La première institution que la religion domestique ait établie, fut
vraisemblablement le mariage.
Il faut remarquer que cette religion du foyer et des ancêtres, qui se
transmettait de mâle en mâle, n'appartenait pourtant pas exclusivement à
l'homme; la femme avait part au culte. Fille, elle assistait aux actes
religieux de son père; mariée, à ceux de son mari.
On pressent par cela seul le caractère essentiel de l'union conjugale chez
les anciens. Deux familles vivent à côté l'une de l'autre; mais elles ont
des dieux différents. Dans l'une d'elles, une jeune fille prend part,
depuis son enfance, à la religion de son père; elle invoque son foyer;
elle lui offre chaque jour des libations, l'entoure de fleurs et de
guirlandes aux jours de fête, lui demande sa protection, le remercie de
ses bienfaits. Ce foyer paternel est son dieu. Qu'un jeune homme de la
famille voisine la demande en mariage, il s'agit pour elle de bien autre
chose que de passer d'une maison dans une autre. Il s'agit d'abandonner le
foyer paternel pour aller invoquer désormais le foyer de l'époux. Il
s'agit de changer de religion, de pratiquer d'autres rites et de prononcer
d'autres prières. Il s'agit de quitter le dieu de son enfance pour se
mettre sous l'empire d'un dieu qu'elle ne connaît pas. Qu'elle n'espère
pas rester fidèle à l'un en honorant l'autre; car dans cette religion
c'est un principe immuable qu'une même personne ne peut pas invoquer deux
foyers ni deux séries d'ancêtres. « A partir du mariage, dit un ancien, la
femme n'a plus rien de commun avec la religion domestique de ses pères;
elle sacrifie au foyer du mari. » [1]
Le mariage est donc un acte grave pour la jeune fille, non moins grave
pour l'époux. Car cette religion veut que l'on soit né près du foyer pour
qu'on ait le droit d'y sacrifier. Et cependant il va introduire près de
son foyer une étrangère; avec elle il fera les cérémonies mystérieuses de
son culte; il lui révélera les rites et les formules qui sont le
patrimoine de sa famille. Il n'a rien de plus précieux que cet héritage;
ces dieux, ces rites, ces hymnes, qu'il tient de ses pères, c'est ce qui
le protège dans la vie, c'est ce qui lui promet la richesse, le bonheur,
la vertu. Cependant au lieu de garder pour soi cette puissance tutélaire,
comme le sauvage garde son idole ou son amulette, il va admettre une femme
à la partager avec lui.
Ainsi quand on pénètre dans les pensées de ces anciens hommes, on voit de
quelle importance était pour eux l'union conjugale, et combien
l'intervention de la religion y était nécessaire. Ne fallait-il pas que
par quelque cérémonie sacrée la jeune fille fût initiée au culte qu'elle
allait suivre désormais? Pour devenir prêtresse de ce foyer, auquel la
naissance ne l'attachait pas, ne lui fallait-il pas une sorte d'ordination
ou d'adoption?
Le mariage était la cérémonie sainte qui devait produire ces grands
effets. Il est habituel aux écrivains latins ou grecs de désigner le
mariage par des mots qui indiquent un acte religieux. [2] Pollux, qui
vivait au temps des Antonins, mais qui était fort instruit des vieux
usages et de la vieille langue, dit que dans les anciens temps, au lieu de
désigner le mariage par son nom particulier ([Grec: gamos]), on le
désignait simplement par le mot [Grec: telos], qui signifie cérémonie
sacrée; [3] comme si le mariage avait été, dans ces temps anciens, la
cérémonie sacrée par excellence.
Or la religion qui faisait le mariage n'était pas celle de Jupiter, de
Junon ou des autres dieux de l'Olympe. La cérémonie n'avait pas lieu dans
un temple; elle était accomplie dans la maison, et c'était le dieu
domestique qui y présidait. A la vérité, quand la religion des dieux du
ciel devint prépondérante, on ne put s'empêcher de les invoquer aussi dans
les prières du mariage; on prit même l'habitude de se rendre préalablement
dans des temples et d'offrir à ces dieux des sacrifices, que l'on appelait
les préludes du mariage. [4] Mais la partie principale et essentielle de
la cérémonie devait toujours s'accomplir devant le foyer domestique.
Chez les Grecs, la cérémonie du mariage se composait, pour ainsi dire, de
trois actes. Le premier se passait devant le foyer du père, [Grec:
egguaesis]; le troisième au foyer du mari, [Grec: telos]; le second était
le passage de l'un à l'autre, [Grec: pompae]. [5]
1° Dans la maison paternelle, en présence du prétendant, le père entouré
ordinairement de sa famille offre un sacrifice. Le sacrifice terminé, il
déclare, en prononçant une formule sacramentelle, qu'il donne sa fille au
jeune homme. Cette déclaration est tout à fait indispensable au mariage.
Car la jeune fille ne pourrait pas aller, tout à l'heure, adorer le foyer
de l'époux, si son père ne l'avait pas préalablement détachée du foyer
paternel. Pour qu'elle entre dans sa nouvelle religion, elle doit être
dégagée de tout lien et de toute attache avec sa religion première.
2° La jeune fille est transportée à la maison du mari. Quelquefois c'est
le mari lui-même qui la conduit. Dans certaines villes la charge d'amener
la jeune fille appartient à un de ces hommes qui étaient revêtus chez les
Grecs d'un caractère sacerdotal et qu'ils appelaient hérauts. La jeune
fille est ordinairement placée sur un char; elle a le visage couvert d'un
voile et sur la tête une couronne. La couronne, comme nous aurons souvent
l'occasion de le voir, était en usage dans toutes les cérémonies du culte.
Sa robe est blanche. Le blanc était la couleur des vêtements dans tous les
actes religieux. On la précède en portant un flambeau; c'est le flambeau
nuptial. Dans tout le parcours, on chante autour d'elle un hymne
religieux, qui a pour refrain [Grec: o ymaen, o ymenaie]. On appelait cet
hymne l'_hyménée_, et l'importance de ce chant sacré était si grande que
l'on donnait son nom à la cérémonie tout entière.
La jeune fille n'entre pas d'elle-même dans sa nouvelle demeure. Il faut
que son mari l'enlève, qu'il simule un rapt, qu'elle jette quelques cris
et que les femmes qui l'accompagnent feignent de la défendre. Pourquoi ce
rite? Est-ce un symbole de la pudeur de la jeune fille? Cela est peu
probable; le moment de la pudeur n'est pas encore venu; car ce qui va
s'accomplir dans cette maison, c'est une cérémonie religieuse. Ne veut-on
pas plutôt marquer fortement que la femme qui va sacrifier à ce foyer, n'y
a par elle-même aucun droit, qu'elle n'en approche pas par l'effet de sa
volonté, et qu'il faut que le maître du lieu et du dieu l'y introduise par
un acte de sa puissance? Quoi qu'il en soit, après une lutte simulée,
l'époux la soulève dans ses bras et lui fait franchir la porte, mais en
ayant bien soin que ses pieds ne touchent pas le seuil.
Ce qui précède n'est que l'apprêt et le prélude de la cérémonie. L'acte
sacré va commencer dans la maison.
3° On approche du foyer, l'épouse est mise en présence de la divinité
domestique. Elle est arrosée d'eau lustrale; elle touche le feu sacré. Des
prières sont dites. Puis les deux époux se partagent un gâteau ou un pain.
Cette sorte de léger repas qui commence et finit par une libation et une
prière, ce partage de la nourriture vis-à-vis du foyer, met les deux époux
en communion religieuse ensemble, et en communion avec les dieux
domestiques.
Le mariage romain ressemblait beaucoup au mariage grec, et comprenait
comme lui trois actes, _traditio, deductio in domum, confarreatio_. [6]
1° La jeune fille quitte le foyer paternel. Comme elle n'est pas attachée
à ce foyer par son propre droit, mais seulement par l'intermédiaire du
père de famille, il n'y a que l'autorité du père qui puisse l'en détacher.
La _tradition_ est donc une formalité indispensable.
2° La jeune fille est conduite à la maison de l'époux. Comme en Grèce,
elle est voilée, elle porte une couronne, et un flambeau nuptial précède
le cortège. On chante autour d'elle un ancien hymne religieux. Les paroles
de cet hymne changèrent sans doute avec le temps, s'accommodant aux
variations des croyances ou à celles du langage; mais le refrain
sacramentel subsista toujours sans pouvoir être altéré: c'était le mot
_Talassie_, mot dont les Romains du temps d'Horace ne comprenaient pas
mieux le sens que les Grecs ne comprenaient le mot [Grec: ymenaie], et qui
était probablement le reste sacré et inviolable d'une antique formule.
Le cortège s'arrête devant la maison du mari. Là, on présente à la jeune
fille le feu et l'eau. Le feu, c'est l'emblème de la divinité domestique;
l'eau, c'est l'eau lustrale, qui sert à la famille pour tous les actes
religieux. Pour que la jeune fille entre dans la maison, il faut, comme en
Grèce, simuler l'enlèvement. L'époux doit la soulever dans ses bras, et la
porter par-dessus le seuil sans que ses pieds le touchent.
3° L'épouse est conduite alors devant le foyer, là où sont les Pénates, où
tous les dieux domestiques et les images des ancêtres sont groupés, autour
du feu sacré. Les deux époux, comme en Grèce, font un sacrifice, versent
la libation, prononcent quelques prières, et mangent ensemble un gâteau de
fleur de farine (_panis farreus_).
Ce gâteau mangé au milieu de la récitation des prières, en présence et
sous les yeux des divinités domestiques, est ce qui fait l'union sainte de
l'époux et de l'épouse. [7] Dès lors ils sont associés dans le même culte.
La femme a les mêmes dieux, les mêmes rites, les mêmes prières, les mêmes
fêtes que son mari. De là cette vieille définition du mariage que les
jurisconsultes nous ont conservée: _Nuptiae sunt divini juris et humani
communicatio_. Et cette autre: _Uxor socia humanae rei atque divinae_. [8]
C'est que la femme est entrée en partage de la religion du mari, cette
femme que, suivant l'expression de Platon, les dieux eux-mêmes ont
introduite dans la maison.
La femme ainsi mariée a encore le culte des morts; mais ce n'est plus à
ses propres ancêtres qu'elle porte le repas funèbre; elle n'a plus ce
droit. Le mariage l'a détachée complètement de la famille de son père, et
a brisé tous les rapports religieux qu'elle avait avec elle. C'est aux
ancêtres de son mari qu'elle porte l'offrande; elle est de leur famille;
ils sont devenus ses ancêtres. Le mariage lui a fait une seconde
naissance. Elle est dorénavant la fille de son mari, _filiae loco_, disent
les jurisconsultes. On ne peut appartenir ni à deux familles ni à deux
religions domestiques; la femme est tout entière dans la famille et la
religion de son mari. On verra les conséquences de cette règle dans le
droit de succession.
L'institution du mariage sacré doit être aussi vieille dans la race indo-
européenne que la religion domestique; car l'une ne va pas sans l'autre.
Cette religion a appris à l'homme que l'union conjugale est autre chose
qu'un rapport de sexes et une affection passagère, et elle a uni deux
époux par le lien puissant du même culte et des mêmes croyances. La
cérémonie des noces était d'ailleurs si solennelle et produisait de si
graves effets qu'on ne doit pas être surpris que ces hommes ne l'aient
crue permise et possible que pour une seule femme dans chaque maison. Une
telle religion ne pouvait pas admettre la polygamie.
On conçoit même qu'une telle union fût indissoluble, et que le divorce fût
presque impossible. Le droit romain permettait bien de dissoudre le
mariage par _coemptio_ ou par _usus_. Mais la dissolution du mariage
religieux était fort difficile. Pour cela, une nouvelle cérémonie sacrée
était nécessaire; car la religion seule pouvait délier ce que la religion
avait uni. L'effet de la _confarreatio_ ne pouvait être détruit que par la
_diffarreatio_. Les deux époux qui voulaient se séparer, paraissaient pour
la dernière fois devant le foyer commun; un prêtre et des témoins étaient
présents. On présentait aux époux, comme au jour du mariage, un gâteau de
fleur de farine. [9] Mais, sans doute, au lieu de se le partager, ils le
repoussaient. Puis, au lieu de prières, ils prononçaient des formules d'un
caractère étrange, sévère, haineux, effrayant, [10] une sorte de
malédiction par laquelle la femme renonçait au culte et aux dieux du mari.
Dès lors, le lien religieux était rompu. La communauté du culte cessant,
toute autre communauté cessait de plein droit, et le mariage était
dissous.