Durant toute la nuit, durant toute la matinée du lendemain, Laurence
s’efforça de se préparer à l’entrevue suprême après laquelle il ne lui
resterait plus rien au monde. Mais déjà elle s’oubliait pour plaindre
Cyril et ne songer qu’à sa misère. Dans quelques jours, dans quelques
heures peut-être, il allait quitter sa mère, sa maison, ses livres, tout
ce qu’il avait aimé. Il ne serait plus qu’un soldat parmi tant d’autres,
sans foyer, sans amis, sans asile. Il n’aurait plus d’autres devoirs que
celui de tuer, d’autre but que la tombe. Du moins, puisqu’elle ne
pouvait le suivre, l’assister, Laurence se jura de ne pas l’affaiblir
par ses larmes. Mais les affres, les transes de cette dure semaine
avaient, sur son corps amaigri, sur ses traits dévastés, accompli des
ravages difficiles à cacher. Une maladie de six mois ne l’eût pas
changée davantage. Lorsque Cyril, à deux heures de l’après-midi, la
trouva sur son divan, lorsqu’elle tourna vers lui sa pâle figure où
seuls les yeux agrandis démesurément vivaient, brûlaient d’une
effroyable angoisse, il ne put retenir une exclamation. Il l’enveloppa
de ses bras et posa vivement la main sur ce visage exsangue, comme pour
en voiler l’insoutenable douleur.
Ils s’assirent. Leurs mains étaient unies, Laurence appuyait sa tête
renversée sur l’épaule de son ami. Il la regardait maintenant fixement,
et elle n’essayait pas de fuir ce regard attentif. L’approche de la
mort, qui simplifie toutes choses, la délivrait d’une longue contrainte.
Son amour était si triste, si parfait, si pur, si pauvre, si amer,
qu’elle pouvait enfin l’avouer. Puisque cette heure était la dernière,
elle pouvait sans honte laisser Cyril lire dans son cœur plein de lui.
Par moments, elle se soulevait un peu pour l’embrasser. Puis, de
nouveau, sans rien dire, elle le contemplait comme un enfant qui meurt
contemple le soleil et ce monde merveilleux qui lui échappe avant qu’il
l’ait connu. Dans ce silence pesant, plein d’adieux, de visions
lugubres, son âme perdait ses forces. Elle le comprit et se hâta se
prononcer au hasard quelques paroles.
--Cyril, il n’est plus permis d’espérer, n’est-ce pas? La guerre est
inévitable?
Il n’essaya pas de la tromper. Il avait pitié d’elle, mais un peu comme
un homme a pitié d’un homme, son égal en courage. Il répondit
simplement:
--Sans doute. L’ordre de mobilisation sera probablement affiché cet
après-midi. Je partirai le second jour, dimanche ou lundi. Le plus tôt
sera le mieux. Je suis prêt et cette attente est pénible.
Son regard exprimait une résignation sombre et fervente, une sorte
d’acceptation passionnée. Mais son visage décomposé portait les traces
d’une longue lutte. Pour la plupart des hommes, la plus terrible épreuve
est relativement bénigne, tant est grand leur aveuglement. Ils ne la
voient pas quand elle les menace, ils l’oublient dès qu’elle a passé. Au
moment même où elle les frappe, étourdis par ses coups, ils ne la
comprennent qu’imparfaitement. Pour un esprit profond, pour une
imagination puissante, le malheur garde ses proportions réelles,
infinies, et le vif regard de Cyril savait sonder ses plus lointaines
perspectives. Durant ces six jours, il avait à l’avance vécu toute la
guerre. Il avait saigné dans sa chair avec tous les blessés. Il s’était
incarné dans tous les cœurs. Sa jeunesse avait baisé la mort sur la
bouche. Bien portant, aimé, tranquille encore dans sa maison, il avait
subi l’abandon, le délaissement absolu, l’horreur de l’agonie solitaire.
Vivant, il était descendu dans la tombe. En cet instant, il portait à la
fois la douleur du moment, celle de l’avenir, sa propre croix, celle des
autres. Son courage ne s’appuyait sur aucune illusion. Et Laurence
sentit sa main trembler dans la sienne. Elle dit avec effort:
--Où vous envoie-t-on d’abord?
--A Chaumont, rejoindre le dépôt de mon régiment.
--Vous y resterez quelque temps, vous ne serez pas engagé tout de suite?
--Je ne le pense pas. A moins qu’on ait trop besoin d’hommes, les
réservistes referont probablement une période d’entraînement pour
s’habituer à porter le sac, pour se plier aux longues marches, aux
fatigues du métier.
Elle regarda tristement en face d’elle, à travers la vitre, le ciel
orageux.
--Il va pleuvoir, dit-elle en soupirant. Oh! Cyril, je ne pensais pas
que ce fût un bonheur d’avoir seulement une maison, un abri contre les
intempéries des saisons, un lit pour dormir. Pourtant voici que tous ces
faibles biens vous sont arrachés. Mais peut-être ne pourrez-vous
supporter une telle misère? Si vous tombiez malade, ce serait, n’est-il
pas vrai, un grand bonheur, car alors, vous nous reviendriez?
Il eut un mouvement de révolte devant cet espoir coupable qu’elle
avouait ingénument. Mais il se souvint qu’elle l’aimait, et il reprit
avec tendresse:
--Vous ne devez pas faire ce souhait, ce serait pour moi une humiliation
trop grande. Dès maintenant, je n’aurai plus aucun repos avant d’être
là-bas, près des frontières, souffrant et combattant avec les hommes de
ma génération et de ma race, partageant leurs fatigues, leurs dangers.
Cela seul me semble enviable.
Elle ne s’étonna point de ce langage. A la place de Cyril, elle eût
parlé comme lui. Mais pouvait-elle accepter pour son bien-aimé ce
qu’elle eût accepté pour elle?
--C’est injuste, gémit-elle. Poète, vous aviez été créé pour nous dire
de nobles paroles, pour nous expliquer toutes choses. C’est une amère
dérision de vous envoyer parmi tant d’autres soldats vers la mort. Des
êtres comme vous devraient être épargnés, soustraits par un consentement
unanime au danger commun. Dix mille vies ne paieraient pas la vôtre.
Encore une fois, il retint un mouvement d’irritation. Il avait le cœur
plus généreux qu’elle et tandis que, tout occupée de lui, elle ne
songeait qu’à le plaindre, lui déjà, saisi par la grande solidarité
humaine, s’inclinait pieusement sur la douleur de tous.
--Quelle folie! je ne suis rien, ma chère Laurence, dit-il avec un
sourire triste. Au reste, je ne voudrais pas qu’une supériorité
prétendue me conférât le droit honteux d’économiser mon sang, de ménager
ma vie. C’est une chose admirable que tant d’êtres soient jugés dignes
d’un même sacrifice, réclamés pour un même holocauste. Tous les hommes
sont égaux devant la souffrance et la mort. Ceux qui, aujourd’hui, comme
moi, s’apprêtent à partir, n’avaient pas plus que moi désiré la guerre.
Leur acceptation vaut la mienne. Songez à eux, Laurence, et vous
pleurerez moins sur moi. La pitié semble d’abord devoir nous désarmer,
mais elle est une source de force, c’est à elle que je dois mon courage.
A ce moment, son regard rencontra celui de Laurence. Une émotion
soudaine fit vaciller ses traits. Doucement, il appuya son visage sur
cette pâle figure qui semblait lui reprocher sa paix précaire.
--Ne me croyez pas insensible, murmura-t-il. Il y a une chose que je
puis à peine supporter, c’est la douleur où je vais laisser les deux
êtres qui me sont les plus chers au monde: maman et vous, Laurence!
Elle avait fermé les yeux. Elle était plongée dans la nuit, mais non
plus seule. Elle sentait la chaleur de cette joue contre la sienne et de
ce corps entre ses bras, tandis que des paroles inespérées comblaient
enfin le vide de son cœur. Sa longue attente, sa fidélité, sa patience
n’avaient pas été vaines. Cyril ne l’avait pas choisie dans le transport
de sa jeunesse pour en faire sa bien-aimée, son idole; mais, tout de
même, elle était sa pauvre enfant. Il porterait à jamais la
responsabilité du mal incurable, dévorant, qui la brûlait jusque dans la
moelle des os. Sous la fulgurante lumière du malheur, il venait de voir
le visage nu et sanglant de son amour. Il s’en souviendrait dans
l’absence, dans les pires tourments, au fond de la tombe, au ciel même.
Par son martyre, elle l’avait conquis et rien ne pourrait plus dénouer
le lien dont elle l’avait enlacé. L’heure des adieux les rapprochait,
soudait leurs âmes l’une à l’autre, mystiquement, pour toujours. C’est
pourquoi Laurence endurait sans révolte sa secrète agonie; car elle
savait que c’était le plus grand bonheur de sa vie, ce déchirement,
cette douleur!
Maintenant, elle écoutait des paroles plus tendres encore, et qui
confirmaient ses pensées:
--Chère, disait Cyril, n’est-ce point étrange? Il faut être au seuil de
la tombe pour comprendre, parmi les biens qui nous échappent, lesquels
étaient vraiment précieux, pour savoir ce que nous avons réellement
aimé. Alors, tout ce qui n’était qu’apparences trompeuses, illusions,
mirages formés par la passion, s’évanouit. Des figures que nous croyions
adorer, qui nous hantaient nuit et jour, s’estompent, disparaissent, et
d’autres prennent un éclat que rien n’effacera jamais. Le saviez-vous,
Laurence? Nulle ne fut plus semblable à moi, plus près de moi que vous,
si près que parfois je vous voyais à peine, que je ne sentais pas
toujours votre présence. Vous étiez en moi comme ma pensée, comme le
sang de mon cœur. Et l’amitié qui nous liait était plus grande que tout
amour. Au moment où tout me manque, elle subsiste seule. Je puis vous
dire adieu, vous ne me quitterez jamais et je vous emporterai partout
avec moi.
Il avait relevé la tête. Elle posa les deux mains sur son visage, et
elle le regardait, sans rien dire, avec une expression de joie hagarde
qui lui fit mal.
--Hélas! dit-il en soupirant, il eût mieux valu pour vous que nous ne
nous fussions pas rencontrés ici-bas.
Elle protesta passionnément:
--Je ne regrette rien, cet amour m’était nécessaire.
--Pourtant, s’écria-t-il, voyez le mal que je vous fais, voyez où je
vous entraîne!
Mais elle ne maudit pas la douleur où sa passion trouvait sa
réalisation, son achèvement, sa plénitude.
--Oui, dit-elle, dans une région désolée, comme aux confins du monde. Il
n’y a plus autour de nous que des décombres, devant nous des ténèbres,
mais qu’importe puisque je suis à vos côtés!
Alors, la voyant si forte, il voulut l’éprouver plus encore, la mettre
en présence du malheur qu’il redoutait pour elle. Il dit, la regardant
bien en face:
--Cependant, si je meurs, Laurence?
Elle reçut le coup sans faiblir. Elle avait prévu cela aussi. Ses yeux
noircirent comme la mer au moment où le vent s’élève. Elle murmura,
farouche:
--Je ne vivrai pas après vous!
Il tressaillit et son visage devint sévère.
--Que signifie cette parole? s’écria-t-il. Vous ne voulez pas dire que
vous vous donnerez la mort? Si vous me connaissez, vous savez que ce
serait à mes yeux un crime que je ne pourrais vous pardonner!
Elle eut un rire déchirant:
--Comme vous êtes dur!
Son cœur fut écrasé par une indicible épouvante. Elle comprit enfin,
pour la première fois, à quel point elle dépendait de Cyril. Jamais,
même dans le transport du désespoir, elle ne pourrait, fût-il couché
dans la tombe, accepter la pensée de lui déplaire, ni accomplir un acte
qu’il condamnait. D’un mot, il venait de lui fermer toute issue. Il
l’emprisonnait dans la vie. Il la chargeait d’une douleur sans fin, d’un
joug qu’elle n’oserait plus rompre. Elle palpitait comme une bête
traquée qui cherche à s’échapper. Plaintivement, elle dit, essayant
d’éluder sa question précise:
--Je ne pourrai pas vivre après vous, je le sais, je le sens. Il me sera
accordé de mourir, tout naturellement de votre mort.
--Mais vous ne chercherez point à hâter votre heure? Jurez-le-moi,
Laurence, je le veux, il le faut.
Ils demeurèrent l’un en face de l’autre, comme dans un silencieux
combat. Le regard de Cyril exprimait une autorité pressante, inexorable.
Celui de Laurence une supplication affolée, une peur panique. Mais peu à
peu ses yeux se firent plus doux, plus humbles. Elle cédait dans le
déchirement horrible de tout son être. Ce fut le point culminant de son
amour, l’instant où Cyril, en quelque sorte, lui arracha son âme. Sans
résistance, elle subit ce rapt profond, cette âpre violence. Elle se
laissa dépouiller de tout, elle donna tout ce qui lui restait, abdiquant
à la fois sa liberté, sa volonté, sa dernière espérance. Sa tête roula
sur l’épaule de son ami. Dans un gémissement d’agonie, elle balbutia le
serment qu’il exigeait d’elle, et il la tint entre ses bras, inerte,
entièrement rompue par ce suprême effort.
Alors il se fit infiniment tendre et, tandis que, silencieuse et
foudroyée, elle savourait l’amer calice dont il venait de l’empoisonner,
il essaya de relever son courage.
--Croyez-le, dit-il. Cette heure, si sombre qu’elle soit, est une heure
sanctifiante. C’est comme si, dans la forêt où nous risquions de nous
perdre, une main bienfaisante avait détruit toutes les routes pour n’en
laisser qu’une seule, celle qui mène au vrai but du voyage, vers
l’éternité, vers Dieu. Tout est simple, clair et facile, parce que le
monde autour de nous tombe en ruines et nous n’y sommes plus que pour
une heure, «en étrangers et en pèlerins». Déjà nous nous étonnons
d’avoir désiré ses biens périssables. Pourquoi tant de soucis, de
travaux inutiles? En dehors de ce qu’il accomplit pour Dieu, tout ce que
fait l’homme ici-bas, tout ce qu’il aime n’est que néant, vanité,
illusion, fumée.
--Des êtres tels que vous ne sont pas que fumée, s’écria passionnément
Laurence. Je ne me trompais pas en vous aimant. Oh! Cyril, vous me
suffisiez pleinement et vous m’auriez toujours suffi!
--Jusqu’à la mort seulement, reprit-il d’une voix plus forte et presque
solennelle. Si vous supprimez Dieu, je ne suis, pour votre amour même,
qu’une statue d’argile animée, prête à se dissoudre au moindre souffle
du vent. Dieu seul peut me donner une âme indestructible participant à
son éternelle existence et je n’ai pas de réalité hors de lui.
Elle couvrit ses yeux de sa main, comme éblouie par une lumière trop
vive, et elle murmura sourdement:
--S’il est vrai que lui seul peut vous rendre à moi, que veut-il de moi?
--Il vous veut simplement, reprit Cyril avec une douceur persuasive. Il
vous veut, comme il me voulait, Laurence. Oh! j’ai été préparé d’une
manière miraculeuse à cette épreuve. Depuis un an, je sentais en moi
comme un appel, une sollicitation pressante, une main toujours sur moi
et qui m’arrachait tout. Je résistais, malgré moi, sauvagement. L’homme
a peur de ce qui est grand: il se refuse instinctivement à l’amour
infini, comme la femme à celui qu’elle adore. Mais voici le dernier coup
de la grâce. Le temps n’est plus à moi. La mort est toute proche. Il n’y
a plus d’hésitation possible. Naturellement, je ne partirai pas sans
avoir mis en ordre ma conscience, sans m’être réconcilié avec Dieu. Je
voudrais que vous le fissiez aussi, Laurence; car alors je ne vous
laisserais plus seule.
De nouveau, elle céda et promit ce qu’il lui demandait. Quelle que fût
la route où il s’engageait, il fallait bien qu’elle le suivît. Il ne
pouvait rien aimer qu’elle n’aimât comme lui, rien croire qu’elle ne
crût aussitôt.
--Cyril, est-ce tout? dit-elle avidement. N’avez-vous plus rien à
réclamer de moi?
--Plus rien, soupira-t-il, voici que je vous ai tout repris. Je vous
confie encore ce que j’ai de plus cher. Maman, comme vous reste seule.
Qu’une même douleur vous unisse. Demeurez avec elle et priez pour moi.
Elle accepta, docile, les devoirs qu’il lui laissait. Alors, ayant ainsi
en quelque sorte terminé son testament, il se leva. C’était l’heure des
adieux. Laurence avait beau l’enlacer de ses faibles bras, elle ne
pouvait plus le retenir qu’une minute encore.
--Au revoir, disait-elle, les yeux levés vers ce vivant visage où déjà
elle croyait voir l’ombre de la mort. Au revoir! Ne me dites pas d’autre
mot. Je souffrirai tout ce qu’il faudra souffrir. Je vivrai tant qu’il
faudra vivre, afin de mériter qu’un jour vous me soyez rendu. Mais,
Cyril, souvenez-vous de moi, même au delà du monde, que je puisse vous
reconnaître et vous aimer encore. Vous m’appellerez, n’est-ce pas, ami
cher? Vous m’appellerez et je vous répondrai. Vous me prendrez en vous,
pour toujours, pour toujours.
Il détourna la tête pour cacher ses larmes, car il défaillait d’émotion
en la voyant accueillir avec une telle ferveur la dernière espérance
qu’il lui avait offerte. Si tendre que soit un homme, tout l’amour qu’il
a jamais pu concevoir est cent fois dépassé par l’amour de la femme, cet
amour acharné, inextinguible, que n’effraient ni la séparation, ni la
mort même, et qui martyrisé, condamné ici-bas, se tourne avidement vers
l’éternité, la sommant de réaliser son rêve. Bien qu’il fût affligé de
constater que, dans la religion même, Laurence ne cherchait, ne désirait
que lui, Cyril fut vaincu par son cri passionné:
--Au revoir donc, dit-il gravement, concluant le pacte que lui proposait
cette pauvre âme en peine. Au revoir de toutes façons, sur cette terre,
ou au delà.
Ils étaient parvenus sur un sommet trop escarpé, trop pur. Laurence eut
un soudain vertige. Elle faiblit pour la première fois. Sa douleur,
longtemps contenue, rompit les bornes où l’enfermaient sa volonté et sa
raison. Elle se mit à délirer.
--Non, non, gémissait-elle en roulant sur l’épaule de Cyril sa tête
échevelée; non, je vous ai trompé, je ne puis m’élever si haut. Que
m’importent l’au-delà, le ciel? Sais-je seulement si je pourrai vous
retrouver? Si triste qu’il soit, ce monde, lorsque vous êtes avec moi,
devient mon paradis. Restez encore quelques heures. Ne me dites plus
rien. Que votre main soit dans la mienne, votre cœur près du mien, et ma
joie sera telle que, peut-être, elle pourra me tuer. Alors vous
m’abandonnerez et je reposerai tranquille. Mais ne me quittez pas ainsi
vivante. Oh! restez, restez avec moi!
Elle s’accrochait à lui, convulsivement, avec un regard horrible. Il
était aussi pâle, aussi bouleversé qu’elle.
--Laurence, mon amie, mon enfant, murmura-t-il d’une voix tremblante,
pardonnez-moi. J’ai été cruel pour vous, je le sais bien. Mais il
fallait qu’entre nous tout fût dit. Je devais vous préparer au plus
grand malheur, vous dicter toutes mes volontés, afin que vous soyez avec
moi, toujours. Pourtant, je puis être épargné. Priez pour moi, espérez,
et votre attente ne sera pas trompée.
Elle souffrait trop pour le croire; mais elle comprit soudain le mal
qu’elle lui faisait. Par pitié pour lui, elle réussit à feindre une
confiance qu’elle n’avait point. Calmée, elle dit avec un sourire
héroïque:
--C’est vrai, vous reviendrez, Cyril, je le sais, j’en suis sûre!
Elle le reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Ils s’embrassèrent
encore. Puis Cyril commença de descendre l’escalier. Appuyée à la rampe,
Laurence regardait, sans une larme, ce beau visage, admirable lumière,
qui, lentement, déclinait sur sa vie. Jusqu’au dernier moment, elle lui
sourit, calme, sereine, réprimant avec force les cris déchirants de son
cœur. Enfin, lorsque tout fut fini, lorsqu’elle eut refermé la porte,
elle chancela comme au bord d’un abîme. Ses yeux, quoique grands
ouverts, ne voyaient plus rien qu’une nuée informe. Et il lui sembla que
son âme n’était plus qu’un faible souffle entre ses dents, tout prêt à
s’exhaler. Elle eut soudain la conviction absolue qu’il lui suffirait de
consentir à la mort pour cesser aussitôt d’exister. Mais si grand que
fût son mal, elle souhaitait qu’il se prolongeât. De toute sa volonté,
elle retenait impérieusement, passionnément, sa vie défaillante. Les
promesses faites à Cyril l’enchaînaient à la terre. Il lui fallait les
accomplir et sauver, dans ce grand désastre, l’honneur de son amour.
Elle descendit dans la rue et se dirigea vers Saint-Sulpice. En
débouchant sur la place, elle aperçut un groupe compact qui stationnait
devant la mairie. Tous les passants, se détournant de leur route,
venaient grossir ce rassemblement d’où, par moments, une femme se
détachait, s’enfuyait précipitamment, couvrant de ses mains son visage.
Cette foule était calme et regardait silencieusement une petite affiche
d’aspect inoffensif. Laurence, à son tour, s’en approcha et lut les deux
lignes concises qui ordonnaient la mobilisation générale des armées de
terre et de mer. Alors, pour la première fois depuis une semaine, ses
larmes jaillirent. Elle s’éloigna, courbée en deux, les épaules secouées
de sanglots. Elle entra dans l’église de Saint-Sulpice, s’arrêta près
d’un confessionnal. Et là elle attendit, pleurant à fendre l’âme, que le
moment fût venu de se réconcilier avec le Dieu que Cyril lui avait rendu
et devant lequel il s’agenouillait aussi, dans une église voisine, à la
même heure, sans qu’elle le sût.