LA RELIGION DOMESTIQUE.

Il ne faut pas se représenter cette antique religion comme celles qui ont

été fondées plus tard dans l'humanité plus avancée. Depuis un assez grand

nombre de siècles, le genre humain n'admet plus une doctrine religieuse

qu'à deux conditions: l'une est qu'elle lui annonce un dieu unique;

l'autre est qu'elle s'adresse à tous les hommes et soit accessible à tous,

sans repousser systématiquement aucune classe ni aucune race. Mais cette

religion des premiers temps ne remplissait aucune de ces deux conditions.

Non seulement elle n'offrait pas à l'adoration des hommes un dieu unique;

mais encore ses dieux n'acceptaient pas l'adoration de tous les hommes.

Ils ne se présentaient pas comme étant les dieux du genre humain. Ils ne

ressemblaient même, pas à Brahma qui était au moins le dieu de toute une

grande caste, ni à Zeus Panhellénien qui était celui de toute une nation.

Dans cette religion primitive chaque dieu ne pouvait être adoré que par

une famille. La religion était purement domestique.

Il faut éclaircir ce point important; car on ne comprendrait pas sans cela

la relation très-étroite qu'il y a entre ces vieilles croyances et la

constitution de la famille grecque et romaine.

Le culte des morts ne ressemblait en aucune manière à celui que les

chrétiens ont pour les saints. Une des premières règles de ce culte était

qu'il ne pouvait être rendu par chaque famille qu'aux morts qui lui

appartenaient par le sang. Les funérailles ne pouvaient être

religieusement accomplies que par le parent le plus proche. Quant au repas

funèbre qui se renouvelait ensuite à des époques déterminées, la famille

seule avait le droit d'y assister, et tout étranger en était sévèrement

exclu. [1] On croyait que le mort n'acceptait l'offrande que de la main

des siens; il ne voulait de culte que de ses descendants. La présence d'un

homme qui n'était pas de la famille troublait le repos des mânes. Aussi la

loi interdisait-elle à l'étranger d'approcher d'un tombeau. [2] Toucher du

pied, même par mégarde, une sépulture, était un acte impie, pour lequel il

fallait apaiser le mort et se purifier soi-même. Le mot par lequel les

anciens désignaient le culte des morts est significatif; les Grecs

disaient _patriazein_, les Latins disaient _parentare_. C'est que la

prière et l'offrande n'étaient adressées par chacun qu'à ses pères. Le

culte des morts était uniquement le culte des ancêtres. [3] Lucien, tout

en se moquant des opinions du vulgaire, nous les explique nettement quand

il dit: « Le mort qui n'a pas laissé de fils ne reçoit pas d'offrandes, et

il est exposé à une faim perpétuelle. » [4]

Dans l'Inde comme en Grèce, l'offrande ne pouvait être faite à un mort que

par ceux qui descendaient de lui. La loi des Hindous, comme la loi

athénienne, défendait d'admettre un étranger, fût-ce un ami, au repas

funèbre. Il était si nécessaire que ces repas fussent offerts par les

descendants du mort, et non par d'autres, que l'on supposait que les

mânes, dans leur séjour, prononçaient souvent ce voeu: « Puisse-t-il

naître successivement de notre lignée des fils qui nous offrent dans toute

la suite des temps le riz bouilli dans du lait, le miel, et le beurre

clarifié. » [5]

Il suivait de là qu'en Grèce et à Rome, comme dans l'Inde, le fils avait

le devoir de faire les libations et les sacrifices aux mânes de son père

et de tous ses aïeux. Manquer à ce devoir était l'impiété la plus grave

qu'on pût commettre, puisque l'interruption de ce culte faisait déchoir

les morts et anéantissait leur bonheur. Cette négligence n'était pas moins

qu'un véritable parricide multiplié autant de fois qu'il y avait

d'ancêtres dans la famille.

Si, au contraire, les sacrifices étaient toujours accomplis suivant les

rites, si les aliments étaient portés sur le tombeau aux jours fixés,

alors l'ancêtre devenait un dieu protecteur. Hostile à tous ceux qui ne

descendaient pas de lui, les repoussant de son tombeau, les frappant de

maladie s'ils approchaient, pour les siens il était bon et secourable.

Il y avait un échange perpétuel de bons offices entre les vivants et les

morts de chaque famille. L'ancêtre recevait de ses descendants la série

des repas funèbres, c'est-à-dire les seules jouissances qu'il pût avoir

dans sa seconde vie. Le descendant recevait de l'ancêtre l'aide et la

force dont il avait besoin dans celle-ci. Le vivant ne pouvait se passer

du mort, ni le mort du vivant. Par là un lien puissant s'établissait entre

toutes les générations d'une même famille et en faisait un corps

éternellement inséparable.

Chaque famille avait son tombeau, où ses morts venaient reposer l'un après

l'autre, toujours ensemble. Ce tombeau était ordinairement voisin de la

maison, non loin de la porte, « afin, dit un ancien, que les fils, en

entrant ou en sortant de leur demeure, rencontrassent chaque fois leurs

pères, et chaque fois leur adressassent une invocation ». [6] Ainsi

l'ancêtre restait au milieu des siens; invisible, mais toujours présent,

il continuait à faire partie de la famille et à en être le père. Lui

immortel, lui heureux, lui divin, il s'intéressait à ce qu'il avait laissé

de mortel sur la terre; il en savait les besoins, il en soutenait la

faiblesse. Et celui qui vivait encore, qui travaillait, qui, selon

l'expression antique, ne s'était pas encore acquitté de l'existence,

celui-là avait près de lui ses guides et ses appuis; c'étaient ses pères.

Au milieu des difficultés, il invoquait leur antique sagesse; dans le

chagrin il leur demandait une consolation, dans le danger un soutien,

après une faute son pardon.

Assurément nous avons beaucoup de peine aujourd'hui à comprendre que

l'homme pût adorer son père ou son ancêtre. Faire de l'homme un dieu nous

semble le contre-pied de la religion. Il nous est presque aussi difficile

de comprendre les vieilles croyances de ces hommes qu'il l'eût été à eux

d'imaginer les nôtres. Mais songeons que les anciens n'avaient pas l'idée

de la création; dès lors le mystère de la génération était pour eux ce que

le mystère de la création peut être pour nous. Le générateur leur

paraissait un être divin, et ils adoraient leur ancêtre. Il faut que ce

sentiment ait été bien naturel et bien puissant, car il apparaît, comme

principe d'une religion à l'origine de presque toutes les sociétés

humaines; on le trouve chez les Chinois comme chez les anciens Gètes et

les Scythes, chez les peuplades de l'Afrique comme chez celles du Nouveau-

Monde. [7]

Le feu sacré, qui était associé si étroitement au culte des morts, avait

aussi pour caractère essentiel d'appartenir en propre à chaque famille. Il

représentait les ancêtres; [8] il était la providence d'une famille, et

n'avait rien de commun avec le feu de la famille voisine qui était une

autre providence. Chaque foyer protégeait les siens et repoussait

l'étranger.

Toute cette religion était renfermée dans l'enceinte de chaque maison. Le

culte n'en était pas public. Toutes les cérémonies, au contraire, en

étaient tenues fort secrètes. Accomplies au milieu de la famille seule,

elles étaient cachées à l'étranger. [9] Le foyer n'était jamais placé ni

hors de la maison ni même près de la porte extérieure, où on l'aurait trop

bien vu. Les Grecs le plaçaient toujours dans une enceinte [10] qui le

protégeait contre le contact et même le regard des profanes. Les Romains

le cachaient au milieu de leur maison. Tous ces dieux, foyer, Lares,

Mânes, on les appelait les dieux cachés ou les dieux de l'intérieur. [11]

Pour tous les actes de cette religion il fallait le secret; [12] qu'une

cérémonie fût aperçue par un étranger, elle était troublée, souillée,

funestée par ce seul regard.

Pour cette religion domestique, il n'y avait ni règles uniformes, ni

rituel commun. Chaque famille avait l'indépendance la plus complète. Nulle

puissance extérieure n'avait le droit de régler son culte ou sa croyance.

Il n'y avait pas d'autre prêtre que le père; comme prêtre, il ne

connaissait aucune hiérarchie. Le pontife de Rome ou l'archonte d'Athènes

pouvait bien s'assurer que le père de famille accomplissait tous ses rites

religieux, mais il n'avait pas le droit de lui commander la moindre

modification. _Suo quisque ritu sacrificia faciat_, telle était la règle

absolue. [13] Chaque famille avait ses cérémonies qui lui étaient propres,

ses fêtes particulières, ses formules de prière et ses hymnes. [14] Le

père, seul interprète et seul pontife de sa religion, avait seul le

pouvoir de l'enseigner, et ne pouvait l'enseigner qu'à son fils. Les

rites, les termes de la prière, les chants, qui faisaient partie

essentielle de cette religion domestique, étaient un patrimoine, une

propriété sacrée, que la famille ne partageait avec personne et qu'il

était même interdit de révéler aux étrangers. Il en était ainsi dans

l'Inde: « Je suis fort contre mes ennemis, dit le brahmane, des chants que

je tiens de ma famille et que mon père m'a transmis. » [15]

Ainsi la religion ne résidait pas dans les temples, mais dans la maison,

chacun avait ses dieux; chaque dieu ne protégeait qu'une famille et

n'était dieu que dans une maison. On ne peut pas raisonnablement supposer

qu'une religion de ce caractère ait été révélée aux hommes par

l'imagination puissante de l'un d'entre eux ou qu'elle leur ait été

enseignée par une caste de prêtres. Elle est née spontanément dans

l'esprit humain; son berceau a été la famille; chaque famille s'est fait

ses dieux.

Cette religion ne pouvait se propager que par la génération. Le père, en

donnant la vie à son fils, lui donnait en même temps sa croyance, son

culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funèbre, de

prononcer les formules de prière. La génération établissait un lien

mystérieux entre l'enfant qui naissait à la vie et tous les dieux de la

famille. Ces dieux étaient sa famille même, [Grec: theoi engeneis];

c'était son sang, [Grec: theoi suvaimoi]. [16] L'enfant apportait donc en

naissant le droit de les adorer et de leur offrir les sacrifices; comme

aussi, plus tard, quand la mort l'aurait divinisé lui-même, il devait être

compté à son tour parmi ces dieux de la famille.

Mais il faut remarquer cette particularité que la religion domestique ne

se propageait que de mâle en mâle. Cela tenait sans nul doute à l'idée que

les hommes se faisaient de la génération [17]. La croyance des âges

primitifs, telle qu'on la trouve dans les Védas et qu'on en voit des

vestiges dans tout le droit grec et romain, fut que le pouvoir

reproducteur résidait exclusivement dans le père. Le père seul possédait

le principe mystérieux de l'être et transmettait l'étincelle de vie. Il

est résulté de cette vieille opinion qu'il fut de règle que le culte

domestique passât toujours de mâle en mâle, que la femme n'y participât

que par l'intermédiaire de son père ou de son mari, et enfin qu'après la

mort la femme n'eût pas la même part que l'homme au culte et aux

cérémonies du repas funèbre. Il en est résulté encore d'autres

conséquences très-graves dans le droit privé et dans la constitution de la

famille; nous les verrons plus loin.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 14 / 170 题