DE LA CONTINUITÉ DE LA FAMILLE; CÉLIBAT INTERDIT; DIVORCE EN CAS DE
STÉRILITÉ. INÉGALITÉ ENTRE LE FILS ET LA FILLE.
Les croyances relatives aux morts et au culte qui leur était dû, ont
constitué la famille ancienne et lui ont donné la plupart de ses règles.
On a vu plus haut que l'homme, après la mort, était réputé un être heureux
et divin, mais à la condition que les vivants lui offrissent toujours le
repas funèbre. Si ces offrandes venaient à cesser, il y avait déchéance
pour le mort, qui tombait au rang de démon malheureux et malfaisant. Car
lorsque ces anciennes générations avaient commencé à se représenter la vie
future, elles n'avaient pas songé à des récompenses et à des châtiments;
elles avaient cru que le bonheur du mort ne dépendait pas de la conduite
qu'il avait menée pendant sa vie, mais de celle que ses descendants
avaient à son égard. Aussi chaque père attendait-il de sa postérité la
série des repas funèbres qui devaient assurer à ses mânes le repos et le
bonheur.
Cette opinion a été le principe fondamental du droit domestique chez les
anciens. Il en a découlé d'abord cette règle que chaque famille dût se
perpétuer à jamais. Les morts avaient besoin que leur descendance ne
s'éteignît pas. Dans le tombeau où ils vivaient, ils n'avaient pas d'autre
sujet d'inquiétude que celui-là. Leur unique pensée, comme leur unique
intérêt, était qu'il y eût toujours un homme de leur sang pour apporter
les offrandes au tombeau. Aussi l'Hindou croyait-il que ces morts
répétaient sans cesse: « Puisse-t-il naître toujours dans notre lignée des
fils qui nous apportent le riz, le lait et le miel. » L'Hindou disait
encore: « L'extinction d'une famille cause la ruine de la religion de
cette famille; les ancêtres privés de l'offrande des gâteaux tombent au
séjour des malheureux. » [1]
Les hommes de l'Italie et de la Grèce ont longtemps pensé de même. S'ils
ne nous ont pas laissé dans leurs écrits une expression de leurs croyances
aussi nette que celle que nous trouvons dans les vieux livres de l'Orient,
du moins leurs lois sont encore là pour attester leurs antiques opinions.
A Athènes la loi chargeait le premier magistrat de la cité de veiller à ce
qu'aucune famille ne vînt à s'éteindre. [2] De même la loi romaine était
attentive à ne laisser tomber aucun culte domestique. [3] On lit dans un
discours d'un orateur athénien: « Il n'est pas un homme qui, sachant qu'il
doit mourir, ait assez peu de souci de soi-même pour vouloir laisser sa
famille sans descendants; car il n'y aurait alors personne pour lui rendre
le culte qui est dû aux morts. » [4] Chacun avait donc un intérêt puissant
à laisser un fils après soi, convaincu qu'il y allait de son immortalité
heureuse. C'était même un devoir envers les ancêtres dont le bonheur ne
devait durer qu'autant que durait la famille. Aussi les lois de Manou
appellent-elles le fils aîné « celui qui est engendré pour
l'accomplissement du devoir ».
Nous touchons ici à l'un des caractères les plus remarquables de la
famille antique. La religion qui l'a formée, exige impérieusement qu'elle
ne périsse pas. Une famille qui s'éteint, c'est un culte qui meurt. Il
faut se représenter ces familles à l'époque où les croyances ne se sont
pas encore altérées. Chacune d'elles possède une religion et des dieux,
précieux dépôt sur lequel elle doit veiller. Le plus grand malheur que sa
piété ait à craindre, est que sa lignée ne s'arrête. Car alors sa religion
disparaîtrait de la terre, son foyer serait éteint, toute la série de ses
morts tomberait dans l'oubli et dans l'éternelle misère. Le grand intérêt
de la vie humaine est de continuer la descendance pour continuer le culte.
En vertu de ces opinions, le célibat devait être à la fois une impiété
grave et un malheur; une impiété, parce que le célibataire mettait en
péril le bonheur des mânes de sa famille; un malheur, parce qu'il ne
devait recevoir lui-même aucun culte après sa mort et ne devait pas
connaître « ce qui réjouit les mânes ». C'était à la fois pour lui et pour
ses ancêtres une sorte de damnation.
On peut bien penser qu'à défaut de lois ces croyances religieuses durent
longtemps suffire pour empêcher le célibat. Mais il paraît de plus que,
dès qu'il y eut des lois, elles prononcèrent que le célibat était une
chose mauvaise et punissable. Denys d'Halicarnasse, qui avait compulsé les
vieilles annales de Rome, dit avoir vu une ancienne loi qui obligeait les
jeunes gens à se marier. [5] Le traité des lois de Cicéron, traité qui
reproduit presque toujours, sous une forme philosophique, les anciennes
lois de Rome, en contient une qui interdit le célibat. [6] A Sparte, la
législation de Lycurgue privait de tous les droits de citoyen l'homme qui
ne se mariait pas. [7] On sait par plusieurs anecdotes que lorsque le
célibat cessa d'être défendu par les lois, il le fut encore par les
moeurs. Il paraît enfin par un passage de Pollux que, dans beaucoup de
villes grecques, la loi punissait le célibat comme un délit. [8] Cela
était conforme aux croyances; l'homme ne s'appartenait pas, il appartenait
à la famille. Il était un membre dans une série, et il ne fallait pas que
la série s'arrêtât à lui. Il n'était pas né par hasard; on l'avait
introduit dans la vie pour qu'il continuât un culte; il ne devait pas
quitter la vie sans être sûr que ce culte serait continué après lui.
Mais il ne suffisait pas d'engendrer un fils. Le fils qui devait perpétuer
la religion domestique devait être le fruit d'un mariage religieux. Le
bâtard, l'enfant naturel, celui que les Grecs appelaient [Grec: nothos] et
les Latins _spurius_, ne pouvait pas remplir le rôle que la religion
assignait au fils. En effet, le lien du sang ne constituait pas à lui seul
la famille, et il fallait encore le lien du culte. Or, le fils né d'une
femme qui n'avait pas été associée au culte de l'époux par la cérémonie du
mariage, ne pouvait pas lui-même avoir part au culte. [9] Il n'avait pas
le droit d'offrir le repas funèbre et la famille ne se perpétuait pas pour
lui. Nous verrons plus loin que, pour la même raison, il n'avait pas droit
à l'héritage.
Le mariage était donc obligatoire. Il n'avait pas pour but le plaisir, son
objet principal n'était pas l'union de deux êtres qui se convenaient et
qui voulaient s'associer pour le bonheur et pour les peines de la vie.
L'effet du mariage, aux yeux de la religion et des lois, était, en
unissant deux êtres dans le même culte domestique, d'en faire naître un
troisième qui fût apte à continuer ce culte. On le voit bien par la
formule sacramentelle qui était prononcée dans l'acte du mariage: _Ducere
uxorem liberûm quaerendorum causa_, disaient les Romains; _paidonep' aroto
gnaesion_, disaient les Grecs. [10]
Le mariage n'ayant été contracté que pour perpétuer la famille, il
semblait juste qu'il pût être rompu si la femme était stérile. Le divorce
dans ce cas a toujours été un droit chez les anciens; il est même possible
qu'il ait été une obligation. Dans l'Inde, la religion prescrivait que
« la femme stérile fût remplacée au bout de huit ans ». [11] Que le devoir
fût le même en Grèce et à Rome, aucun texte formel ne le prouve. Pourtant
Hérodote cite deux rois de Sparte qui furent contraints de répudier leurs
femmes parce qu'elles étaient stériles. [12] Pour ce qui est de Rome, on
connaît assez l'histoire de Carvilius Ruga, dont le divorce est le premier
que les annales romaines aient mentionné. « Carvilius Ruga, dit Aulu-
Gelle, homme de grande famille, se sépara de sa femme par le divorce,
parce qu'il ne pouvait pas avoir d'elle des enfants. Il l'aimait avec
tendresse et n'avait qu'à se louer de sa conduite. Mais il sacrifia son
amour à la religion du serment, parce qu'il avait juré (dans la formule du
mariage) qu'il la prenait pour épouse afin d'avoir des enfants. » [13]
La religion disait que la famille ne devait pas s'éteindre; toute
affection et tout droit naturel devaient céder devant cette règle absolue.
Si un mariage était stérile par le fait du mari, il n'en fallait pas moins
que la famille fût continuée. Alors un frère ou un parent du mari devait
se substituer à lui, et la femme était tenue de se livrer à cet homme.
L'enfant qui naissait de là était considéré comme fils du mari, et
continuait son culte. Telles étaient les règles chez les anciens Hindous;
nous les retrouvons dans les lois d'Athènes et dans celles de Sparte. [14]
Tant cette religion avait d'empire! tant le devoir religieux passait avant
tous les autres!
A plus forte raison, les législations anciennes prescrivaient le mariage
de la veuve, quand elle n'avait pas eu d'enfants, avec le plus proche
parent de son mari. Le fils qui naissait était réputé fils du défunt. [15]
La naissance de la fille ne remplissait pas l'objet du mariage. En effet
la fille ne pouvait pas continuer le culte, par la raison que le jour où
elle se mariait, elle renonçait à la famille et au culte de son père, et
appartenait à la famille et à la religion de son mari. La famille ne se
continuait, comme le culte, que par les mâles: fait capital, dont on verra
plus loin les conséquences.
C'était donc le fils qui était attendu, qui était nécessaire; c'était lui
que la famille, les ancêtres, le foyer réclamaient. « Par lui, disent les
vieilles lois des Hindous, un père acquitte sa dette envers les mânes de
ses ancêtres et s'assure à lui-même l'immortalité. » Ce fils n'était pas
moins précieux aux yeux des Grecs; car il devait plus tard faire les
sacrifices, offrir le repas funèbre, et conserver par son culte la
religion domestique. Aussi dans le vieil Eschyle, le fils est-il appelé le
sauveur du foyer paternel. [16]
L'entrée de ce fils dans la famille était signalée par un acte religieux.
Il fallait d'abord qu'il fût agréé par le père. Celui-ci, à titre de
maître et de gardien viager du foyer, de représentant des ancêtres, devait
prononcer si le nouveau venu était ou n'était pas de la famille. La
naissance ne formait que le lien physique; la déclaration du père
constituait le lien moral et religieux. Cette formalité était également
obligatoire à Rome, en Grèce et dans l'Inde.
Il fallait de plus pour le fils, comme nous l'avons vu pour la femme, une
sorte d'initiation. Elle avait lieu peu de temps après la naissance, le
neuvième jour à Rome, le dixième en Grèce, dans l'Inde le dixième ou le
douzième. [17] Ce jour-là, le père réunissait la famille, appelait des
témoins, et faisait un sacrifice à son foyer. L'enfant était présenté au
dieu domestique; une femme le portait dans ses bras et en courant lui
faisait faire plusieurs fois le tour du feu sacré. [18] Cette cérémonie
avait pour double objet, d'abord de purifier l'enfant, c'est-à-dire de lui
ôter la souillure que les anciens supposaient qu'il avait contractée par
le seul fait de la gestation, ensuite de l'initier au culte domestique. A
partir de ce moment l'enfant était admis dans cette sorte de société
sainte et de petite église qu'on appelait la famille. Il en avait la
religion, il en pratiquait les rites, il était apte à en dire les prières;
il en honorait les ancêtres, et plus tard il devait y être lui-même un
ancêtre honoré.