--Monsieur Hopkins, demandait Mawbray à son chef d’écurie, le lendemain
matin, vous souvient-il de ce _lad_ qui vendait, l’année dernière, des
renseignements à un bookmaker de la rue de Hanovre?
--Certainement, milord. Il m’a fallu deux mois pour le prendre la main
dans le sac. Le gaillard se défiait, non sans raison. Il livrait les
_tuyaux_ à la femme de chambre d’une danseuse et, le lendemain, ou
plutôt le soir même, la danseuse les repassait à ce pendard de Sadler.
--C’est par une agence que vous avez découvert la combinaison?
--Oui, milord, et, malheureusement, j’y ai pensé trop tard. Un ami m’a
indiqué Guérin et Cie, de la rue de la Michodière. J’ai expliqué le cas;
Votre Honneur m’avait donné carte blanche. «Soyez tranquille, m’a dit
Guérin; dans huit jours, vous serez fixé.» Il a mis trois semaines;
mais, comme il me l’a expliqué, il a dû faire observer dix-sept
personnes, tenant de près ou de loin à l’écurie, plus une dix-huitième
dont Votre Honneur ne se doute guère. Il me l’a avoué plus tard; car
nous sommes restés en relations, depuis lors.
--Peut-on savoir qui était ce dix-huitième, monsieur Hopkins?
--Tout simplement Votre Honneur en chair et en os. Je l’ignorais,
naturellement.
--Comment! ce coquin me supposait capable de vendre des renseignements
sur mes propres chevaux!
--Dame, à faire son métier, Guérin est devenu un peu défiant.
D’ailleurs, Votre Honneur n’aurait pas été le premier.
--Alors, Guérin m’a suivi?
--Pendant trois semaines, milord. Et même, si ce bavardage n’offense
point Votre Honneur...
--Non, Hopkins; bavardez, mon ami.
--Eh bien, il paraît que la danseuse recevait également les visites de
Votre Honneur. Il y avait de quoi s’y perdre. Mais Guérin a été dans la
police et n’est pas homme à donner longtemps sur une voie à contre-pied.
--Monsieur Hopkins, dit Mawbray, je désire parler à votre Guérin
aujourd’hui même.
--Bien, milord. J’espère seulement que Votre Honneur voudra bien ne pas
me brouiller avec un ami aussi utile et aussi...
--Dangereux. Soyez tranquille et faites vite. Je suis pressé.
Une heure plus tard, le chef de la maison Guérin et Cie se présentait
devant lord Mawbray. C’était un homme de cinquante ans, mis proprement,
bien que sans recherche, ayant l’aspect concentré et rassis d’un avoué
de province tout à son affaire.
--Monsieur m’a fait demander? dit-il sans perdre son temps en phrases et
en politesses.
--Oui. Vous avez très bien réussi, l’année dernière, dans une...
--Dans l’établissement d’un dossier pour le compte de M. Hopkins.
--Ah! vous appelez cela «établir un dossier?» Parfaitement. Cette fois,
il s’agirait d’en établir deux.
--Les noms? demanda Guérin en tirant son portefeuille.
Mawbray dicta les noms et les adresses qui furent transcrites en
caractères indéchiffrables pour tout autre que celui qui écrivait.
--Pas un intérêt d’écurie, cette fois?
--Mon Dieu, si; à peu près. Mais je ne demande que des faits. Je me
charge de tirer les conclusions.
--Alors, un simple compte rendu des démarches journalières suffira.
Faut-il se limiter aux démarches extérieures?
--Qu’entendez-vous par là?
--Voici. Nous avons deux catégories d’opérations. La première se borne à
l’extérieur: telle personne est entrée dans telle maison. La seconde est
illimitée: on est allé en cet endroit; on y a rencontré celui-ci ou
celle-là; on y a dit ou fait telle ou telle chose. Pour la seconde
catégorie, nous ne faisons pas les prix d’avance.
--Diable! pensa Mawbray, l’année dernière j’étais dans la seconde
catégorie. Mon dossier doit être curieux. Et vous pouvez _tout_ savoir?
demanda-t-il.
--Tout, fit Guérin qui devenait loquace quand l’amour-propre du métier
l’entraînait. L’année dernière, une dame dont nous établissions le
dossier va chez sa lingère et essaye des...--il baissa la voix--des
pantalons. Une heure après, quand elle rentra chez elle, le mari savait
déjà que les vêtements intimes dont je parle étaient en batiste, fort
enrubannés. Ce détail, dont mon client n’avait pas été à même de
s’apercevoir, vu certaines lacunes de la vie conjugale, était,
paraît-il, des plus importants et amena le résultat que nous cherchions.
--N’importe, fit Mawbray qui savait compter à ses heures. La première
catégorie suffira. Quels sont vos prix?
--Cent francs par jour pour l’ingénieur. Quant à la femme... Est-elle du
monde?
--Oui.
--Dépassé trente ans?
--Un peu, je pense.
--Trois cents francs, alors. Mariée?
--Non, veuve.
--En ce cas, deux cents seulement.
--Vous êtes un observateur, monsieur Guérin.
--Je n’ai fait qu’observer toute ma vie, répondit l’établisseur de
dossiers en pliant son portefeuille et en saluant. Demain, monsieur
recevra les premières feuilles, dont l’envoi quotidien continuera
jusqu’à instruction contraire.
--Combien vous faut-il d’avance?
Le personnage laconique ne répondit que par le geste d’un homme froissé
et disparut, sans qu’on entendît la porte se fermer.
Le courrier du lendemain apporta à Mawbray les premières «feuilles».
C’étaient des carrés de papier sans en-tête, portant, pour unique
suscription, l’une: _monsieur_, l’autre: _madame_. Au bas, cette note,
faisant foi d’une rigoureuse délicatesse: «Pour la première journée, la
moitié seulement des honoraires stipulés sera perçue.»
Chaque matin, pendant huit jours, les rapports de l’agence Guérin et Cie
arrivèrent. Le dossier de _madame_ n’offrait rien d’intéressant. La
veuve Hémery menait la vie d’une petite maîtresse qui se dorlote, reste
tard au lit, ne sort que par le beau temps, un jour pour commander un
chapeau, le lendemain pour montrer une robe à l’Hippique ou à quelque
sermon de carême. D’ailleurs, pas plus d’amant que sur la main.
--Elle soigne son salut, se disait Mawbray en ricanant.
Peut-être qu’elle soignait tout simplement les marques bleues de ses
épaules, et n’était pas disposée à témoigner à tout le monde la même
confiance qu’à Vieuvicq.
Quant à celui-ci, l’emploi de son temps ne variait pas. Les matinées se
passaient chez lui ou en courses. Il allait à son bureau, mais rarement.
Chaque jour, il courait les fondeurs en cuivre, les tourneurs, les
serruriers aux quatre coins de Paris. Deux fois, on le suivit au bureau
des brevets d’invention.
Mais, l’après-midi, c’était une autre histoire. Autant de feuilles,
autant de fois la mention suivante qui semblait stéréotypée:
«Entré à deux heures au nº 28 de la rue Delambre. Sorti à six heures.»
En somme, il résultait de l’examen des dossiers: que, contrairement aux
suppositions de lord Mawbray et de quelques âmes charitables, madame
Hémery et Vieuvicq semblaient ignorer leur existence respective.
Que ni l’un ni l’autre ne mettaient le pied à l’hôtel Rambure.
Que le jeune homme passait tous ses après-midi rue Delambre.
Les deux premiers points, seuls, intéressaient le client de l’agence
Guérin et Cie. Déjà, il avait commencé à écrire un billet pour arrêter
les frais et demander son compte. Mais, après réflexion, il se ravisa,
et la note suivante partit pour la rue de la Michodière:
«Savoir chez qui _monsieur_ se rend chaque jour rue Delambre.»
Le surlendemain, le rapport quotidien portait, comme toujours:
«Entré à deux heures au nº 28 de la rue Delambre. Sorti à six heures.»
Mais ces lignes étaient complétées par les suivantes:
«(_Deuxième catégorie_) La personne se rend chez un M. Guy. On suppose
que ce dernier et son visiteur ne sont qu’une seule et même personne.
Sans doute _Guy_ est un nom d’emprunt. Concierge très difficile et
aucun domestique dans l’appartement.»
Au bas de la feuille, on avait écrit au crayon rouge:
«Frais supplémentaires (2e cat.)--200 fr.»
--Halte-là, dit lord Mawbray après avoir lu. Monsieur Guérin me coûte
trop cher. Il n’est pas juste que ce soit moi qui paye tout.
Et, par dépêche cette fois, il envoya cet ordre:
«Affaire terminée. Envoyez compte général.»
Puis il alluma un cigare et songea au meilleur moyen d’informer une
belle dédaigneuse qui tournait trop au sentimental, depuis trois
semaines, que son fidèle berger gardait des brebis en ville.
Mais ses réflexions le convainquirent de la nécessité d’éclairer les
situations, avant toute chose. Il tenait une arme. Encore était-il bon
de savoir comment s’en servir. S’agissait-il d’écarter un rival gênant,
sinon dangereux, ou de l’entraîner définitivement dans sa perte, si,
pour lui-même, tout espoir était perdu?
Une seule personne pouvait utilement le renseigner à cet égard; c’était
madame Hémery. Avait-elle livré à Jeanne les fameuses lettres? Le soir
même, il sonnait à sa porte.