Lors aussi s’évanouira la peur démesurée, et l’amour désordonné
mourra.
_Imitation_, 3, XXXVII.
L’ombre était maintenant complètement tombée. Nulle étoile, ni le plus
mince rayon de lune ne perçaient les épais nuages. Seule, la persistante
blancheur de la neige luisait faiblement dans l’obscurité morne. Le vent
commençait à s’élever, avec une rumeur pareille à celle de la mer
montante. Les ténèbres qui délivrent la nature comme l’être humain des
contraintes imposées par le jour, invitaient toute douleur à délirer, et
la forêt, sortant de sa stupeur, ouvrant enfin ses mille bouches, se
plaignait longuement sur le cœur de la nuit.
La tête appuyée à son bras, comme un enfant qui dort, Laurence gisait
sur le sentier, entre deux rangées d’arbres noirs, gardiens inexorables
auxquels elle n’échapperait plus qu’en échappant à la vie. Par moments,
elle regardait, au-dessus de leurs cimes mouvantes, le vide du ciel sans
étoiles, cet espace inconnu, où bientôt s’allumeraient pour elle les
lumières éclatantes, invisibles encore à son œil de chair. Mais, le plus
souvent, sa paupière restait close. Elle ne souffrait pas. Le froid
l’engourdissait lentement, d’une manière presque insensible. Son corps,
épuisé par la marche et la faim, cédait à la mort sans révolte, avec une
sorte de volupté. Pourtant, elle demeurait absolument lucide. Comme un
voyageur, prêt à partir, loin, par delà les mers, fait une dernière fois
le tour de sa maison, saluant ses souvenirs heureux ou tristes et
rassemblant ce qu’il doit emporter, ainsi son âme parcourait le cercle
de sa vie, cherchant parmi bien des ruines, une perle sans prix: cette
vérité, cette sagesse qu’acquiert ici-bas, à force de peine, toute
créature, la seule chose qui lui reste à son dernier jour et soit une
richesse au seuil de la tombe.
En ce monde, où tout est mystère, l’homme n’a point d’autre guide que
l’homme, son semblable, duquel lui vient toute douleur et toute science.
Chaque être qu’il rencontre, noble ou abject, ami ou ennemi est un signe
de Dieu, un point de repère, écueil ou phare, placé sur la route obscure
qui va du provisoire à l’éternel. C’est pourquoi, à cette heure
dernière, Laurence, les yeux fermés, s’efforçait d’évoquer, non point
les circonstances de sa vie, mais, un à un, les personnages, héros ou
comparses, qui, avec elle, en avaient joué le grand drame.
Lentement, des profondeurs de son passé, elle vit surgir une foule de
figures familières qui s’avançaient, par groupes, et qu’elle examinait
avec une attention extrême, comme les pages d’un livre obscur et sacré,
cent fois relu, mais encore imparfaitement compris.
D’abord parurent des fantômes hostiles: Lucie Jaffin, Douran, Hecquin,
Mme Heller, tous ceux qui l’avaient persécutée, déçue, trahie, lui
révélant la laideur du monde.
Puis vinrent des figures falotes: Juliane, André, Gaston Noret, tous ces
médiocres, sans vertu, ni méchanceté, sans grandeur, ni bassesse,
pauvres êtres dont un grain de sable comblait le cœur étroit, dont le
bonheur mesquin dégoûtait du bonheur.
Mais bientôt, parmi cette foule confuse qui passait et repassait dans sa
mémoire, Laurence distingua des visages plus chers. Silencieusement,
avec un geste de bénédiction, les ombres de ceux qu’elle avait aimés
l’entourèrent. Ombres pathétiques, qui toutes avaient subi un cruel
martyre: Ursule, pauvre âme, consumée de charité, immolée au bonheur
d’un seul être qu’elle n’avait pu sauver; Paul Dacellier, cœur sans
repos, dévoré par le feu d’un inextinguible désir non réalisé; les
Arêle, si doux, si purs, et pourtant si durement éprouvés, vivants
encore, mais déjà morts avec leurs fils perdus.
Pourquoi Laurence, à cette heure plus encore qu’autrefois,
éprouvait-elle, pour ces infortunés, l’admiration fervente, complète, un
peu jalouse qui, d’ordinaire, s’adresse aux seuls heureux? D’où venait
que leurs vies manquées lui paraissaient plus enviables qu’aucune autre,
leur voie rude préférable aux plus faciles chemins? Ces vaincus de la
vie gardaient pour elle un aspect triomphant, l’assurance et le calme
des victorieux. Manifestement, ils possédaient une sagesse supérieure à
celle du monde. Une force était en eux, une lumière qu’elle avait
devinée, reconnue toute jeune. Ils lui avaient appris que nul n’est
grand ici-bas que par la foi, la douleur ou l’amour.
--Cela, je le savais, songeait-elle, évoquant une ombre plus chère
encore, mais sans vous, Cyril, j’aurais pu l’oublier, m’égarer pour
toujours. Vous avez été mon père et ma mère, mon guide, ma force, mon
ami. Chacune de vos paroles illuminait pour moi le monde et les plus
ténébreux mystères. Par vous, j’ai vécu votre vie et la mienne, vous
ayant donné mon âme. Vous m’avez détachée de tout et de vous-même,
cruellement parfois, pour me livrer à Dieu. Par vous, j’ai connu la
privation suprême, le désir sans repos et la soif et la faim. A travers
les affres, les miracles de l’amour humain, vous m’avez conduite à
l’amour infini.
Elle atteignait le but de son voyage, l’instant où nul guide humain
n’est plus nécessaire, où la créature expirante, soumise à l’action
directe de la grâce, doit sans intermédiaire chercher son créateur.
Laurence prit congé des figures qui l’avaient visitée, leur adressant à
toutes, amies ou ennemies, un sourire de tendresse ou de pardon. Elles
s’éteignirent une à une, la laissant seule dans l’ombre. Mais cette
ombre était comme un voile épais posé sur un divin visage. Une approche
invisible remplissait déjà cette solitude. Laurence était comme une
femme dans les ténèbres, enfermée sans le savoir, avec son bien-aimé, et
avant qu’il lui parle, avant qu’il la touche, elle a deviné sa présence,
elle a crié son nom.
--Dieu, Dieu, mon Dieu! gémit-elle.
En même temps, il lui sembla qu’un glaive fulgurant pénétrait en elle,
venait frapper dans les dernières profondeurs de son cœur un point que
la douleur humaine n’avait encore jamais blessé. Et les larmes qui lui
échappèrent lui parurent les premières qu’elle eût jamais versées, tant
leur saveur était à la fois âcre et douce. Elle voulut, dans un geste
familier, porter la main à ses paupières humides. Mais déjà elle ne
pouvait plus faire aucun mouvement. Le froid paralysait ses membres. La
neige durcie enserrait étroitement son corps, le soudait à la terre
maternelle. Dans cette chair anéantie que dévorait la mort, l’âme seule
vivait d’une vie puissante. Comblée par une présence ineffable, elle
chantait passionnément.
--Seigneur, c’est donc vous, disait-elle, qu’ai-je à présent besoin
d’explications? Puis-je nier l’existence du feu dont je sens sur moi la
brûlure? C’est vous, être infini, mystérieux, inexplicable, que rien en
moi ne comprend, que tout en moi, au premier signe, salue et reconnaît,
silence plus éloquent que toute parole, face cachée plus belle qu’aucune
figure vivante. Les formes, les visages humains qui vous révélaient à
moi vous cachaient en même temps. Maintenant qu’ils se sont évanouis, je
vous vois, je vous trouve enfin; amour sans déclin, amour éternel, vous
que j’ai à la fois constamment fui et cherché.
Comme une jeune fille, amenée en présence du roi dont elle va devenir
l’épouse, apercevant pour la première fois son auguste visage, frémit et
se désespère parce qu’elle n’est point assez belle, ainsi Laurence, le
cœur pénétré d’une humilité déchirante, repassant toute son existence,
évoquant son reniement, sa longue révolte, sa résistance au seul amour,
pleurait ses dernières larmes que le vent gelait sur sa face. Mais comme
elle s’affligeait d’être pauvre de toute vertu, de tout mérite, soudain,
avec une ineffable joie, elle se souvint d’avoir beaucoup souffert.
Aussitôt l’énigme de sa vie lui fut expliquée. Sa destinée, pleine de
tempêtes et de tragédies sombres, lui apparut comme une voie unie et
droite qui conduisait à la lumière.
--Bénie sois-tu, dit-elle, ô parfaite infortune, car je comprends enfin
l’œuvre éclatante que tu accomplissais en moi. Tu me fus accordée par
grâce, afin que je n’arrive pas les mains vides devant mon juge. Du
moins, à défaut d’autres présents, je puis vous les offrir, Seigneur,
toutes ces douleurs que j’ai parfois maudites, ne sachant pas qu’elles
étaient ma richesse, ma sauvegarde, ma force! Recevez-moi à cause
d’elles, car elles m’ont préservée des souillures du bonheur et
lentement purifiée pour vous. Acceptez donc, ainsi qu’un holocauste, non
voulu, précieux pourtant, ma jeunesse désolée, ma constante solitude, la
trahison de tous ceux en qui j’ai eu foi, la mort de ceux que j’ai
aimés. Acceptez mon amour pour Cyril, le long désir toujours trompé,
l’attente toujours vaine, la grande rupture de mon cœur au jour des
adieux. Acceptez enfin, ô mon Dieu, avec tout le passé, le présent, ces
quelques minutes qui me séparent encore de vous. Souvenez-vous, Bonté
suprême, que j’ai cru en vous indomptablement à cette heure où vous
m’aviez livrée à toutes les puissances des ténèbres. Je vous offre mon
abandon, ma misère complète, cette épouvante où j’entre sans aucune
assistance.
Cyril, cependant, ne l’avait pas quittée. Comme elle formulait cette
plainte, elle le revit encore. Il semblait tendre les mains vers elle
dans un geste de pitié secourable. Elle le contempla tendrement et lui
dit adieu.
--Ecarte-toi, supplia-t-elle, afin que pendant cette minute, la dernière
qui me soit accordée pour souffrir et pour mériter, j’endure toute la
douleur possible. Ecarte-toi, laisse-moi mourir seule.
La chère ombre docilement s’évanouit. Laurence acheva sa prière:
--Mais ce dernier bien qui me restait encore, cette image trop adorée,
Seigneur, je veux vous la sacrifier aussi, vous offrant jusqu’au
souvenir de Cyril, car je sais que pour vous plaire, il faut être
absolument nue et pauvre. O Dieu! roi des déshérités, amant de ceux qui
n’ont plus rien, vous qui pour me conquérir m’avez tout repris et tout
arraché, vous, dont j’ai subi toute ma vie la jalousie et la violence,
consumez en moi mon dernier amour, afin que je sois devant vous comme un
gouffre vide, un abîme béant qui souffre et qui désire!
Quand elle se fut ainsi dépouillée de tout, reniant ses affections
humaines afin de les retrouver purifiées, son cœur entra dans la paix.
Autour d’elle, l’air retentissait de bruits confus, craquements,
sifflements aigus, lugubres plaintes. Sur le fond immobile de l’ombre,
les hêtres et les chênes, fantômes menaçants ou plaintifs, se tordaient
furieusement sous l’effort des rafales. Plus abandonnée qu’une bête
sauvage, Laurence gisait dans cette horreur, dans cet effroi, avec, pour
dernier lit, la terre, pour témoins, les arbres délirants, pour prières,
la grande lamentation du vent. Pourtant, ayant rouvert les yeux, elle
regardait avec tendresse la neige qui devait être son linceul, la forêt
qui, l’ayant perdue par ses ruses, assistait implacable à son agonie. Il
n’était pas jusqu’à la bise glacée sous laquelle frémissait encore sa
chair misérable qu’elle n’essayât de bénir. Elle à qui le plus beau
soleil avait été amer et le printemps ennemi, elle pardonnait à cette
nuit pleine de terreurs qui la tuait cruellement.
* * * * *
Mais adieu, toi que nous avons suivie jusqu’à cette heure où ta vie
s’achève, où Dieu t’a saisie dans sa main, où tu reposes, assouvie et
comblée, plus jeune qu’au jour de ta naissance, ta longue peine réparée
par un instant d’amour. Déjà ton âme, dont la mort lentement rompt les
liens, à demi sortie du monde, entrevoit la lumière, savoure la
plénitude de la foi. Ton extase demeure pour nous impénétrable. La
douleur seule nous a confié tous ses secrets. Nous pouvons chanter
l’inquiétude humaine, l’espérance trompée, la passion vaine, les
tourments de l’attente et du désir. La joie, qui est chose divine, dont
parfois l’aile nous effleure, nous a toujours caché son visage exultant.
Nous qui vivons, nous qui souffrons, nous qui luttons dans les ténèbres,
nous qu’un souffle d’air trouble et change, que saurions-nous dire de
l’esprit sauvé auquel nul ne ravira plus la vérité conquise, la victoire
obtenue? Nous ne comprenons point ce qu’est la délivrance, moins encore
la certitude ou la stabilité; et, pour la paix, nous avons entendu
parler d’elle, mais nous ne connaissons que son nom.