saillant et le mieux constaté de la _gens_, c'est

qu'elle a en elle-même un culte, comme la famille a le sien. Or, si l'on

cherche quel est le dieu que chacune adore, on remarque que c'est presque

toujours un ancêtre divinisé, et que l'autel où elle porte le sacrifice

est un tombeau. A Athènes, les Eumolpides vénèrent Eumolpos, auteur de

leur race; les Phytalides adorent le héros Phytalos, les Butades Butès,

les Busélides Busélos, les Lakiades Lakios, les Amynandrides Cérops. [13]

A Rome, les Claudius descendent d'un Clausus; les Caecilius honorent comme

chef de leur race le héros Caeculus, les Calpurnius un Calpus, les Julius

un Julus, les Cloelius un Cloelus. [14]

Il est vrai qu'il nous est bien permis de croire que beaucoup de ces

généalogies ont été imaginées après coup; mais il faut bien avouer que

cette supercherie n'aurait pas eu de motif, si ce n'avait été un usage

constant chez les véritables _gentes_ de reconnaître un ancêtre commun et

de lui rendre un culte. Le mensonge cherche toujours à imiter la vérité.

D'ailleurs la supercherie n'était pas aussi aisée à commettre qu'il nous

le semble. Ce culte n'était pas une vaine formalité de parade. Une des

règles les plus rigoureuses de la religion était qu'on ne devait honorer

comme ancêtres que ceux dont on descendait véritablement; offrir ce culte

à un étranger était une impiété grave. Si donc la _gens_ adorait en commun

un ancêtre, c'est qu'elle croyait sincèrement descendre de lui. Simuler un

tombeau, établir des anniversaires et un culte annuel, c'eût été porter le

mensonge dans ce qu'on avait de plus sacré, et se jouer de la religion.

Une telle fiction fut possible au temps de César, quand la vieille

religion des familles ne touchait plus personne. Mais si l'on se reporte

au temps où ces croyances étaient puissantes, on ne peut pas imaginer que

plusieurs familles, s'associant dans une même fourberie, se soient dit:

Nous allons feindre d'avoir un même ancêtre; nous lui érigerons un

tombeau, nous lui offrirons des repas funèbres, et nos descendants

l'adoreront dans toute la suite des temps. Une telle pensée ne devait pas

se présenter aux esprits, ou elle était écartée comme une pensée coupable.

Dans les problèmes difficiles que l'histoire offre souvent, il est bon de

demander aux termes de la langue tous les enseignements qu'ils peuvent

donner. Une institution est quelquefois expliquée par le mot qui la

désigne. Or, le mot _gens_ est exactement le même que le mot _genus_, au

point qu'on pouvait les prendre l'un pour l'autre et dire indifféremment

_gens Fabia_ et _genus Fabium_; tous les deux correspondent au verbe

_gignere_ et au substantif _genitor_, absolument comme [Grec: genos]

correspond à [Grec: gennan] et à [Grec: goneus]. Tous ces mots portent en

eux l'idée de filiation. Les Grecs désignaient aussi les membres d'un

[Grec: genos] par le mot [Grec: omogalactes], qui signifie _nourris du

même lait_. Que l'on compare à tous ces mots ceux que nous avons

l'habitude de traduire par famille, le latin _familia_, le grec [Grec:

oikos]. Ni l'un ni l'autre ne contient en lui le sens de génération ou de

parenté. La signification vraie de _familia_ est propriété; il désigne le

champ, la maison, l'argent, les esclaves, et c'est pour cela que les Douze

Tables disent, en parlant de l'héritier, _familiam nancitor_, qu'il prenne

la succession. Quant à [Grec: oikos], il est clair qu'il ne présente à

l'esprit aucune autre idée que celle de propriété ou de domicile. Voilà

cependant les mots que nous traduisons habituellement par famille. Or,

est-il admissible que des termes dont le sens intrinsèque est celui de

domicile ou de propriété, aient pu être employés souvent pour désigner une

famille, et que d'autres mots dont le sens interne est filiation,

naissance, paternité, n'aient jamais désigné qu'une association

artificielle? Assurément cela ne serait pas conforme à la logique si

droite et si nette des langues anciennes. Il est indubitable que les Grecs

et les Romains attachaient aux mots _gens_ et [Grec: genos] l'idée d'une

origine commune. Cette idée a pu s'effacer quand la gens s'est altérée,

mais le mot est resté pour en porter témoignage.

Le système qui présente la _gens_ comme une association factice, a donc

contre lui, 1° la vieille législation qui donne aux _gentiles_ un droit

d'hérédité, 2° les croyances religieuses qui ne veulent de communauté de

culte que là où il y a communauté de naissance; 3° les termes de la langue

qui attestent dans la _gens_ une origine commune. Ce système a encore ce

défaut qu'il fait croire que les sociétés humaines ont pu commencer par

une convention et par un artifice, ce que la science historique ne peut

pas admettre comme vrai.

_3° La_ gens _est la famille ayant encore son organisation primitive et

son unité._

Tout nous présente la _gens_ comme unie par un lien de naissance.

Consultons encore le langage: les noms des _gentes_, en Grèce aussi bien

qu'à Rome, ont tous la forme qui était usitée dans les deux langues pour

les noms patronymiques. Claudius signifie fils de Clausus, et Butadès fils

de Butès.

Ceux qui croient voir dans la _gens_ une association artificielle, partent

d'une donnée qui est fausse. Ils supposent qu'une _gens_ comptait toujours

plusieurs familles ayant des noms divers, et ils citent volontiers

l'exemple de la _gens_ Cornélia qui renfermait en effet des Scipions, des

Lentulus, des Cossus, des Sylla. Mais il s'en faut bien qu'il en fût

toujours ainsi. La _gens_ Marcia paraît n'avoir jamais eu qu'une seule

lignée; on n'en voit qu'une aussi dans la _gens_ Lucrétia, et dans la

_gens_ Quintilia pendant longtemps. Il serait assurément fort difficile de

dire quelles sont les familles qui ont formé la _gens_ Fabia; car tous les

Fabius connus dans l'histoire appartiennent manifestement à la même

souche; tous portent d'abord le même surnom de Vibulanus; ils le changent

tous ensuite pour celui d'Ambustus, qu'ils remplacent plus tard par celui

de Maximus ou de Dorso.

On sait qu'il était d'usage à Rome que tout patricien portât trois noms.

On s'appelait, par exemple, Publius Cornélius Scipio. Il n'est pas inutile

de rechercher lequel de ces trois mots était considère comme le nom

véritable. Publius n'était qu'un _nom mis en avant, praenomen_; Scipio

était un _nom ajouté, agnomen_. Le vrai nom était Cornélius; or, ce nom

était en même temps celui de la _gens_ entière. N'aurions-nous que ce seul

renseignement sur la _gens_ antique, il nous suffirait pour affirmer qu'il

y a eu des Cornélius avant qu'il y eût des Scipions, et non pas, comme on

le dit souvent, que la famille des Scipions s'est associée à d'autres pour

former la _gens_ Cornélia.

Nous voyons, en effet, par l'histoire que la _gens_ Cornélia fut longtemps

indivise et que tous ses membres portaient également le surnom de

Maluginensis et celui de Cossus. C'est seulement au temps du dictateur

Camille qu'une de ses branches adopte le surnom de Scipion; un peu plus

tard, une autre branche prend le surnom de Rufus, qu'elle remplace ensuite

par celui de Sylla. Les Lentulus ne paraissent qu'à l'époque des guerres

des Samnites, les Céthégus que dans la seconde guerre punique. Il en est

de même de la _gens_ Claudia. Les Claudius restent longtemps unis en une

seule famille et portent tous le surnom de Sabinus ou de Regillensis,

signe de leur origine. On les suit pendant sept générations sans

distinguer de branches dans cette famille d'ailleurs fort nombreuse. C'est

seulement à la huitième génération, c'est-à-dire au temps de la première

guerre punique, que l'on voit trois branches se séparer et adopter trois

surnoms qui leur deviennent héréditaires: ce sont les Claudius Pulcher qui

se continuent pendant deux siècles, les Claudius Centho qui ne tardent

guère à s'éteindre, et les Claudius Nero qui se perpétuent jusqu'au temps

de l'Empire.

Il ressort de tout cela que la gens n'était pas une association de

familles, mais qu'elle était la famille elle-même. Elle pouvait

indifféremment ne comprendre qu'une seule lignée ou produire des branches

nombreuses; ce n'était toujours qu'une famille.

Il est d'ailleurs facile de se rendre compte de la formation de la gens

antique et de sa nature, si l'on se reporte aux vieilles croyances et aux

vieilles institutions que nous avons observées plus haut. On reconnaîtra

même que la gens est dérivée tout naturellement de la religion domestique

et du droit privé des anciens âges. Que prescrit, en effet, cette religion

primitive? Que l'ancêtre, c'est-à-dire l'homme qui le premier a été

enseveli dans le tombeau, soit honoré perpétuellement comme un dieu, et

que ses descendants réunis chaque année près du lieu sacré où il repose,

lui offrent le repas funèbre. Ce foyer toujours allumé, ce tombeau

toujours honoré d'un culte, voilà le centre autour duquel toutes les

générations viennent vivre et par lequel toutes les branches de la

famille, quelque nombreuses qu'elles puissent être, restent groupées en un

seul faisceau. Que dit encore le droit privé de ces vieux âges? En

observant ce qu'était l'autorité dans la famille ancienne, nous avons vu

que les fils ne se séparaient pas du père; en étudiant les règles de la

transmission du patrimoine, nous avons constaté que, grâce au droit

d'aînesse, les frères cadets ne se séparaient pas du frère aîné. Foyer,

tombeau, patrimoine, tout cela à l'origine était indivisible. La famille

l'était par conséquent. Le temps ne la démembrait pas. Cette famille

indivisible, qui se développait à travers les âges, perpétuant de siècle

en siècle son culte et son nom, c'était véritablement la gens antique. La

gens était la famille, mais la famille ayant conservé l'unité que sa

religion lui commandait, et ayant atteint tout le développement que

l'ancien droit privé lui permettait d'atteindre. [15]

Cette vérité admise, tout ce que les écrivains anciens nous disent de la

_gens_, devient clair. L'étroite solidarité que nous remarquions tout à

l'heure entre ses membres n'a plus rien de surprenant; ils sont parents

par la naissance. Le culte qu'ils pratiquent en commun n'est pas une

fiction; il leur vient de leurs ancêtres. Comme ils sont une même famille,

ils ont une sépulture commune. Pour la même raison, la loi des Douze

Tables les déclare aptes à hériter les une des autres. Pour la même raison

encore, ils portent un même nom. Comme ils avaient tous, à l'origine, un

même patrimoine indivis, ce fut un usage et même une nécessité que la

_gens_ entière répondît de la dette d'un de ses membres, et qu'elle payât

la rançon du prisonnier ou l'amende du condamné. Toutes ces règles

s'étaient établies d'elles-mêmes lorsque la _gens_ avait encore son unité;

quand elle se démembra, elles ne purent pas disparaître complètement. De

l'unité antique et sainte de cette famille il resta des marques

persistantes dans le sacrifice annuel qui en rassemblait les membres

épars, dans le nom qui leur restait commun, dans la législation qui leur

reconnaissait des droits d'hérédité, dans les moeurs qui leur enjoignaient

de s'entr'aider. [16]

_4° La famille_ (gens) _a été d'abord la seule forme de société._

Ce que nous avons vu de la famille, sa religion domestique, les dieux

qu'elle s'était faits, les lois qu'elle s'était données, le droit

d'aînesse sur lequel elle s'était fondée, son unité, son développement

d'âge en âge jusqu'à former la _gens_, sa justice, son sacerdoce, son

gouvernement intérieur, tout cela porte forcément notre pensée vers une

époque primitive où la famille était indépendante de tout pouvoir

supérieur, et où la cité n'existait pas encore.

Que l'on regarde cette religion domestique, ces dieux qui n'appartenaient

qu'à une famille et n'exerçaient leur providence que dans l'enceinte d'une

maison, ce culte qui était secret, cette religion qui ne voulait pas être

propagée, cette antique morale qui prescrivait l'isolement des familles:

il est manifeste que des croyances de cette nature n'ont pu prendre

naissance dans les esprits des hommes qu'à une époque où les grandes

sociétés n'étaient pas encore formées. Si le sentiment religieux s'est

contenté d'une conception si étroite du divin, c'est que l'association

humaine était alors étroite en proportion. Le temps où l'homme ne croyait

qu'aux dieux domestiques, est aussi le temps où il n'existait que des

familles. Il est bien vrai que ces croyances ont pu subsister ensuite, et

même fort longtemps, lorsque les cités et les nations étaient formées.

L'homme ne s'affranchit pas aisément des opinions qui ont une fois pris

l'empire sur lui. Ces croyances ont donc pu durer, quoiqu'elles fussent

alors en contradiction avec l'état social. Qu'y a-t-il, en effet, de plus

contradictoire que de vivre en société civile et d'avoir dans chaque

famille des dieux particuliers? Mais il est clair que cette contradiction

n'avait pas existé toujours et qu'à l'époque où ces croyances s'étaient

établies dans les esprits et étaient devenues assez puissantes pour former

une religion, elles répondaient exactement à l'état social des hommes. Or,

le seul état social qui puisse être d'accord avec elles est celui où la

famille vit indépendante et isolée.

C'est dans cet état que toute la race aryenne paraît avoir vécu longtemps.

Les hymnes des Védas en font foi pour la branche qui a donné naissance aux

Hindous; les vieilles croyances et le vieux droit privé l'attestent pour

ceux qui sont devenus les Grecs et les Romains.

Si l'on compare les institutions politiques des Aryas de l'Orient avec

celles des Aryas de l'Occident, on ne trouve presque aucune analogie. Si

l'on compare, au contraire, les institutions domestiques de ces divers

peuples, on s'aperçoit que la famille était constituée d'après les mêmes

principes dans la Grèce et dans l'Inde; ces principes étaient d'ailleurs,

comme nous l'avons constaté plus haut, d'une nature si singulière, qu'il

n'est pas à supposer que cette ressemblance fût l'effet du hasard; enfin,

non-seulement ces institutions offrent une évidente analogie, mais encore

les mots qui les désignent sont souvent les mêmes dans les différentes

langues que cette race a parlées depuis le Gange jusqu'au Tibre. On peut

tirer de là une double conclusion: l'une est que la naissance des

institutions domestiques dans cette race est antérieure à l'époque où ses

différentes branches se sont séparées; l'autre est qu'au contraire la

naissance des institutions politiques est postérieure à cette séparation.

Les premières ont été fixées dès le temps où la race vivait encore dans

son antique berceau de l'Asie centrale; les secondes se sont formées peu à

peu dans les diverses contrées où ses migrations l'ont conduite.

On peut donc entrevoir une longue période pendant laquelle les hommes

n'ont connu aucune autre forme de société que la famille. C'est alors que

s'est produite la religion domestique, qui n'aurait pas pu naître dans une

société autrement constituée et qui a dû même être longtemps un obstacle

au développement social. Alors aussi s'est établi l'ancien droit privé,

qui plus tard s'est trouvé en désaccord avec les intérêts d'une société un

peu étendue, mais qui était en parfaite harmonie avec l'état de société

dans lequel il est né.

Plaçons-nous donc par la pensée au milieu de ces antiques générations dont

le souvenir n'a pas pu périr tout à fait et qui ont légué leurs croyances

et leurs lois aux générations suivantes. Chaque famille a sa religion, ses

dieux, son sacerdoce. L'isolement religieux est sa loi; son culte est

secret. Dans la mort même ou dans l'existence qui la suit, les familles ne

se mêlent pas: chacune continue à vivre à part dans son tombeau, d'où

l'étranger est exclu. Chaque famille a aussi sa propriété, c'est-à-dire sa

part de terre qui lui est attachée inséparablement par sa religion; ses

dieux Termes gardent l'enceinte, et ses mânes veillent sur elle.

L'isolement de la propriété est tellement obligatoire que deux domaines ne

peuvent pas confiner l'un à l'autre et doivent laisser entre eux une bande

de terre qui soit neutre et qui reste inviolable. Enfin chaque famille a

son chef, comme une nation aurait son roi. Elle a ses lois, qui sans doute

ne sont pas écrites, mais que la croyance religieuse grave dans le coeur

de chaque homme. Elle a sa justice intérieure au-dessus de laquelle il

n'en est aucune autre à laquelle on puisse appeler. Tout ce dont l'homme a

rigoureusement besoin pour sa vie matérielle ou pour sa vie morale, la

famille le possède en soi. Il ne lui faut rien du dehors; elle est un état

organisé, une société qui se suffit.

Mais cette famille des anciens âges n'est pas réduite aux proportions de

la famille moderne. Dans les grandes sociétés la famille se démembre et

s'amoindrit; mais en l'absence de toute autre société, elle s'étend, elle

se développe, elle se ramifie sans se diviser. Plusieurs branches cadettes

restent groupées autour d'une branche aînée, près du foyer unique et du

tombeau commun.

Un autre élément encore entra dans la composition de cette famille

antique. Le besoin réciproque que le pauvre a du riche et que le riche a

du pauvre, fit des serviteurs. Mais dans cette sorte de régime patriarcal,

serviteurs ou esclaves c'est tout un. On conçoit, en effet, que le

principe d'un service libre, volontaire, pouvant cesser au gré du

serviteur, ne peut guère s'accorder avec un état social où la famille vit

isolée. D'ailleurs la religion domestique ne permet pas d'admettre dans la

famille un étranger. Il faut donc que par quelque moyen le serviteur

devienne un membre et une partie intégrante, de cette famille. C'est à

quoi l'on arrive par une sorte d'initiation du nouveau venu au culte

domestique.

Un curieux usage, qui subsista longtemps dans les maisons athéniennes,

nous montre comment l'esclave entrait dans la famille. On le faisait

approcher du foyer, on le mettait en présence de la divinité domestique;

on lui versait sur la tête de l'eau lustrale et il partageait avec la

famille quelques gâteaux et quelques fruits. [17] Cette cérémonie avait de

l'analogie avec celle du mariage et celle de l'adoption. Elle signifiait

sans doute que le nouvel arrivant, étranger la veille, serait désormais un

membre de la famille et en aurait la religion. Aussi l'esclave assistait-

il aux prières et partageait-il les fêtes. [18] Le foyer le protégeait; la

religion des dieux Lares lui appartenait aussi bien qu'à son maître. [19]

C'est pour cela que l'esclave devait être enseveli dans le lieu de la

sépulture de la famille.

Mais par cela même que le serviteur acquérait le culte et le droit de

prier, il perdait sa liberté. La religion était une chaîne qui le

retenait. Il était attaché à la famille pour toute sa vie et même pour le

temps qui suivait la mort.

Son maître pouvait le faire sortir de la basse servitude et le traiter en

homme libre. Mais le serviteur ne quittait pas pour cela la famille. Comme

il y était lié par le culte, il ne pouvait pas sans impiété se séparer

d'elle. Sous le nom d'_affranchi_ ou sous celui de _client_, il continuait

à reconnaître l'autorité du chef ou patron et ne cessait pas d'avoir des

obligations envers lui. Il ne se mariait qu'avec l'autorisation du maître,

et les enfants qui naissaient de lui, continuaient à obéir.

Il se formait ainsi dans le sein de la grande famille un certain nombre de

petites familles clientes et subordonnées. Les Romains attribuaient

l'établissement de la clientèle à Romulus, comme si une institution de

cette nature pouvait être l'oeuvre d'un homme. La clientèle est plus

vieille que Romulus. Elle a d'ailleurs existé partout, en Grèce aussi bien

que dans toute l'Italie. Ce ne sont pas les cités qui l'ont établie et

réglée; elles l'ont, au contraire, comme nous le verrons plus loin, peu à

peu amoindrie et détruite. La clientèle est une institution du droit

domestique, et elle a existé dans les familles avant qu'il y eût des

cités.

Il ne faut pas juger de la clientèle des temps antiques d'après les

clients que nous voyons au temps d'Horace. Il est clair que le client fut

longtemps un serviteur attaché au patron. Mais il y avait alors quelque

chose qui faisait sa dignité: c'est qu'il avait part au culte et qu'il

était associé à la religion de la famille. Il avait le même foyer, les

mêmes fêtes, les mêmes _sacra_ que son patron. A Rome, en signe de cette

communauté religieuse, il prenait le nom de la famille. Il en était

considéré comme un membre par l'adoption. De là un lien étroit et une

réciprocité de devoirs entre le patron et le client. Écoutez la vieille

loi romaine: « Si le patron a fait tort à son client, qu'il soit maudit,

_sacer esto_, qu'il meure. » Le patron doit protéger le client par tous

les moyens et toutes les forces dont il dispose, par sa prière comme

prêtre, par sa lance comme guerrier, par sa loi comme juge. Plus tard,

quand la justice de la cité appellera le client, le patron devra le

défendre; il devra même lui révéler les formules mystérieuses de la loi

qui lui feront gagner sa cause. On pourra témoigner en justice contre un

cognat, on ne le pourra pas contre un client; et l'on continuera à

considérer les devoirs envers les clients comme fort au-dessus des devoirs

envers les cognats. [20] Pourquoi? C'est qu'un cognat, lié seulement par

les femmes, n'est pas un parent et n'a pas part à la religion de la

famille. Le client, au contraire, a la communauté du culte; il a, tout

inférieur qu'il est, la véritable parenté, qui consiste, suivant

l'expression de Platon, à adorer les mêmes dieux domestiques.

La clientèle est un lien sacré que la religion a formé et que rien ne peut

rompre. Une fois client d'une famille, on ne peut plus se détacher d'elle.

La clientèle est même héréditaire.

On voit par tout cela que la famille des temps les plus anciens, avec sa

branche aînée et ses branches cadettes, ses serviteurs et ses clients,

pouvait former un groupe d'hommes fort nombreux. Une famille, grâce à sa

religion qui en maintenait l'unité, grâce à son droit privé qui la rendait

indivisible, grâce aux lois de la clientèle qui retenaient ses serviteurs,

arrivait à former à la longue une société fort étendue qui avait son chef

héréditaire. C'est d'un nombre indéfini de sociétés de cette nature que la

race aryenne paraît avoir été composée pendant une longue suite de

siècles. Ces milliers de petits groupes vivaient isolés, ayant peu de

rapports entre eux, n'ayant nul besoin les uns des autres, n'étant unis

par aucun lien ni religieux ni politique, ayant chacun son domaine, chacun

son gouvernement intérieur, chacun ses dieux.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 45 / 170 题