Durant des mois, Laurence languit encore à demi privée de son âme qui,
détachée de tout, morte au monde, flottait entre le ciel et la terre,
tantôt prostrée sur une tombe, tantôt tournée vers l’infini, scrutant
avec une curiosité avide le mystère de l’éternité. Peu à peu cependant,
elle se lassa de cette vaine recherche. Au sortir des régions funèbres
où elle avait contemplé tant d’épouvantables visions et d’effrayants
fantômes, les images de la vie, de nouveau, lui parurent douces. Elle
redevint sensible au rythme d’une belle phrase, rouvrit les livres
qu’elle avait délaissés et, bientôt, recommença à se lever. Elle
persistait à se confiner dans son appartement. Son mari la pressait
vainement de partir pour la campagne ou la mer, elle s’y refusait
obstinément, car elle s’indignait de revivre après un tel malheur.
Un après-midi, sa femme de chambre vint l’avertir qu’une personne
inconnue la demandait, insistait pour être reçue, sans vouloir dire son
nom. Après un instant d’hésitation, Laurence, intriguée par ce mystère,
donna ordre d’introduire la visiteuse. Sa surprise s’accrut lorsqu’elle
vit entrer dans son bureau une dame corpulente, empanachée, couverte de
bijoux, dont les traits, ni la silhouette, ne lui rappelaient rien.
--Hé! quoi, mignonne, Laurence, enfant, petite, m’avez-vous oubliée,
ai-je eu tort de venir? s’écria l’étrangère.
Cette voix haute, métallique, dure, malgré ses intonations caressantes,
avait eu autrefois trop d’empire sur Laurence pour qu’elle méconnût plus
longtemps Mme Heller. Celle-ci l’embrassa plusieurs fois avec effusion,
puis s’installa sur le divan.
--Chère petite amie, quel bonheur de se retrouver, dit-elle en portant
sans cesse la main à son lourd collier de perles. Vous m’aimiez bien
autrefois, moi aussi. Je ne vous ai pas oubliée. Edith me parlait très
souvent de vous. Je la vois toujours, vous savez, oh! naturellement en
cachette de son mari qui ne peut me souffrir. Elle m’a bien des fois
affirmé que ma visite vous ferait plaisir. C’est pourquoi je suis venue.
Laurence regardait avec mélancolie l’idole de sa jeunesse, et ne la
reconnaissait pas. Trois ans avaient suffi pour faire de Mme Heller une
matrone épaisse, encore désirable, mais entièrement privée du charme
souverain que tout Fontainebleau jalousait. Son corps alourdi, sanglé
dans un corset rigide, avait perdu sa mollesse voluptueuse. Dans le
visage empâté de graisse, seuls les yeux et les dents restaient
admirables, le teint enluminé n’avait plus sa fraîcheur de rose, le nez
s’épatait, vulgaire, au-dessus de la bouche, dont les lignes divines
s’écrasaient dans la bouffissure des joues et du double menton.
Sans remarquer la stupeur de Laurence, Lætitia lui parlait de sa voix
coupante. Elle avait appris par Edith la mort de Paul Dacellier, le
mariage de la jeune femme; elle lui adressa sur le même ton ses
félicitations et ses condoléances.
Visiblement, ces deux événements lui semblaient également heureux.
Connaissant le caractère intraitable du colonel, elle n’imaginait pas un
instant que ce tyran ait pu inspirer à sa fille une affection profonde,
ni lui laisser des regrets déchirants.
Au reste, les joies et les chagrins d’autrui touchaient fort peu Mme
Heller. Ses propres aventures, ses intrigues, sa belle vie, lui
paraissaient seules dignes d’intéresser le monde. Elle fut enchantée de
pouvoir révéler à Laurence mariée tout ce qu’elle avait dû jadis cacher
à la jeune fille. Elle se mit donc à lui raconter avec complaisance les
débuts de sa liaison avec le comte de Sérannes, leurs rendez-vous, leurs
ruses, leurs imprudences, puis enfin leur fuite et leur installation à
Paris, dans un hôtel de la rue de Varenne que le jeune comte avait
acheté pour elle. Là cet amant, passionnément épris, pensait mener une
existence retirée, embellie par les seules délices de l’amour. Tel
n’était point le rêve de sa froide maîtresse; elle ne songeait qu’à
jouir largement de la fortune qui venait de lui être offerte. Tout de
suite, elle s’était lancée dans un tourbillon de plaisirs, dédaignant la
tendresse idolâtre d’un homme pourtant jeune, spirituel et beau.
Lassé de ses caprices, le comte de Sérannes venait de l’abandonner, non
sans lui laisser en toute propriété, avec des bijoux de haut prix,
l’hôtel de la rue de Varenne. Mme Heller comptait vendre cet immeuble,
et désirait prendre les conseils de M. Hecquin. Laurence dut lui
promettre de la mettre en rapport avec son mari. Rêveuse, elle écoutait
cette femme, jadis si séduisante, qui, créée pour inspirer les plus
belles passions, avait stupidement déshonoré l’amour. Mais la pauvre
Lætitia ne comprit point la désapprobation muette qu’exprimait pourtant
clairement le beau regard fixé sur elle. Ayant avantageusement vendu son
corps inestimable, elle éprouvait la satisfaction tranquille d’une
honnête commerçante qui a bien réussi dans ses affaires. Comparant son
aisance à la situation gênée d’Edith, elle la blâmait ironiquement
d’avoir fait un mariage peu brillant. Sans pudeur, sans remords, elle
riait bien haut de cette destinée manquée par sa faute.
Au reste, la coquette ne soupçonnait même pas sa déchéance physique. En
quittant Laurence elle lui révéla son aveuglement:
--Vous avez maigri, chérie, lui dit-elle avec son insouciante légèreté.
Je sais que vous venez d’être malade. Rien de grave sans doute? Mais
soignez-vous, vous êtes très changée. Et moi? Comment me trouvez-vous?
Toujours la même, n’est-ce pas? Un peu engraissée. C’est une chose
nécessaire quand on atteint un certain âge. C’est le seul moyen d’éviter
les rides et de conserver sa jeunesse.
--Vous êtes toujours adorable, lui dit Laurence avec bonté.
Cette décevante entrevue accrut encore sa misanthropie. M. Hecquin s’en
affligea. Il s’inquiétait maintenant beaucoup de la voir toujours seule.
Un soir il parut tout joyeux de lui annoncer pour le lendemain la visite
de son jeune cousin.
Le banquier paraissait aimer beaucoup Cyril de Clet. Il parlait aussi
avec admiration de la comtesse de Clet qui, presque entièrement ruinée
par son mari et restée veuve de bonne heure, avait dû travailler pour
élever son fils. Parent éloigné, par sa mère, de cette vaillante femme,
M. Hecquin, après l’avoir perdue de vue pendant quelques années, ne
l’avait retrouvée qu’au moment où Cyril venait de terminer ses études et
de sortir, dans un très bon rang, de l’Ecole des Chartes. Le banquier
s’était attaché à lui. Pour lui permettre de suivre sa vocation
littéraire, il gérait ses modestes capitaux, les faisait valoir
habilement et parvenait à lui servir des intérêts de vingt à trente pour
cent. Cyril pouvait ainsi travailler en paix, sans s’inquiéter du pain
quotidien.
Laurence n’oubliait point avec quelle délicate charité le jeune poète
l’avait secourue dans sa détresse. Elle promit donc de le recevoir, car
elle désirait à la fois lui prouver sa reconnaissance et complaire à son
mari dont elle commençait à apprécier la bonté.
Sa journée du lendemain fut mauvaise. Sans raison, son chagrin, un
instant apaisé, reprit toute sa violence. Cyril la surprit en plein
accablement. Malgré l’intérêt qu’il lui inspirait, elle eut peur de cet
être jeune qui, bien qu’il eût souffert, n’avait pas, comme elle, perdu
toute espérance et ne pouvait pas la comprendre. Redoutant les paroles
banales ou maladroites qu’il allait certainement lui dire, elle
l’accueillit froidement, répondant avec une contrainte visible aux
questions courtoises qu’il lui posait sur sa santé. Pourtant, quand ses
yeux rencontraient le regard du jeune homme, elle sentait son cœur
rigide et comme évanoui sursauter faiblement, car c’était là un regard
qui savait lire au delà de l’apparence, déchiffrer les arcanes cachés de
la pensée, un regard gênant comme une lumière trop vive.
Pour ce poète, en effet, l’âme humaine avait peu de mystère, étant
l’objet de sa constante étude. Il savait que, pour obtenir sa confiance,
il faut l’observer non point avec la curiosité sèche du savant ou de
l’analyste, mais avec la charité indulgente de l’ami. C’est pourquoi il
abordait tout être avec cette sympathie chaleureuse dont Laurence avait
éprouvé la douceur. Déjà, elle n’était plus pour lui une étrangère. Dès
leur première rencontre, il avait remarqué ce visage marqué au sceau de
la douleur. Ce signe l’avait tout d’abord attiré vers elle, forçant sa
sympathie. Puis il avait entendu M. Hecquin parler du caractère triste,
fier et sauvage de sa femme; il l’avait vue malheureuse et il savait
qu’elle ne se consolait pas. Maintenant, il regardait le cadre où elle
passait ses journées: une grande bibliothèque, quelques sièges, un divan
bas où gisait sur les coussins, près d’elle, un volume entr’ouvert.
Devant la fenêtre, un immense bureau encombré de papiers. Ce décor
sévère, nullement féminin, révélait une vie recueillie, toute
spirituelle. Cyril s’y trouvait à l’aise. Le silence de Laurence, sa
froideur même avaient pour lui du charme. Il ne voyait dans son attitude
contrainte que la réserve de la créature solitaire, habituée à se passer
des hommes. Il voulait trouver le chemin de ce cœur farouche et ce
n’était point après tout si difficile. L’être humain est sans défense
contre l’être humain son semblable, car il l’aime profondément, bien
qu’il ait peur de lui, bien qu’il s’en défie. Il ne désire que son
approbation, son estime, ses consolations, son amour.
Il y avait sur une petite table, à côté de Laurence, une photographie de
Paul Dacellier, en uniforme d’officier d’état-major. Le jeune poète
l’aperçut et, se penchant un peu, se mit à l’examiner avec un intérêt
grave et respectueux.
--C’est le meilleur portrait qui ait été fait de mon père, murmura
Laurence en rougissant violemment. Bien qu’il soit un peu ancien, je
l’aime plus que tous les autres.
Cyril prit entre ses mains l’étroite image et la considéra plus
attentivement encore.
--Je n’ai vu qu’une fois le colonel, dit-il, mais je le reconnais. On ne
peut oublier ce visage admirable et si fier. Oui, la ressemblance est
frappante: c’est bien la bouche amère et triste... l’emportement de la
narine... Pourtant le portrait ne peut rendre la beauté du regard qui
m’avait tant frappé. C’était un regard émouvant, celui du chef et de
l’entraîneur d’hommes, un regard à la fois impérieux, scrutateur et
rêveur qui vous entrait dans le cœur comme un couteau, et puis se
détournait, s’envolait au delà du monde pour contempler des choses
infinies: la victoire, la gloire, je pense. Votre père devait n’être
occupé que d’elles.
Laurence écoutait, cherchant à dominer cette irrésistible émotion qui
lui arrachait malgré elle,--oh! après quelles luttes,--de rares larmes,
arrêtées au bord des paupières et sévèrement réprimées. Peu d’êtres sur
la terre avaient compris son père. Le colonel Arêle et Ursule seuls,
après sa mort, avaient su parler de lui avec amour. Son fils, Juliane,
M. Hecquin s’étaient tus, lui refusant ces éloges que nous devons à tous
les disparus. Sur chaque tombe, il y a quelque chose à dire, des
honneurs à rendre à celui qui n’est plus, et que recueille, comme une
consolation suprême, le cœur que sa perte a brisé. Mais la mémoire de
Paul Dacellier n’avait reçu que de rares hommages, peu de couronnes.
Laurence, bien souvent, s’était étonnée que quelqu’un d’aussi noble ait
pu, dans la vie et la mort, rester à ce point méconnu. Cyril avait à
peine vu le colonel. Pourtant il en parlait avec une sorte
d’enthousiasme. Il avait admiré ce visage si beau pour les yeux de
Laurence. Elle eût voulu le remercier et ne trouvait aucune parole, tant
sa surprise était profonde.
--J’ai pu causer un instant avec le colonel, le jour de votre mariage,
reprit Cyril. Il m’est apparu comme le type parfait de l’officier, type
admirable, mais injustement méconnu de nos jours et voué à la plus
grande infortune. Créé en effet pour être l’homme d’action par
excellence, il se trouve condamné à rester l’homme chimérique et rêveur
que nul ne comprend plus. Le poète même, autrefois si bafoué, est plus
respecté que lui, trop respecté, car l’hommage de la foule n’est
désirable pour personne. Mais l’officier, tourmenté d’héroïsme, alors
que nul ici-bas n’est plus héroïque, semble un illuminé, un fou. Il aime
la guerre, le sacrifice, la mort; il déteste les ennemis, les étrangers,
alors que nous voulons adorer toute l’humanité, alors que nous ne
glorifions que la paix et la vie. De tout cela, le colonel a dû beaucoup
souffrir. Je m’explique l’amertume de ses paroles lorsqu’il me dit que
sa carrière était la plus dure qu’on pût choisir.
Ah! combien cette louange, si juste, si sincère, était douce au cœur de
Laurence. Il lui semblait merveilleux que Cyril, en si peu de temps, ait
pu comprendre ainsi son père, pénétrer entièrement une âme restée
secrète pour la plupart des hommes. Sa défiance s’était évanouie. Elle
voulut que le jeune poète connût mieux encore celui qu’il avait admiré.
Elle se mit à lui parler comme à un ami. Elle lui conta toute la vie du
colonel. Elle dit comment la haine d’un misérable l’avait réduit à
l’oisiveté, brisant sa carrière et son cœur. Elle dit sa longue agonie.
Cyril l’écoutait en silence. Soudain, les yeux de Laurence se remplirent
de larmes, un flot de sang empourpra ses joues:
--Vous ne savez pas, dit-elle avec un sanglot, vous ne savez pas que mon
père s’est tué?
Pourquoi révélait-elle à un étranger ce tragique secret? Voulait-elle
tenter une dernière expérience, réclamer une fois encore un secours
humain? Cédait-elle au désir de revoir, une fois encore, sur le visage
du poète, l’expression de pitié si profonde qui, un jour, lui avait été
douce? Son attente ne fut pas trompée. Son cri, son aveu firent pâlir
Cyril, changeant sa belle figure. Dans un mouvement d’irrésistible
affection, il lui saisit la main. Mais il ne disait rien; avant d’oser
la plaindre, il prenait en lui sa douleur, s’efforçait de souffrir ce
qu’elle avait souffert. Et il semblait défaillir d’émotion tandis qu’à
voix basse, entrecoupée, elle évoquait la mort de Paul Dacellier.
--Il n’y a pas de consolation pour moi, murmura-t-elle en finissant son
récit, vous devez le comprendre, ni sur la terre, ni au delà.
--Il y a Dieu pourtant, dit-il.
Elle eut un rire désespéré.
--Si je croyais en lui, je ne pourrais plus vivre, s’écria-t-elle avec
violence. Le Dieu des catholiques est un juge implacable. Si j’admets
son existence, je dois croire que mon père est perdu pour l’éternité,
puisqu’il a enfreint le plus grand commandement qui nous ait été donné,
puisqu’il a commis l’acte de révolte suprême.
--Oui, mais dans un accès de délire, sans savoir ce qu’il faisait, dit
doucement Cyril. Qui pourrait le condamner? Vous ne songez pas assez à
la miséricorde de Dieu, à son amour pour nous. Nul ne connaît le mystère
de la dernière heure. C’est le moment où la sollicitation divine se fait
irrésistible. J’imagine qu’alors l’âme est assistée par toutes les
prières des saints, des prêtres, des religieuses qui l’aident à opérer
sa réconciliation suprême et allègent sa dette. D’ailleurs, elle n’est
point vraiment pauvre, si elle peut offrir pour son salut, à défaut
d’autres mérites, une grande douleur, et votre père avait beaucoup
souffert.
--Sans résignation, sans amour, dans une perpétuelle révolte, objecta
Laurence.
--Qu’en savez-vous? reprit Cyril avec une autorité grandissante. Il vous
l’a dit peut-être. Mais quel est le malheureux qui n’ait pas, pour la
croix qui l’accable, une certaine tendresse? Presque tous les
infortunés, même lorsqu’ils se croient athées, souffrent mystiquement,
adorant, comme les chrétiens, leur martyre. Vous-même,--il hésitait, car
il ne savait pas si elle pourrait le comprendre,--n’avez-vous pas
éprouvé, dans vos pires épreuves, une certaine pitié pour les heureux?
Si cela était, vous auriez, malgré vous, reconnu la sainteté de la
douleur et son utilité.
Laurence était devenue toute pâle, car ces paroles lui révélaient le
mystère de son propre cœur. Jamais, en effet, quelle que fût sa peine,
elle n’avait envié les heureux du monde; au contraire, elle les
plaignait. Elle avait pitié de Juliane, de son frère, de Gaston Noret.
Il lui semblait évident qu’ils perdaient leur vie puisqu’ils ne
souffraient pas. Peut-être son père avait-il partagé cette conviction.
Peut-être sa révolte apparente cachait-elle une sublime et secrète
résignation. Peut-être ses longs tourments l’avaient-ils purifié,
préparé à paraître devant son juge.
Elle accueillit passionnément cette espérance, s’étonnant que ce fût
Cyril qui la lui rendît. Elle observait curieusement cet inconnu qui la
comprenait mieux qu’un ami, cet être jeune qui semblait savoir tant de
choses. Elle demanda timidement:
--Est-ce que vous avez la foi?
Il tressaillit. Son regard exprima tout à coup une humilité déchirante.
--J’espère la retrouver un jour tout à fait, murmura-t-il tristement.
Laurence se sentait extrêmement troublée. Ainsi la religion catholique
n’était point pour Cyril, comme pour André Dacellier, Gaston Noret, tant
d’autres, une chose méprisable, un système insoutenable, suranné,
ridicule, bon tout au plus à bercer quelques vieilles femmes. Il n’avait
pas vécu cependant, comme les Arêle, dans un milieu austère,
soigneusement fermé où les bruits du monde ne pénétraient qu’assourdis.
Il était trop jeune, trop ardent, trop charmant, pour n’avoir pas subi
le joug des passions humaines. Elles l’avaient conduit sans doute à
rejeter les pratiques de la foi chrétienne, mais il semblait le
regretter amèrement. Son intelligence s’inclinait devant le mystère
infini et son âme était secrètement dévorée par le désir de Dieu.
Cette constatation causa à Laurence un bonheur dont elle fut vivement
surprise. Elle eût voulu interroger plus longuement le jeune poète. Mais
ils se connaissaient trop peu pour pouvoir, sans manquer de pudeur,
continuer un entretien si grave. Cyril le comprit. Il se leva,
s’approcha de la bibliothèque, examina les ouvrages qui s’y trouvaient
et commença d’interroger Laurence sur ses préférences. Elle s’étonna
bientôt de la ressemblance absolue de leurs goûts. Parfois, il ouvrait
un livre, y cherchait une phrase ou un vers favori: c’étaient ceux
qu’elle admirait et relisait sans cesse. Elle achevait de mémoire le
passage qu’il lui citait. Et, pénétrés du même plaisir, de la même
émotion, ils se regardaient avec des yeux exultants et ravis. Laurence
s’aperçut bientôt que la culture de Cyril était mille fois plus étendue,
plus complète que la sienne, elle fut confondue et charmée, en mesurant
l’abîme de son ignorance. Lui, au contraire, s’émerveillait, n’ayant
jamais encore rencontré nulle femme nourrie de poésie plus forte et plus
sublime.
--Je mets aujourd’hui toute ma bibliothèque à votre disposition, dit-il
en terminant le petit examen qu’il venait de lui faire subir. Il faudra
que je vous fasse lire Dante, Agrippa d’Aubigné, Milton, toute la Bible.
Vous avez naturellement le goût des choses éternelles et vous saurez
comprendre et admirer ce que j’aime.
Laurence entrevit un avenir magnifique. Elle avait l’esprit curieux,
mais peu actif. Depuis des années, privée de conseil, elle relisait
toujours les mêmes auteurs, tournait perpétuellement dans le même
cercle. Si vraiment Cyril voulait s’intéresser à elle, s’il voulait la
traiter comme une amie, il pourrait la diriger, donner à son
intelligence des aliments nouveaux, lui révéler des chefs-d’œuvre trop
longtemps ignorés. Elle lirait pour lui, avec lui, et la grande solitude
intellectuelle dont elle souffrait depuis si longtemps prendrait fin.
Mais comme, enivrée de cette espérance, elle considérait en silence le
jeune poète, elle fut tout à coup épouvantée de sa beauté.
Beauté merveilleuse en effet, à la fois charnelle et spirituelle,
expressive et charmante. Si ce visage, privé de vie, eût été modelé dans
le marbre ou la pierre, la pure rectitude des traits, la splendeur du
front haut et noble, la ligne impétueuse de la chevelure blonde rejetée
en arrière auraient suffi à le rendre admirable pour l’artiste le plus
sévère. Aux femmes, il devait plaire surtout par des attraits plus
périssables, par cette jeunesse resplendissante qui colorait son teint
pâle, et entr’ouvrait mollement, sous la soyeuse moustache, la bouche
ronde, gonflée, voluptueuse, aisément souriante. Laurence admirait
surtout les belles narines palpitantes qui prêtaient à cette
physionomie, parfois trop souriante, une expression de violence
passionnée, d’emportement presque sauvage. Pour les yeux, à la fois si
profonds et si tendres, souvent troublés, toujours pleins de lumière,
elle en pouvait à peine supporter l’insoutenable éclat. Et triste,
éblouie jusqu’à la consternation, elle contemplait cette figure
inoubliable.
--Lui, mon ami! songeait-elle, quelle folie! Il est trop beau. Il ne
doit aimer que lui-même, comme Lætitia. Elle aussi avait un abord
extraordinairement caressant et tendre. Cyril lui ressemble. Il est plus
intelligent qu’elle, mais sans doute aussi perfide. Son regard ment. Sa
bonté n’est qu’apparente. Ses paroles les plus touchantes, les plus
compatissantes doivent lui être inspirées par un affreux désir de
plaire.
Une défiance morose envahit son cœur. Elle se souvint des nombreux
services que son mari rendait depuis des années à la famille de Clet et
s’expliqua ainsi l’attitude de Cyril. Les attentions dont il l’avait
comblée s’adressaient sans doute à M. Hecquin, envers lequel il
acquittait un devoir de politesse et de reconnaissance. Cette pensée lui
fut amère, elle s’affligea de n’avoir pas su se défendre contre cet
étranger trop aimable. En lui parlant avec un si grand abandon de son
père, des livres qu’elle aimait, elle venait de lui révéler sans pudeur
toute la misère de sa vie, toute l’ardeur de son âme. Il fallait au plus
tôt réparer cette faute.
Cyril, qui venait de passer deux heures avec elle dans une intimité
charmante, la vit redevenir tout à coup hostile et glacée. Habitué à
vivre près des femmes, connaissant leurs faiblesses et leurs
bizarreries, il comprit sans effort ce caractère malheureux, se montra
plus affable encore. En quittant Laurence, il lui promit de revenir
bientôt.
--Inutile, dit-elle, inventant aussitôt un prétexte. Je vais partir sans
doute très prochainement pour la Bretagne.
--Ah! tant mieux, dit-il affectueusement. Un changement d’air vous était
nécessaire et c’est toujours à la nature qu’il faut demander force et
consolation. Mais, donnez-moi votre adresse, je vous enverrai là-bas des
livres qui vous plairont, j’en suis sûr.
--Je ne sais pas encore où j’irai, balbutia-t-elle, j’hésite entre
plusieurs plages.
--Aussitôt que vous serez installée, envoyez-moi un mot, insista Cyril.
--J’écris peu, objecta-t-elle évasivement.
--Eh bien! M. Hecquin me donnera votre adresse, reprit-il bonnement, et
dès que vous serez de retour, je reviendrai vous voir, si vous le
permettez.
Son engageante grâce n’eut point raison de Laurence. Elle répondit avec
une indifférence ennuyée:
--Ce sera tout à fait comme vous voudrez.
Il ne fut pas blessé de son impolitesse, au contraire, il s’en amusa.
Une gaîté soudaine brilla dans son regard. Il ne put retenir un léger
éclat de rire. Et comme elle le regardait surprise, un peu offensée:
--Je ris de votre amabilité parfaite, expliqua-t-il avec aisance,
amabilité dont je n’ai encore rencontré nul exemple et que l’on pourrait
comparer justement à celle d’une porte de prison. Vous êtes un peu
décourageante, ajouta-t-il très doucement.
Alors, par un de ces revirements habituels à sa nature impulsive,
Laurence fut saisie d’une folle colère contre elle-même. Elle se
reprocha sa froideur, comme elle s’était reproché sa confiance. Cyril
avait été bon et charmant. Spontanément, il l’avait recherchée la
sachant triste et solitaire. Pourtant, sans raison, elle venait de
refuser l’amitié flatteuse qu’il semblait vouloir lui offrir; elle
l’avait traité comme un importun, opposant à ses avances un mépris
injurieux.
--Il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle avec humilité. Je serais désolée
de vous avoir blessé.
Sa bouche tremblait comme celle d’un enfant qui va pleurer. Cyril
s’empressa de la rassurer.
--Blessé! Nullement, chère madame. Vous n’êtes pas d’un naturel aimable,
mais je suis loin de vous en faire un crime. J’aime assez les êtres
farouches, à condition qu’ils ne le soient pas trop pour moi.
Elle lui tendit la main: son cœur s’épanouit.
--Je vous enverrai mon adresse pour réparer mes torts, dit-elle en
riant. Et si vous voulez bien m’écrire de temps à autre et, plus tard,
venir me voir souvent, vous me ferez le plus vif plaisir.
--Ah! mon Dieu, vous savez être exquise quand vous le voulez. Je ne
l’aurais pas cru, dit-il avec une impertinence qui restait caressante.
Son visage était si rayonnant que la jeune femme supporta sa raillerie
bénigne. Ils se séparèrent enchantés l’un de l’autre.
Laurence, qui, le matin, ne songeait nullement à s’absenter, le soir
même résolut d’accomplir les projets de voyage dont elle avait par
hasard entretenu Cyril. Son cœur avait changé sans qu’elle sût pourquoi.
La terre ne lui paraissait plus déserte, ni la mort enviable. La
bienveillance de Cyril pour elle, son charme, sa grâce la rattachaient
au monde. Elle voulait se soigner, chercher la paix, revivre.