Un jour,--c’était vers la fin de son temps de service comme
mécanicien,--Guy venait d’arrêter sous la grande halle des Aubrays
l’express qu’il était chargé de conduire. La chaleur était étouffante.
La sueur, la fumée, la vapeur grasse, la poussière des plaines brûlées
de la Beauce avaient collé comme un masque sur son visage. Il eût été
impossible de dire la couleur de ses vêtements. Avec sa barbe noire, ses
paupières brûlées par le courant d’air, ses yeux ressortant, comme
agrandis, sur le fond bistré des joues, il était effrayant à voir.
Bien vite, profitant de la courte halte, pendant que son second huilait
les frottements et s’assurait qu’aucun coussinet n’avait _chauffé_, le
mécanicien rafraîchissait à un robinet d’eau froide ses tempes qui
battaient la fièvre et ses mains où les leviers brûlants avaient mis des
ampoules. A trois pas de lui, près du fourgon des bagages, une voyageuse
discutait au sujet d’une malle perdue, avec la pétulance d’une
Parisienne et l’aplomb d’une jolie femme habituée à ce que tout lui
cède.
Car elle devait être jolie, bien qu’on distinguât mal son visage abrité
par un double voile de gaze grise contre la poussière de la route. Les
plis flottants du pardessus de soie écrue laissaient apercevoir un
élégant costume de foulard lilas. Sa coiffure était une toque légère,
disparaissant sous un parterre de pensées. Sa taille, à la fois souple
et riche de contours, était un modèle de grâce.
Le chef de train, pris à partie, répondait poliment, mais avec le calme
d’un homme habitué à ces mésaventures. Il était désolé, mais, n’ayant
pas le colis réclamé, il ne pouvait pas le donner. La caisse était
restée à Paris, sans doute. On allait passer un télégramme et elle
arriverait par le train suivant. On n’avait besoin que du signalement de
l’objet ou de l’adresse, s’il y en avait une.
--Oui, sans doute, dit l’inconnue; mon nom s’y trouve. Le voici.
L’employé avait tiré son calepin et attendait, prêt à écrire. Alors,
lentement, touchant presque le pauvre mécanicien qui prenait garde de ne
point l’effleurer de ses vêtements couverts de suie, elle dicta ces
mots:
--Madame Guillaume de Rambure.
Involontairement, Guy étendit les bras, la poitrine gonflée par un cri
que sa volonté eut peine à écraser sur ses lèvres.
Elle! c’était elle, la petite Jeanne d’autrefois! Il ne reconnaissait de
l’enfant que sa voix si douce. Ah! elle ne le repousserait pas s’il lui
criait:
--Je suis Guy de Vieuvicq, ton vieux Guy, Jeannette! Te souviens-tu?
Hélas! il vit ses mains et son costume. Comment pourrait-elle le croire?
Elle le prendrait pour un fou et s’enfuirait, affolée de peur, à la vue
de ce démon. Non! il fallait se taire. D’ailleurs, deux fois déjà, le
timbre du tender s’était fait entendre.
--Est-ce que nous allons coucher ici? grommelait le chef du train.
D’un bond, le mécanicien sauta sur sa plate-forme. Un coup de sifflet
retentit, si long et si perçant, que Jeanne épouvantée porta les mains à
ses oreilles. Elle ne se doutait pas de ce que lui criait ce hurlement
du bronze. La main de Guy tremblait quand il tira la poignée du
régulateur. Avec une saccade terrible, la locomotive s’élança, faisant
grincer les barres d’attelage, renversant les voyageurs qui, debout dans
les wagons, installaient leurs sacs et leurs valises.
Pendant ce temps-là, Jeanne disait au chef de gare qui la conduisait à
la porte de sortie:
--Avez-vous remarqué ce mécanicien qui me regardait d’un air étrange? Il
a l’air d’un homme ivre. Comme je suis contente de n’être plus dans le
train!
--Oh! madame, il n’est pas ivre. Celui-là ne se grise pas. Mais je ne
sais pourquoi il s’est mis en route si brusquement. Il sera à l’amende.
--Ce sera bien fait. Quand on pense que notre vie est dans les mains de
ces gens-là!