L'histoire n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions;
son véritable objet d'étude est l'âme humaine; elle doit aspirer à
connaître ce que cette âme a cru, a pensé, a senti aux différents âges de
la vie du genre humain.
Nous avons montré, au début de ce livre, d'antiques croyances que l'homme
s'était faites sur sa destinée après la mort. Nous avons dit ensuite
comment ces croyances avaient engendré les institutions domestiques et le
droit privé. Il reste à chercher quelle a été l'action de ces croyances
sur la morale dans les sociétés primitives. Sans prétendre que cette
vieille religion ait créé les sentiments moraux dans le coeur de l'homme,
on peut croire du moins qu'elle s'est associée à eux pour les fortifier,
pour leur donner une autorité plus grande, pour assurer leur empire et
leur droit de direction sur la conduite de l'homme, quelquefois aussi pour
les fausser.
La religion de ces premiers âges était exclusivement domestique; la morale
l'était aussi. La religion ne disait pas à l'homme, en lui montrant un
autre homme: Voilà ton frère. Elle lui disait: Voilà un étranger; il ne
peut pas participer aux actes religieux de ton foyer, il ne peut pas
approcher du tombeau de ta famille, il a d'autres dieux que toi et il ne
peut pas s'unir à toi par une prière commune; tes dieux repoussent son
adoration et le regardent comme leur ennemi; il est ton ennemi aussi.
Dans cette religion du foyer, l'homme ne prie jamais la divinité en faveur
des autres hommes; il ne l'invoque que pour soi et les siens. Un proverbe
grec est resté comme un souvenir et un vestige de cet ancien isolement de
l'homme dans la prière. Au temps de Plutarque on disait encore à
l'égoïste: Tu sacrifies au foyer. [1] Cela signifiait: Tu t'éloignes de
tes concitoyens, tu n'as pas d'amis, tes semblables ne sont rien pour toi,
tu ne vis que pour toi et les tiens. Ce proverbe était l'indice d'un temps
où, toute religion étant autour du foyer, l'horizon de la morale et de
l'affection ne dépassait pas non plus le cercle étroit de la famille.
Il est naturel que l'idée morale ait eu son commencement et ses progrès
comme l'idée religieuse. Le dieu des premières générations, dans cette
race, était bien petit; peu à peu les hommes l'ont fait plus grand; ainsi
la morale, fort étroite d'abord et fort incomplète, s'est insensiblement
élargie jusqu'à ce que, de progrès en progrès, elle arrivât à proclamer le
devoir d'amour envers tous les hommes. Son point de départ fut la famille,
et c'est sous l'action des croyances de la religion domestique que les
devoirs ont apparu d'abord aux yeux de l'homme.
Qu'on se figure cette religion du foyer et du tombeau, à l'époque de sa
pleine vigueur. L'homme voit, tout près de lui la divinité. Elle est
présente, comme la conscience même, à ses moindres actions. Cet être
fragile se trouve sous les yeux d'un témoin qui ne le quitte pas. Il ne se
sent jamais seul. A côté de lui, dans sa maison, dans son champ, il a des
protecteurs pour le soutenir dans les labeurs de la vie et des juges pour
punir ses actions coupables. « Les Lares, disent les Romains, sont des
divinités redoutables qui sont chargées de châtier les humains et de
veiller sur tout ce qui se passe dans l'intérieur des maisons. » -- « Les
Pénates, disent-ils encore, sont les dieux qui nous font vivre; ils
nourrissent notre corps et règlent notre âme. » [2]
On aimait à donner au foyer l'épithète de chaste et l'on croyait qu'il
commandait aux hommes la chasteté. Aucun acte matériellement ou moralement
impur ne devait être commis à sa vue.
Les premières idées de faute, de châtiment, d'expiation semblent être
venues de là. L'homme qui se sent coupable ne peut plus approcher de son
propre foyer; son dieu le repousse. Pour quiconque a versé le sang, il n'y
a plus de sacrifice permis, plus de libation, plus de prière, plus de
repas sacré. Le dieu est si sévère qu'il n'admet aucune excuse; il ne
distingue pas entre un meurtre involontaire et un crime prémédité. La main
tachée de sang ne peut plus toucher les objets sacrés. [3] Pour que
l'homme puisse reprendre son culte et rentrer en possession de son dieu,
il faut au moins qu'il se purifie par une cérémonie expiatoire. [4] Cette
religion connaît la miséricorde; elle a des rites pour effacer les
souillures de l'âme; si étroite et si grossière qu'elle soit, elle sait
consoler l'homme de ses fautes mêmes.
Si elle ignore absolument les devoirs de charité, du moins elle trace à
l'homme avec une admirable netteté ses devoirs de famille. Elle rend le
mariage obligatoire; le célibat est un crime aux yeux d'une religion qui
fait de la continuité de la famille le premier et le plus saint des
devoirs. Mais l'union qu'elle prescrit ne peut s'accomplir qu'en présence
des divinités domestiques; c'est l'union religieuse, sacrée, indissoluble
de l'époux et de l'épouse. Que l'homme ne se croie pas permis de laisser
de côté les rites et de faire du mariage un simple contrat consensuel,
comme il l'a été à la fin de la société grecque et romaine. Cette antique
religion le lui défend, et s'il ose le faire, elle l'en punit. Car le fils
qui vient à naître d'une telle union, est considéré comme un bâtard,
c'est-à-dire comme un être qui n'a pas place au foyer; il n'a droit
d'accomplir aucun acte sacré; il ne peut pas prier. [5]
Cette même religion veille avec soin sur la pureté de la famille. A ses
yeux, la plus grave faute qui puisse être commise est l'adultère. Car la
première règle du culte est que le foyer se transmette du père au fils; or
l'adultère trouble l'ordre de la naissance. Une autre règle est que le
tombeau ne contienne que les membres de la famille; or le fils de
l'adultère est un étranger qui est enseveli dans le tombeau. Tous les
principes de la religion sont violés; le culte est souillé, le foyer
devient impur, chaque offrande au tombeau devient une impiété. Il y a
plus: par l'adultère la série des descendants est brisée; la famille, même
à l'insu des hommes vivants, est éteinte, et il n'y a plus de bonheur
divin pour les ancêtres. Aussi le Hindou dit-il: « Le fils de l'adultère
anéantit dans cette vie et dans l'autre les offrandes adressées aux
mânes. » [6]
Voilà pourquoi les lois de la Grèce et de Rome donnent au père le droit de
repousser l'enfant qui vient de naître. Voilà aussi pourquoi elles sont si
rigoureuses, si inexorables pour l'adultère. A Athènes il est permis au
mari de tuer le coupable. A Rome le mari, juge de la femme, la condamne à
mort. Cette religion était si sévère que l'homme n'avait pas même le droit
de pardonner complètement et qu'il était au moins forcé de répudier sa
femme. [7]
Voilà donc les premières lois de la morale domestique trouvées et
sanctionnées. Voilà, outre le sentiment naturel, une religion impérieuse
qui dit à l'homme et à la femme qu'ils sont unis pour toujours et que de
cette union découlent des devoirs rigoureux dont l'oubli entraînerait les
conséquences les plus graves dans cette vie et dans l'autre. De là est
venu le caractère sérieux et sacré de l'union conjugale chez les anciens
et la pureté que la famille a conservée longtemps.
Cette morale domestique prescrit encore d'autres devoirs. Elle dit à
l'épouse qu'elle doit obéir, au mari qu'il doit commander. Elle leur
apprend à tous les deux à se respecter l'un l'autre. La femme a des
droits, car elle a sa place au foyer; c'est elle qui a la charge de
veiller à ce qu'il ne s'éteigne pas. [8] Elle a donc aussi son sacerdoce.
Là où elle n'est pas, le culte domestique est incomplet et insuffisant.
C'est un grand malheur pour un Grec que d'avoir « un foyer privé d'épouse
». [9] Chez les Romains, la présence de la femme est si nécessaire dans le
sacrifice, que le prêtre perd son sacerdoce en devenant veuf. [10]
On peut croire que c'est à ce partage du sacerdoce domestique que la mère
de famille a dû la vénération dont on n'a jamais cessé de l'entourer dans
la société grecque et romaine. De là vient que la femme a dans la famille
le même titre que son mari: les Latins disent _pater familias_ et _mater
familias_, les Grecs [Grec: oichodespotaes] et [Grec: oichodespoina], les
Hindous _grihapati, grihapatni_. De là vient aussi cette formule que la
femme prononçait dans le mariage romain: _Ubi tu Caius, ego Caia_, formule
qui nous dit que, si dans la maison il n'y a pas égale autorité, il y a au
moins dignité égale.
Quant au fils, nous l'avons vu soumis à l'autorité d'un père qui peut le
vendre et le condamner à mort. Mais ce fils a son rôle aussi dans le
culte; il remplit une fonction dans les cérémonies religieuses; sa
présence, à certains jours, est tellement nécessaire que le Romain qui n'a
pas de fils est forcé d'en adopter un fictivement pour ces jours-là, afin
que les rites soient accomplis. [11] Et voyez quel lien puissant la
religion établit entre le père et le fils! On croit à une seconde vie dans
le tombeau, vie heureuse et calme si les repas funèbres sont régulièrement
offerts. Ainsi le père est convaincu, que sa destinée après cette vie
dépendra du soin que son fils aura de son tombeau, et le fils, de son
côté, est convaincu que son père mort deviendra un dieu et qu'il aura à
l'invoquer.
On peut deviner tout ce que ces croyances mettaient de respect et
d'affection réciproque dans la famille. Les anciens donnaient aux vertus
domestiques le nom de piété: l'obéissance du fils envers le père, l'amour
qu'il portait à sa mère, c'était de la piété, _pietas erga parentes_;
l'attachement du père pour son enfant, la tendresse de la mère, c'était
encore de la piété, _pietas erga liberos_. Tout était divin dans la
famille. Sentiment du devoir, affection naturelle, idée religieuse, tout
cela se confondait, ne faisait qu'un, et s'exprimait par un même mot.
Il paraîtra peut-être bien étrange de compter l'amour de la maison parmi
les vertus; c'en était une chez les anciens. Ce sentiment était profond et
puissant dans leurs âmes. Voyez Anchise qui, à la vue de Troie en flammes,
ne veut pourtant pas quitter sa vieille demeure. Voyez Ulysse à qui l'on
offre tous les trésors et l'immortalité même, et qui ne veut que revoir la
flamme de son foyer. Avançons jusqu'à Cicéron; ce n'est plus un poëte,
c'est un homme d'État qui parle: « Ici est ma religion, ici est ma race,
ici les traces de mes pères; je ne sais quel charme se trouve ici qui
pénètre mon coeur et mes sens. » [12] Il faut nous placer par la pensée au
milieu des plus antiques générations, pour comprendre combien ces
sentiments, affaiblis déjà au temps de Cicéron, avaient été vifs et
puissants. Pour nous la maison est seulement un domicile, un abri; nous la
quittons et l'oublions sans trop de peine, ou, si nous nous y attachons,
ce n'est que par la force des habitudes et des souvenirs. Car pour nous la
religion n'est pas là; notre dieu est le Dieu de l'univers et nous le
trouvons partout. Il en était autrement chez les anciens; c'était dans
l'intérieur de leur maison qu'ils trouvaient leur principale divinité,
leur providence, celle qui les protégeait individuellement, qui écoutait
leurs prières et exauçait leurs voeux. Hors de sa demeure, l'homme ne se
sentait plus de dieu; le dieu du voisin était un dieu hostile. L'homme
aimait alors sa maison comme il aime aujourd'hui son église. [13]
Ainsi ces croyances des premiers âges n'ont pas été étrangères au
développement moral de cette partie de l'humanité. Ces dieux prescrivaient
la pureté et défendaient de verser le sang; la notion de justice, si elle
n'est pas née de cette croyance, a du moins été fortifiée par elle. Ces
dieux appartenaient en commun à tous les membres d'une même famille; la
famille s'est ainsi trouvée unie par un lien puissant, et tous ses membres
ont appris à s'aimer et à se respecter les uns les autres. Ces dieux
vivaient dans l'intérieur de chaque maison; l'homme a aimé sa maison, sa
demeure fixe et durable qu'il tenait de ses aïeux et léguait à ses enfants
comme un sanctuaire.
L'antique morale, réglée par ces croyances, ignorait la charité; mais elle
enseignait du moins les vertus domestiques. L'isolement de la famille a
été, chez cette race, le commencement de la morale. Là les devoirs ont
apparu, claire, précis, impérieux, mais resserrés dans un cercle
restreint. Et il faudra, nous rappeler, dans la suite de ce livre, ce
caractère étroit de la morale primitive; car la société civile, fondée
plus tard sur les mêmes principes, a revêtu le même caractère, et
plusieurs traits singuliers de l'ancienne politique s'expliqueront par là.
[14]