--Allons, il faudra que je prenne peu à peu l’habitude de la pauvreté,
songeait Laurence, le lendemain, en considérant le plateau d’argent que
sa femme de chambre venait de poser sur la table et que, tout de suite,
elle résolut de vendre.
Elle savoura son thé avec un plaisir mêlé de regrets, car, n’ayant
aucune idée exacte de la valeur des choses, elle s’imaginait qu’il lui
faudrait bientôt renoncer à ce breuvage, probablement trop dispendieux.
La perspective de ce sacrifice n’ébranla pas sa fermeté. Pour s’exercer
à l’ascétisme, elle ne but même que deux tasses au lieu de trois.
Son déjeuner fini, elle se leva et s’habilla en hâte, car elle attendait
André qui vint la chercher de bonne heure pour la conduire chez son
avocat: Me Minne.
Celui-ci, depuis la veille, avait obtenu de nouveaux renseignements sur
la situation de M. Hecquin. Il apprit à Laurence que son passif
dépassait six millions. L’actif semblait nul et les créanciers ne
recevraient probablement aucun dédommagement.
--Il paraît évident, ajouta Me Minne, que M. Hecquin a pu gagner
l’étranger, puisqu’il reste introuvable. De cela seulement, madame, vous
pouvez vous réjouir. Car les fautes qu’il a commises relèvent de la cour
d’assises et l’enverraient au bagne s’il venait à être arrêté.
Malgré cette assertion, Laurence s’abstint encore de condamner son mari,
tant il lui semblait lâche d’accabler un être tombé dans un tel
déshonneur. Elle murmura tristement:
--Mais enfin, maître, que s’est-il passé? Expliquez-moi comment cet
homme honnête, bon et droit, dont la vie jusqu’alors obéissait aux plus
sévères principes, a pu, en quelques mois, devenir cet escroc sans
scrupule, tromper, dépouiller ses clients, moi-même, et garder devant
tous cet air tranquille qui ne laissait rien deviner?
Me Minne considéra sa cliente avec une pitié un peu railleuse:
--Il n’y a qu’une chose, dit-il, vraiment inexplicable, fabuleuse, c’est
que vous, votre frère et tant d’autres, vous ignoriez si absolument le
passé de M. Hecquin, quand un jour m’a suffi pour le connaître.
Et l’avocat raconta une longue histoire. Elle commençait d’une façon
toute simple. Fils d’un huissier de Nancy, M. Hecquin offrit dans sa
jeunesse l’exemple de toutes les vertus. Rangé, économe, travailleur, il
fit à Paris de sérieuses études de droit et entra comme représentant
dans une grande maison d’assurances. Au cours d’une tournée d’inspection
en province, il sut plaire à la fille unique d’un gros commerçant de
Lille et l’épousa. La dot de sa femme, l’héritage de ses parents, qui
moururent peu après son mariage, lui constituaient une fortune
suffisante. Il quitta sa maison d’assurances, fonda un journal financier
et se jeta dans la spéculation. Doué d’un esprit rusé, audacieux, mais
borné, il n’avait en aucune façon le génie des affaires. Ses succès
furent toujours éphémères et suivis de revers. Mais il eut l’adresse de
se faire adorer de sa femme dont l’attachement le sauva. Les parents de
cette malheureuse, ne pouvant la décider au divorce, et toujours
désarmés par ses larmes, payèrent inlassablement les dettes de leur
gendre, réparèrent ses fautes, jusqu’au jour où Mme Hecquin mourut de
chagrin, en laissant à sa famille la charge d’élever son fils.
Ruiné, abandonné de ceux qui l’avaient soutenu jusqu’alors, M. Hecquin
ne perdit pas courage. Par un coup de chance inouï, il réussit à capter
la confiance de la baronne Tershau, veuve du richissime banquier juif.
Il devint son intendant, reçut la direction de toutes ses affaires et,
n’ayant à redouter aucun contrôle, puisa sans scrupule dans cette
immense fortune pour satisfaire sa passion du jeu. Après dix ans
d’aveuglement, la baronne, avertie par des délations de plus en plus
nombreuses, de plus en plus précises, s’aperçut enfin que son précieux
intendant lui avait volé plus d’un million. Désarmée par les
supplications du misérable, elle n’eut pas le courage de le livrer à la
justice et se contenta de le renvoyer. Le fils de M. Hecquin, qui venait
de se marier, connut les causes de cette rupture. C’est alors qu’indigné
de l’improbité de son père et redoutant une catastrophe plus
irréparable, il voulut lui faire donner un conseil judiciaire. De là
datait l’inimitié des deux hommes. M. Hecquin se défendit avec une telle
adresse qu’il parvint à faire débouter son fils de sa demande et
conserva toute sa liberté d’action. Peu après, il retrouva de nouvelles
dupes. Il put fonder sa maison de banque, connut des périodes de succès
éclatants, suivies de revers non moins complets. Trois ans auparavant,
il traversait une terrible crise et, dans tous les milieux financiers,
on le considérait comme un homme perdu, lorsqu’on apprit avec stupeur
qu’il allait épouser une jeune fille appartenant à une famille
parfaitement honorable, pourvue d’une fortune solide. Cette nouvelle
remonta son crédit. Il reparut à la Bourse, mais ce ne fut qu’un an
après son mariage qu’il se remit à tenter de grosses spéculations.
--Naturellement, s’écria Laurence, en interrompant Me Minne, cette
rentrée en scène coïncide avec le moment où, après la mort de mon père,
il m’arracha une procuration générale qui lui laissait la libre
disposition de ma fortune.
Elle comprenait enfin pourquoi M. Hecquin l’avait recherchée, sans se
laisser rebuter, ni par la défiance non dissimulée de son père, ni par
son indifférence, ni par le contrat injurieux qu’on lui avait imposé.
Elle s’expliquait aussi l’attitude de cet époux débonnaire, lorsqu’elle
avait refusé et à jamais d’être sa femme. Pour accepter tant d’affronts
et d’humiliations, il fallait que le plus lâche amour ou la plus sombre
cupidité eût étouffé en lui tout orgueil, toute dignité même. Laurence,
qui s’était étonnée parfois de cette patience surhumaine, faute de
pouvoir soupçonner la duplicité de son mari, avait admis l’hypothèse du
fol amour. Cette chimère lui parut tout à coup si fabuleuse, si
burlesque, qu’elle ne put s’empêcher de rire. Me Minne et André se
regardèrent, effarés de la voir accepter si gaîment sa tragique
mésaventure.
--Allons, déclara-t-elle paisiblement sans remarquer leur surprise, je
ne me croyais pas encore si parfaitement stupide et je me suis laissée
vraiment jouer comme une enfant. Mais tant mieux, tout est bien ainsi.
La découverte qu’elle venait de faire lui causait en effet une véritable
satisfaction. La conduite de M. Hecquin, ses forfaits prémédités,
justifiaient enfin l’instinctive aversion qu’il lui inspirait et qu’elle
s’était tant de fois reprochée. Le masque bienveillant que ce mystérieux
personnage avait si longtemps porté devant elle venait de tomber,
découvrant la face répulsive de l’hypocrite sans pitié ni remords. Mais
du moins, maintenant, elle pouvait sans lâcheté le renier, séparer sa
cause de la sienne. Quelle que fût à présent la destinée de cet homme,
elle était envers lui libre de toute dette, affranchie de tout scrupule.
En rentrant chez elle, Laurence trouva une lettre qui portait le timbre
de Paris et dont l’adresse, tracée par une main étrangère, ne lui
rappelait rien. Comme elle l’ouvrait distraitement, elle reconnut avec
stupeur sur les feuillets qui s’en échappèrent l’écriture régulière et
serrée de M. Hecquin.
La lettre, datée de l’avant-veille, commençait par une formule de
mélodrame:
«Quand vous recevrez ces lignes, tout sera fini pour moi, je paierai ma
dette à la société ou si, comme je puis encore l’espérer, mon fils, pour
sauver l’honneur de son nom, veut bien m’avancer quelque argent et
favoriser ma fuite, je mangerai seul, à jamais, l’amer pain de l’exil.»
A cet exorde succédait un long plaidoyer dans lequel M. Hecquin rejetait
pompeusement la responsabilité de ses fautes sur les hommes, sur les
événements, sur la fatalité. Il implorait cependant en quelques phrases
rapides le pardon de sa femme. Puis, cette formalité remplie, tout
aussitôt, redressant la tête, il prenait un ton venimeux, accusateur et
presque triomphant:
«Si quelque chose pouvait adoucir, écrivait-il, l’amertume de mes
remords à votre endroit, c’est la certitude où je suis que, même si vous
ne m’aviez pas épousé, vous n’auriez pu conserver votre fortune. Votre
prodigalité, votre ignorance absolue de la valeur de l’argent vous
eussent de toutes façons conduite à la ruine où vient de vous entraîner
ma mauvaise chance. Peut-être puis-je espérer que ce désastre aura sur
vous une influence heureuse, corrigera, il en est temps, votre
effrayante légèreté. Vous comprendrez enfin que le but de la vie n’est
point de lire des vers avec des jeunes gens, de fumer des cigarettes ou
d’écrire toute la nuit vos rêveries de jeune névrosée. Cette existence
scandaleuse et déréglée va finir. Vous reconnaîtrez peu à peu la
nécessité de l’économie, le mérite du travail et peut-être, un jour,
penserez-vous sans trop d’amertume au malheureux qui vous aura appris,
durement il est vrai, la sagesse.»
Laurence, abasourdie, croyait rêver. C’était vraiment le monde renversé.
Le voleur reprochait à sa victime ses dépenses. Le malfaiteur se posait
en pontife, en apôtre de la vertu. Plus elle relisait cette lettre
insolente, plus elle y discernait l’accent de la vengeance. Et soudain,
elle comprit toute la vérité: M. Hecquin la haïssait.
Ah! sans doute, elle avait été pour lui une dupe naïve et facile à
tromper. Pourtant, contraint par prudence d’accepter le contrat imposé
par le colonel Dacellier, il avait dû attendre plus d’un an, au milieu
des plus vives angoisses, la fortune convoitée. Pour capter sa
confiance, il s’était plié au plus patient esclavage, respectant toutes
ses volontés, approuvant servilement tous ses caprices. Il ne pouvait
lui pardonner ces longs retards, ces humiliations. Mais il la détestait
surtout à cause de ses dépenses, à cause de cet argent si précieux
qu’elle lui reprenait par lambeaux et employait à ses plaisirs. Que de
fois, à la veille d’une échéance difficile, n’avait-il pas dû la maudire
lorsque, lui montrant son tiroir vide, elle réclamait pour le lendemain
une somme importante, s’étonnant qu’il la lui fît toujours attendre. Et
la jeune femme se rappelait avec un frisson d’épouvante certains regards
que parfois il attachait sur elle quand il lui remettait enfin une
liasse de billets de banque, regards mornes, presque vitreux, qui
s’efforçaient de ne rien exprimer, où couvaient cependant, elle s’en
rendait compte à présent, une inexorable rancune et, peut-être, le désir
aveugle du meurtre. Mais comme elle repassait ainsi, en frémissant d’une
terreur rétrospective, sa vie commune avec ce monstre, on annonça Mme
Heller.