LA RELIGION A ÉTÉ LE PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA FAMILLE ANCIENNE.

Si nous nous transportons par la pensée au milieu de ces anciennes

générations d'hommes, nous trouvons dans chaque maison un autel et autour

de cet autel la famille assemblée. Elle se réunit chaque matin pour

adresser au foyer ses premières prières, chaque soir pour l'invoquer une

dernière fois. Dans le courant du jour, elle se réunit encore auprès de

lui pour le repas qu'elle se partage pieusement après la prière et la

libation. Dans tous ses actes religieux, elle chante en commun des hymnes

que ses pères lui ont légués.

Hors de la maison, tout près, dans le champ voisin, il y a un tombeau.

C'est la seconde demeure de cette famille. Là reposent en commun plusieurs

générations d'ancêtres; la mort ne les a pas séparés. Ils restent groupés

dans cette seconde existence, et continuent à former une famille

indissoluble. [1] Entre la partie vivante et la partie morte de la

famille, il n'y a que cette distance de quelques pas qui sépare la maison

du tombeau. A certains jours, qui sont déterminés pour chacun par sa

religion domestique, les vivants se réunissent auprès des ancêtres. Ils

leur portent le repas funèbre, leur versent le lait et le vin, déposent

les gâteaux et les fruits, ou brûlent pour eux les chairs d'une victime.

En échange de ces offrandes, ils réclament leur protection; ils les

appellent leurs dieux, et leur demandent de rendre le champ fertile, la

maison prospère, les coeurs vertueux.

Le principe de la famille antique n'est pas uniquement la génération. Ce

qui le prouve, c'est que la soeur n'est pas dans la famille ce qu'y est le

frère, c'est que le fils émancipé ou la fille mariée cesse complètement

d'en faire partie, ce sont enfin plusieurs dispositions importantes des

lois grecques et romaines que nous aurons l'occasion d'examiner plus loin.

Le principe de la famille n'est pas non plus l'affection naturelle. Car le

droit grec et le droit romain ne tiennent aucun compte de ce sentiment. Il

peut exister au fond des coeurs, il n'est rien dans le droit. Le père peut

chérir sa fille, mais non pas lui léguer son bien. Les lois de succession,

c'est-à-dire parmi les lois celles qui témoignent le plus fidèlement des

idées que les hommes se faisaient de la famille, sont en contradiction

flagrante, soit avec l'ordre de la naissance, soit avec l'affection

naturelle. [2]

Les historiens du droit romain ayant fort justement remarqué que ni la

naissance ni l'affection n'étaient le fondement de la famille romaine, ont

cru que ce fondement devait se trouver dans la puissance paternelle ou

maritale. Ils font de cette puissance une sorte d'institution primordiale.

Mais ils n'expliquent pas comment elle s'est formée, à moins que ce ne

soit par la supériorité de force du mari sur la femme, du père sur les

enfants. Or c'est se tromper gravement que de placer ainsi la force à

l'origine du droit. Nous verrons d'ailleurs plus loin que l'autorité

paternelle ou maritale, loin d'avoir été une cause première, a été elle-

même un effet; elle est dérivée de la religion et a été établie par elle.

Elle n'est donc pas le principe qui a constitué la famille.

Ce qui unit les membres de la famille antique, c'est quelque chose de plus

puissant que la naissance, que le sentiment, que la force physique; c'est

la religion du foyer et des ancêtres. Elle fait que la famille forme un

corps dans cette vie et dans l'autre. La famille antique est une

association religieuse plus encore qu'une association de nature. Aussi

verrons-nous plus loin que la femme n'y sera vraiment comptée qu'autant

que la cérémonie sacrée du mariage l'aura initiée au culte; que le fils

n'y comptera plus, s'il a renoncé au culte ou s'il a été émancipé; que

l'adopté y sera, au contraire, un véritable fils, parce que, s'il n'a pas

le lien du sang, il aura quelque chose de mieux, la communauté du culte;

que le légataire qui refusera d'adopter le culte de cette famille, n'aura

pas la succession; qu'enfin la parenté et le droit à l'héritage seront

réglés, non d'après la naissance, mais d'après les droits de participation

au culte tels que la religion les a établis. Ce n'est sans doute pas la

religion qui a créé la famille, mais c'est elle assurément qui lui a donné

ses règles, et de là est venu que la famille antique a eu une constitution

si différente de celle qu'elle aurait eue si les sentiments naturels

avaient été seuls à la fonder.

L'ancienne langue grecque avait un mot bien significatif pour désigner une

famille; on disait _epistion_, mot qui signifie littéralement _ce qui est

auprès d'un foyer_. Une famille était un groupe de personnes auxquelles la

religion permettait d'invoquer le même foyer et d'offrir le repas funèbre

aux mêmes ancêtres.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 19 / 170 题