Mademoiselle Desjars de Champberteux avait trop vécu avec son grand’père
pour n’être pas un esprit sérieux, réfléchi et logique. Elle avait trop
vécu seule--ses parents avaient été enlevés de bonne heure--pour n’être
pas un cœur romanesque et exalté.
Elle était moins que jolie, et c’était, pour elle, une souffrance de
chaque jour, non pas à cause des succès dont elle était privée par sa
figure, mais elle désespérait d’être jamais aimée. Elle se disait avec
amertume que sa fortune énorme pouvait mettre un prince à ses pieds,
mais ne pouvait lui gagner cette tendresse passionnée dont la caresse
était son rêve. Aussi, bien qu’elle fût sur ses vingt ans et que les
prétendants fussent nombreux, il n’était question d’aucun mariage pour
elle.
Dieu sait, cependant, si les jeunes célibataires sans fortune possèdent
une habileté scélérate à feindre des sentiments dont leur cœur est fort
éloigné. Plus d’un, sachant à qui il avait affaire, s’était appliqué,
avec l’énergie du désespoir, à jouer le rôle d’amoureux sincère. Mais,
comme on leur imposait un long stage, ils finissaient tôt ou tard par se
trahir, pareils à ces faux aveugles qui ne peuvent se retenir d’ouvrir
un œil quand l’aumône des âmes charitables se fait trop attendre.
Ainsi Louise de Champberteux, avec des millions, un cœur d’or, une
intelligence remarquable, prenait le chemin de rester longtemps fille.
En attendant qu’elle eût un homme à aimer.--si jamais ce jour devait
venir,--elle s’était prise, pour Jeanne, de cette admiration naïve et
passionnée que les êtres bons et simples accordent sans jalousie à ceux
qu’ils reconnaissent supérieurs. Elle passait de longues minutes à
contempler la jeune femme avec une ferveur recueillie. Malheur à ceux
qui discutaient, en sa présence, le goût, l’intelligence, la personne ou
seulement la couleur d’un des rubans de sa belle amie!
--Ah! si je lui ressemblais, comme je serais aimée! se disait-elle
souvent.
Ce soir-là, en quittant le salon de Jeanne, elle pensait:
--Si je lui ressemblais, M. de Vieuvicq m’aimerait peut-être!
Elle croyait emporter son secret. Mais Javerlhac, dont les yeux de
fouine voyaient tout--et qui ne lui pardonnait pas de l’avoir
refusé--dit tout bas à madame Hémery, en lui désignant du regard
mademoiselle de Champberteux qui passait la porte:
--Si le beau monsieur qu’on vous a présenté ce soir n’est pas un
maladroit, je crois que celle-là pourra enfin commander sa couronne
d’oranger.
Et la dame interpellée, dont les yeux, pour être fort beaux, n’en
passaient pas pour être moins bons, répondit:
--Bah! mon cher. Vous n’y êtes pas. A la couronne d’oranger, ce héros de
roman m’a tout l’air de préférer celle d’églantine.
C’était la fleur que Jeanne portait dans les cheveux.
--Possible, dit Javerlhac en montrant la porte qui venait de s’ouvrir;
mais voici un amateur plus sérieux.
Lord Mawbray faisait son entrée avec cette correction irréprochable,
bien qu’un peu froide des gens de haute éducation de son pays. C’était
un homme de vingt-huit ans, aux proportions trop athlétiques, peut-être,
pour nos goûts parisiens. Il rappelait, par la disposition de sa barbe
et de sa chevelure, le visage du prince que les Anglais copient
volontiers, de même que leurs filles et leurs femmes nourrissent, en
général, la louable ambition de ressembler à la princesse de Galles.
Mawbray était beau; il était fort riche; ses équipages étaient les mieux
tenus de Paris; il était l’homme à la mode du moment et, le jour où il
aurait assez de la France, il n’avait qu’à faire une traversée d’une
heure vingt minutes sur son yacht pour être l’un des grands seigneurs
d’Angleterre. Tous ceux qui le connaissaient savaient pourquoi, depuis
l’hiver précédent, il était assidu dans le salon de la rue de Varenne.
Et tous ceux qui connaissaient Jeanne étaient parfaitement convaincus
que si elle devenait lady Mawbray, ce serait un peu pour les millions du
lord et pour ses chevaux, mais beaucoup pour la couronne de pairesse qui
la coifferait si bien aux _drawing-rooms_ de Windsor et de Sandringham.
--Je vous ai vu ce matin au bois, lui dit-elle, avec vos amours de
poneys. Quelles adorables bêtes, et comme vous les menez! Il n’y a qu’en
Angleterre que l’on peut trouver une main comme la vôtre.
--Oh! mes poneys se mènent tout seuls. Vous me donnez un mérite qui leur
appartient. Si vous voulez me permettre de les arrêter un jour à votre
porte, vous leur ferez l’honneur de prendre les rênes, et vous verrez
qu’ils vous obéiront encore mieux qu’à moi.
--Je veux d’abord, comme c’est convenu, mener votre mail autour du lac,
un matin, de bonne heure. N’est-ce pas, cher oncle? dit-elle en
s’adressant au vicomte de la Tourtelière, son écuyer cavalcadeur, qui
faisait un whist tout près de là.
--Mais certainement, ma nièce, répondit le vieux gentilhomme, tout à son
jeu et dans l’ignorance la plus complète de ce qu’on lui demandait.
--Qu’avez-vous fait cet automne? reprit Jeanne en s’adressant à Mawbray.
--Toujours la même chose. Un peu de _cruising_ sur la _Pearl_ qui vous a
vainement attendue; un peu de Brighton; un peu de chasse aux grouses en
Écosse.
--Avec le prince?
--Oui; j’ai même passé quelques jours à Sandringham; mais je suis en
disgrâce auprès de la princesse. Dieu sait si l’on me reverra jamais à
la résidence!
--Qu’avez-vous donc fait, mon Dieu?
--Oh! rien. Seulement notre future reine déteste les vieux garçons.
«Vous ne rentrerez ici, m’a-t-elle dit, que si vous êtes accompagné
d’une jolie lady Mawbray.»
Le regard qui accompagnait ces paroles en disait long.
Jamais il n’avait fait, du moins en public, une allusion aussi formelle
à ses espérances. Jeanne rougit un peu. Quelques habitués du salon se
regardèrent. Madame de Rambure étouffa un soupir. Guy devint très pâle.
Dans les yeux verts de madame Hémery un éclair fugitif avait brillé.
--Si j’étais à la place de l’Anglais, dit Javerlhac à Rochetorte, je
mettrais mes affaires en règle avec cette petite femme-là. Elle lui
jouera un mauvais tour.
--Bah! fit le marquis, vous croyez à cette histoire-là, vous aussi?
--Je parierais cent louis contre cent sous que Mawbray est l’amant de
cette blondine. Et cependant personne ne les a jamais vus ensemble hors
de ce salon. Mais on ne se figure pas jusqu’à quel point les Anglais
sont habiles dans l’art de dissimuler leurs vices.
--Mais il est amoureux fou de la jeune Rambure?
--Oh! amoureux!... à sa manière. Il donnerait un million pour l’avoir
et, comme cela ne suffit pas, il n’attend que l’heure de lui donner son
nom. Seulement il n’est pas homme à se nourrir provisoirement de rêves
et surtout d’eau fraîche.
--Cependant, il semble tout à fait rangé maintenant.
--C’est sa tactique. Il se pose en converti par la grâce de la belle
Jeanne. Au cercle, il ne touche plus une carte ni un flacon
d’eau-de-vie. Il fait un détour pour ne plus passer sous les fenêtres du
café _Anglais_. C’est une vraie demoiselle. Mais il doit y avoir à cette
innocence un envers curieux. Et, si le mariage se fait, ce que je ne
souhaite pas à la jeune femme, la pauvre créature en verra de grises.
--Vous n’aimez pas lord Mawbray?
--Je n’aime pas les étrangers en général. Nous avons pour eux, en
France, une admiration qui est une de nos stupidités. Tenez,
regardez-les, et dites-moi si elle ferait plus de mines à un prince du
sang.
Au même instant, Guy, dont personne ne s’occupait plus, quittait le
salon sans que Jeanne eût pris garde à sa sortie.