EURIPIDE.

Les natures basses et vulgaires ne savent pas supporter le malheur avec

simplicité. Instinctivement, la visiteuse avait adopté l’attitude d’une

mauvaise actrice, jouant le dernier acte d’une tragédie. Elle s’avançait

d’un pas chancelant, en s’appuyant à tous les meubles. Sa main gauche

était posée pathétiquement sur son cœur. Sa main droite brandissait un

journal déployé qu’elle tendit à Laurence. Celle-ci y lut d’un regard le

court entrefilet qui annonçait la banqueroute frauduleuse et la fuite de

son mari. Sa première pensée fut pour Cyril. Elle le plaignait et

tremblait qu’il ne lui en voulût de son silence involontaire, maintenant

qu’il savait tout, et non par elle. Mme Heller n’eut point pitié de sa

consternation.

--Gardez ce journal, malheureuse, s’écria-t-elle avec éclat en

s’effondrant dans un fauteuil, gardez-le et souvenez-vous que j’y ai

trouvé mon arrêt de mort. Ah! Dieu! Je l’ai ouvert tout à l’heure dans

le métro, sans défiance. Quel coup de massue! J’ai failli tomber

foudroyée. Faites-moi apporter un grog, si les caves de votre époux ne

sont pas vides comme sa caisse. Plus vite!

Elle n’eût pas donné un ordre à un chien sur un ton plus impérieux, plus

offensant. Pourtant, Laurence obéit sans mot dire et sonna sa femme de

chambre. Elle ne comprenait pas bien pourquoi Mme Heller la traitait si

durement, mais elle sentait que cette femme était devenue sa mortelle

ennemie et, abattue par ce nouveau chagrin, elle acceptait l’injure,

l’affront comme le seul pain qui lui fût désormais accordé. Lætitia,

cependant, continuant sa comédie, soupirait à fendre l’âme, feignait de

se trouver mal. Puis, ayant dégusté d’un air mourant le grog qu’elle

avait demandé, elle reprit des forces. Son regard éteint redevint dur et

menaçant.

--Et maintenant, ma petite, dit-elle en se rapprochant de Laurence comme

pour épier de plus près sa physionomie, vous allez me dire où est votre

honorable époux.

--Je l’ignore, madame, répondit Laurence avec calme, bien que son cœur

battît à l’étouffer. Voilà tout ce que je sais de lui.

Elle tendit à son interlocutrice la lettre qu’elle venait de recevoir.

Mme Heller s’en saisit avidement et la lut, d’abord avec un air de

surprise, puis avec un méchant sourire.

--Cette lettre a été concertée entre votre mari et vous, dit-elle d’un

ton sentencieux, c’est trop clair! Elle vous permet de vous poser en

victime et vous sert de sauvegarde. Mais je ne me laisserai pas prendre

à ce grossier subterfuge. Comment croire que M. Hecquin ait pu vous

tromper, vous rouler, comme il s’en vante? Comment admettre que vous

n’ayez rien deviné, au moins durant les derniers jours? Acculé à un tel

désastre, il devait, dans l’intimité, trahir ses préoccupations. Un mari

ne peut rien cacher à sa femme, surtout quand il est vieux et qu’elle

est jeune.

--Vraiment, je n’ai rien remarqué, rien compris, affirma doucement

Laurence. Ses affaires ne m’intéressaient pas, et lui moins encore. Mon

mari, dites-vous. Oh! il l’était si peu!

Et elle dévoila naïvement à sa visiteuse tout le mystère de sa vie

conjugale. Mme Heller, dès les premiers mots, l’interrompit:

--Non, vraiment, dit-elle, non, mon cher petit!

Elle continuait d’employer par habitude les termes caressants dont elle

se servait d’ordinaire mais qui, prononcés sur un ton de raillerie

féroce, avaient la dureté d’un soufflet:

--Non, je vous en prie! Quand vous écrirez un roman, vous pourrez

présenter à vos lecteurs un ménage vivant en frère et sœur. Vous aurez

du succès parmi les jeunes filles. Mais n’essayez pas de me faire avaler

à moi une pareille fable. Oh! grand Dieu! je connais l’homme, je sais ce

qu’est la vie, je sais ce qu’est l’amour, je sais ce qu’est le mariage!

Il n’y avait rien à dire à cette femme, si convaincue de son

infaillibilité. Laurence, d’ailleurs, comprenait à quel point son

indifférence absolue pour son mari et toute l’histoire de leur vie

commune, si profondément séparée, devaient paraître incroyables.

Pourtant, il fallait bien s’en tenir à la vérité, affirmer que jamais

elle n’avait posé une question à M. Hecquin sur ses affaires, qu’il

s’était enfui de chez elle avant qu’elle eût rien soupçonné. Mme Heller

en l’écoutant frémissait de rage. Elle lui fit subir un long et cruel

interrogatoire, la pressant de questions, lui tendant mille pièges pour

la forcer à se contredire. Enfin, ne pouvant obtenir d’elle l’aveu

qu’elle sollicitait, elle se leva avec fracas, renversant son siège. Sa

colère, longtemps contenue, éclata, terrible.

--Savez-vous combien je perds? vociférait-elle. Quatre cent mille

francs, le prix de mon hôtel! M. Hecquin me donnait d’excellents

conseils et, peu à peu, tous mes capitaux ont passé dans ses mains. Le

mois dernier encore, je lui ai remis cinquante mille francs. Vous

connaissiez alors certainement l’état de ses affaires, mais vous ne

m’avez pas avertie, et pour cause. On sait ce qui se passe en des cas

pareils. La femme, étant prévenue la première, passe la première à la

caisse. Elle pleure, crie, menace. Le mari, pour qu’elle ne le dénonce

pas, donne tout l’argent dont il peut disposer; chaque jour elle lui

arrache un nouveau remboursement, aux dépens même de ses meilleurs amis.

Allons, avouez que j’ai deviné juste. Avouez donc! Oh! vous me

rembourserez, je saurai bien vous y contraindre!

Laurence écoutait sans colère cette furie. Détournant les yeux de ce

visage crispé dans la grimace de la haine, elle évoquait la brillante

figure qui avait captivé sa jeunesse. Par respect pour son ancien amour,

elle négligeait de se défendre. Surprise de pouvoir conserver tant de

calme sous de telles insultes, elle s’y crut insensible. Ce fut

seulement quand Mme Heller l’eut quittée qu’elle sentit sa blessure. La

trahison de M. Hecquin, quoique plus criminelle, lui avait fait moins de

mal, ayant changé sa vie sans atteindre son cœur. Mais bien qu’elle fût

fort détachée de sa chère Lætitia, Laurence conservait à son égard une

secrète faiblesse et s’en croyait aimée. La conduite de cette ancienne

amie la laissait inconsolable. Elle se retira dans sa chambre et, bien

qu’il fût à peine six heures, s’apprêta à se mettre au lit. Elle se

sentait horriblement délaissée et comme condamnée à l’opprobre, au

mépris du monde entier. Nulle amitié, sans doute, si forte qu’elle

parût, n’était à l’épreuve d’une perte d’argent. Ce malheur avilissait,

affolait toutes les âmes, les entraînait à commettre les pires lâchetés.

Le vrai coupable absent, il fallait que ses créanciers trouvassent une

victime qui pût répondre pour lui, souffrir pour lui, être humiliée

jusqu’à la mort. C’était là maintenant le rôle de Laurence. Affaiblie

par les déceptions de la journée, elle n’osait plus espérer trouver

grâce devant personne. Après M. Hecquin, après Mme Heller, d’autres

amis, les meilleurs peut-être, la trahiraient. Elle évitait de prononcer

le nom qui lui sonnait dans le cœur avec la persistance d’un glas. Mais,

comme elle s’efforçait de l’oublier, sa femme de chambre vint lui dire

que Cyril insistait pour qu’elle voulût bien le recevoir.

Cette nouvelle fut pour Laurence le coup de grâce. Elle ne trouva plus

dans son âme une parcelle de courage pour supporter encore les tortures

d’une entrevue avec Cyril. Cédant à un mouvement de lâcheté panique,

elle chercha tout d’abord un prétexte qui lui permît de remettre au

lendemain toute explication. Mais puisque tôt ou tard il lui faudrait

subir cette douleur inévitable, nul repos ne lui serait accordé tant

qu’elle ne l’aurait pas soufferte. Mieux valait en finir au plus vite,

perdre dans un même jour tous ses amis. Elle reprit les vêtements

qu’elle avait quittés, et s’efforça de rattacher ses cheveux dénoués.

Elle dut cinq ou six fois recommencer sa coiffure. A tout instant, le

cœur lui manquait en songeant à celui qui l’attendait. Elle savait bien

qu’il lui épargnerait les insultes directes dont Mme Heller l’avait

accablée. Mais déjà il l’avait jugée et probablement condamnée. Il

venait pour savoir si elle était vraiment ruinée, ce qu’on pouvait

attendre d’elle. Il lui parlerait poliment, mais avec une défiance

prudente. Il l’étudierait d’un regard chargé de soupçons. A cette

pensée, elle se sentait saisie d’une douleur sans nom. Enfin, elle eut

raison de sa faiblesse et rien ne trahissait son angoisse et sa peur

lorsqu’elle entra au salon avec une expression de dignité calme et de

sévérité glaciale. Sachant pourtant combien sa fermeté restait précaire,

elle regarda seulement Cyril à l’épaule, évitant son visage. Mais tout

de suite il courut à sa rencontre et lui saisit les mains:

--Oh! Laurence! ma pauvre Laurence, s’écria-t-il d’une voix qui

tremblait d’émotion.

Et, se penchant sur elle, il l’embrassa.

Laurence ne s’était préparée qu’aux plus durs affronts. La douceur de

cet accueil, succédant à la certitude d’un universel abandon, lui enleva

tout son courage. Elle plia sous cette joie inattendue. Ses larmes

débordèrent: elle s’abattit sur son divan, la tête dans ses mains.

Cyril, penché sur elle, lui parlait avec un accent d’ineffable pitié. Le

sens de ses paroles lui échappait, mais sa voix lui coulait sur le cœur

comme une eau divinement fraîche. Bientôt, elle cessa de pleurer, saisie

par le désir de revoir son visage. Lorsqu’elle l’eût contemplé un

moment, elle se calma, demeura immobile, oubliant sa peine dans un muet

enchantement, car nulle expression de colère, de rancune ou de défiance

n’assombrissait cette physionomie altérée, mais toujours noble et

tendre. Le regard que le jeune homme attachait sur elle était bien celui

d’un ami.

--Oh! Cyril, gémit-elle, ce n’est pas ma faute. Je ne savais pas... Je

n’ai rien soupçonné... jamais... jamais. Avant-hier, lorsque mon mari

m’a quittée, j’ignorais tout encore, cela, je vous le jure.

Il l’interrompit avec une sorte de colère.

--Allons, vous êtes folle! Ai-je besoin de ce serment? Naturellement,

les affaires de M. Hecquin vous étaient aussi étrangères que

l’astronomie. Vous viviez près de lui, mais à cent lieues de lui. Jamais

ménage ne fut plus séparé que le vôtre. Je comprends ce qui s’est passé

et je n’ai que faire de vos explications.

--Ne me trompez pas, dit Laurence amèrement. Si vous devez me condamner

un jour, que ce soit tout de suite. Je dois vous l’avouer: d’autres

m’ont accusée et m’accuseront encore des pires infamies. Déjà, je passe

pour avoir été la complice de mon mari. Oh! j’ai été durement jugée par

une femme qui était cependant ma plus ancienne amie!

--Mais entre nous, Laurence, il n’y a pas de trahison ni de malentendu

possible, reprit Cyril. Je vous connais comme je connais mon âme, et

cela dès le premier jour où je vous ai vue. Au contraire, cet homme...

mon cousin... est toujours resté pour moi impénétrable, indéchiffrable.

Qu’était-il? Même à présent, je ne le comprends pas.

Comme Laurence, dans les premiers moments, Cyril n’osait pas juger M.

Hecquin. Il croyait lui devoir quelque reconnaissance. En effet, sur un

capital de vingt mille francs, somme dérisoire pour un spéculateur de

cette envergure, le banquier versait depuis des années, à son jeune

cousin, des intérêts prodigieux. Grâce à lui, le jeune homme, affranchi

de tout souci pécuniaire, avait pu suivre librement sa vocation

littéraire. Il pensait que cet homme, égaré jusqu’au crime par la

passion du jeu, l’avait aimé pourtant et lui voulait du bien. Laurence

ne pouvait partager ses illusions. Elle comprenait aisément l’intérêt

qui poussait son mari à s’acquérir la reconnaissance des de Clet. Dans

l’odieuse comédie qu’il jouait, il leur réservait à leur insu un rôle de

premier plan. Leur nom respecté, leur honorabilité connue lui servaient

de sauvegarde. Lorsqu’il cherchait à attirer dans ses filets quelque

nouvelle dupe, il se targuait à propos d’une parenté flatteuse. Et ceux

qu’inquiétaient ses discours obscurs accordaient leur confiance au

cousin de la comtesse de Clet. Laurence expliqua longuement à Cyril le

caractère de M. Hecquin. Elle lui dévoila son passé, lui raconta sa vie,

ses forfaits. Le jeune homme écoutait, stupéfait. Elle dut, pour le

convaincre, lui montrer l’impudente lettre qu’elle avait reçue du

misérable. Il put à peine en achever la lecture. La perfidie que

révélait chaque ligne du texte lui arrachait des exclamations d’horreur.

Il jeta enfin sur la table les papiers que sa main convulsive avait

failli mille fois mettre en pièces.

--Oh! Laurence! je rêve, n’est-ce pas, s’écria-t-il, il n’a pas pu vous

haïr à ce point! Sa conduite envers vous dépasse toute imagination. De

grâce, oubliez cela tout de suite, c’est trop horrible!

Pressant les mains de la jeune femme, il la regardait d’un air suppliant

et semblait presque lui demander pardon de tout le mal qu’un autre lui

avait fait sans qu’il pût l’empêcher. Elle sourit doucement:

--Je n’y pense déjà plus, dit-elle. Une telle trahison eût été terrible

pour moi si j’avais aimé cet homme. Autrement, peu importe. Les douleurs

de l’amour trompé sont les seules qui me paraissent redoutables.

--Il y en a d’autres pourtant, murmura Cyril, vous ne savez pas encore

ce qu’est la ruine, vous ne connaissez pas les maux quotidiens, si

mesquins et pourtant si cruels qu’elle nous contraint de subir. Cette

ignorance est le seul bien qui vous reste, mais non point pour

longtemps.

Il semblait infiniment triste, et Laurence ne pouvait détacher les yeux

de ce visage, où, dans le crépuscule qui tombait, la douleur croissait

lentement comme une lumière spirituelle, plus vive, plus belle que celle

du jour.

--Cyril, souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec un respect timide.

Tout cela pour vous est-il irréparable?

Il était trop simple, trop candide pour songer à dissimuler ses

tourments:

--Voyez-vous, dit-il, on voudrait pouvoir mépriser une perte d’argent,

pour moi c’est un profond malheur et qui va changer toute ma vie. Il ne

nous reste qu’une maison à Dijon et une ferme en Bourgogne, à peu près

sans valeur. Si j’étais seul, j’accepterais sans révolte la gêne, la

misère même, mais la pensée de maman me déchire. Toujours, lorsque

j’étais enfant, je l’ai vue, harcelée de soucis d’argent, travailler,

lutter pour moi, sans aucun repos. J’aurais voulu qu’après une telle

jeunesse elle eût du moins une vieillesse heureuse! Oh! je m’arrangerai

pour qu’elle n’ait à souffrir de rien. Par exemple, il faudra me

consacrer corps et âme au journalisme, ou peut-être chercher en dehors

des lettres une situation lucrative.

--Cyril, vous n’y pensez pas!

Laurence s’était levée toute droite dans son émotion et, retombant

aussitôt à sa place, elle s’écria désespérément:

--Ce n’est pas possible, Cyril, ce serait un crime! Vous ne pouvez pas

briser ainsi votre carrière, vous détourner de votre voie, employer à de

basses besognes les dons qui sont en vous. Vous n’avez pas le droit,

Dieu vous ayant créé poète, de devenir un marchand ou un fonctionnaire!

Il sourit avec mélancolie.

--Je ne le ferai, croyez-le, qu’à la dernière extrémité; mais

voyez-vous, Laurence, il y a des obligations ici-bas auxquelles on ne

peut pas se dérober et qu’il faut peut-être bénir malgré tout.

Son visage exprimait une sorte de ferveur. Ce que cet être, si jeune

encore et si ardent, aimait sans le savoir, peut-être, plus que tout au

monde, ce n’était point la mystérieuse amie dont il était cependant

toujours occupé, ni son œuvre, ni ses livres pourtant chers, c’était

seulement le devoir, si repoussant qu’il fût. C’est pourquoi sa vie

était déjà une vie sacrifiée. C’est pourquoi ceux qui l’aimaient

devaient abandonner toute espérance de le voir heureux. Laurence comprit

nettement toutes ces choses et des larmes ruisselèrent sur ses joues.

Cyril abaissa tout à coup son regard sur elle. Il eut une exclamation

étouffée lorsqu’il la vit pleurer et il prit sa main dans la sienne.

Alors elle sanglota plus fort.

--Je ne puis supporter cela..., gémit-elle, je ne puis supporter de vous

voir souffrir et briser votre vie, Cyril..., je vous...

Elle s’arrêta. Le mot qui lui venait aux lèvres, c’était: «Je vous

adore!» Elle en savoura, étonnée, la douceur; mais elle ne le prononça

pas et son timide cœur, étonné d’avoir si brutalement, si vite, avoué

son secret, se referma jalousement sur ce cri passionné. Laurence

l’oublia tout de suite et n’écouta plus que Cyril qui lui parlait,

penché sur elle, s’efforçant de la calmer.

--Est-ce que vous allez pleurer ainsi sur moi longtemps? disait-il sur

un ton de raillerie légère qui restait tendre. C’est fort touchant, ma

pauvre amie, mais absolument insensé, et vous ne pouvez vous faire

aucune idée de ma confusion.

Il tenait toujours sa main dans la sienne. Peu à peu, elle cessa de

pleurer. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les paupières

closes, elle demeurait immobile, ne pensant plus à rien. Elle se sentait

faible et calme comme après une crise de nerfs ou un long

évanouissement. Mais, lorsque Cyril l’eut quittée et qu’elle retourna

dans sa chambre, ce fut avec l’impression étrange qu’en quelques heures

le monde, la vie avaient entièrement changé pour elle. Et, comme

cherchant à s’expliquer ce mystère, elle y rêvait, assise sur le bras

d’un fauteuil, en nattant distraitement ses cheveux dénoués, elle

entendit de nouveau retentir dans son âme les mots d’adoration fervente

qu’elle avait failli formuler en présence de Cyril. Tout d’abord, ils

lui parurent absurdes et fous; elle voulut en sourire, mais ses larmes

recommencèrent à couler. Son visage, ses bras, tout son corps

s’empourprèrent et devinrent brûlants comme à la chaleur trop proche

d’une fournaise. Elle fit quelques pas en chancelant à travers la

chambre. Et tout à coup, avec la violence d’un flot de sang jaillissant

d’une artère rompue, un nom s’échappa de son cœur, un nom seulement

qu’elle répéta plusieurs fois tout haut: «Cyril!»

Alors elle comprit enfin la place que cet ami si cher occupait dans sa

vie. O lumière subite, ô découverte étonnante, elle l’aimait, non point

d’un amour jeune et fraîchement éclos, mais, au contraire, très ancien

déjà. Elle l’aimait peut-être depuis cet instant où, après la mort de

son père, il s’était penché avec une émotion si vive sur son âme brisée.

Elle s’expliquait enfin pourquoi, après une telle douleur, elle s’était

relevée et lentement rattachée à l’existence. C’est lui qui l’avait

arrachée aux affres du regret et de la solitude. C’est parce qu’il se

tenait auprès d’elle qu’elle avait de nouveau trouvé belle et charmante

la terre déserte. C’est à cause de lui qu’elle avait pu rire encore,

être jeune, aimer ce qu’il aimait. Depuis quelques années, elle ne

vivait que pour lui.

Elle revint s’étendre sur son lit, ferma les yeux, demeura sans

mouvement, retenant sa respiration, la main appuyée sur son cœur qui

semblait vivre seul dans son corps immobile. Et ce cœur taciturne ayant

dit son secret, maintenant déchaîné, sans pudeur, sans effroi, chantait

son chant triomphal. Cette nuit-là, Laurence ne dormit pas, tant sa joie

était vive. Car maintenant s’apaisait en elle la soif dévorante qui

consume un être noble, tant qu’il n’a pu donner son âme. Maintenant elle

avait trouvé ce grand amour auquel, à travers toute trahison et toute

déception, elle n’avait jamais cessé de croire, cet amour souverain,

plein d’honneur, sans tache, beau comme la lumière, durable comme la

vérité. Ah! qu’importait qu’il fût triste et sans espérance. Les

tourments certains qu’il lui apportait n’épouvantaient pas son courage.

Aux pieds de ce maître admirable, elle n’avait plus qu’à se tenir,

docile, offerte et prête à tout souffrir. Il la guiderait certainement

vers quelque clarté divine.

La vivante paix · 第 36 / 57 题