Bien qu’apaisée, Laurence dormit cette nuit-là d’un sommeil pénible,
troublé par de continuels cauchemars. Elle dormait encore à neuf heures
du matin et, en rêve, cherchait à secourir son père que déchiraient sous
ses yeux des bêtes furieuses. L’extrême acuité de sa souffrance ne
parvenait pas à dissiper sa torpeur; ses yeux ne se rouvraient par
instants que pour se refermer aussitôt. Comme un naufragé qui se débat
au milieu des vagues, et tantôt remonte à la surface, et tantôt sombre
sous la masse de l’eau, son âme luttait en vain contre le songe atroce
qui la ressaisissait sans cesse. Enfin les larmes qui ruisselaient sur
ses joues la réveillèrent. Elle étendit la main et sonna, selon sa
coutume, pour demander son déjeuner. Nul ne répondit à son appel. Au
bout d’un moment, étonnée de ne pas voir paraître sa femme de chambre,
elle s’assit sur son lit, regarda sa montre, et, comme elle prêtait
l’oreille, elle entendit un bruit lointain de conversation. Des voix,
dont elle ne pouvait distinguer le nombre, s’élevaient, se répondaient
l’une à l’autre, dans un bourdonnement continu, coupé de brusques
silences ou d’exclamations confuses. Ce murmure, assourdi par les portes
closes, ne tarda pas à l’inquiéter. Elle trembla, comme à l’approche
d’un danger encore imprécis, courut à sa fenêtre, ouvrit les rideaux,
cherchant le prompt secours de la lumière. Un beau rayon de soleil pur
et calme entra dans sa chambre, chassant devant lui tous les fantômes de
la nuit. Sa terreur lui parut étrange, presque comique. Comment
avait-elle pu s’effrayer d’un bruit de voix? C’étaient, certainement,
ses domestiques qui, la croyant encore endormie, bavardaient dans
quelque pièce, oubliant leur service. Elle passa un peignoir et sortit
de sa chambre pour les rappeler à l’ordre.
Quand elle fut dans le corridor, elle perçut plus nettement le murmure
qui l’avait inquiétée. Plusieurs personnes parlaient avec animation,
mais ces voix lointaines n’avaient rien de joyeux. Laurence discernait,
dans ce chuchotement sourd et entrecoupé, l’accent de la consternation.
Puis, tout à coup, un bruit sinistre de sanglots lui parvint, confirmant
ses appréhensions les plus sombres. Elle avait maintenant la certitude
que le malheur était entré dans sa maison. Tremblante, hagarde, elle
courait vers lui. Arrivée près de la portière qui seule la séparait de
l’antichambre, elle s’arrêta pour écouter. Une voix vacillante,
méconnaissable, trempée de larmes, disait à ce moment:
--Du sang! mais oui... il y en avait partout!... Oh! mon Dieu!... une
mare de sang!...
Laurence souleva le lourd rideau de velours. Sa femme de chambre et sa
cuisinière étaient là, debout, entourant une autre personne qui pleurait
lamentablement, courbée en deux. Dans cette forme gémissante, Laurence
reconnut une toute jeune bonne, entrée depuis huit jours seulement chez
son père. Les trois servantes, en apercevant leur maîtresse, poussèrent
un cri aigu. Elles reculaient éperdues, comme à l’aspect d’un spectre,
les mains levées, en répétant:
--Ah! madame!... madame!...
Puis elles se turent. La femme de chambre du colonel se remit à pleurer,
et ses sanglots retentissaient seuls dans l’horrible silence. Laurence
marcha vers elle, la saisit par le bras, si brutalement qu’elle faillit
la renverser. Son regard fixe l’interrogeait impérieusement. L’enfant,
meurtrie par l’étreinte, et trop bouleversée pour ménager personne,
avoua d’un seul coup toute la vérité:
--Ah! mon Dieu!... dit-elle à travers ses sanglots, ah! mon Dieu! le
pauvre monsieur!... nous l’avons retrouvé... au matin... dans son
cabinet de toilette... étendu dans son sang, la gorge ouverte... Il
avait encore dans les mains... son rasoir... Il était déjà froid! Plus
rien à faire... Pourtant... j’ai couru chercher le docteur... Nous
l’avons bandé...
Elle eût parlé longtemps encore, avec ce plaisir inconscient
qu’éprouvent les gens du peuple, même les plus sensibles, à raconter en
détail une catastrophe dont ils ont été les premiers témoins. Mais elle
vit Laurence chanceler comme un arbre qui va s’abattre et se tut,
étendant les bras pour la recevoir. Son geste fut inutile.
L’évanouissement ne vint pas au secours de ce pauvre être à la torture.
Car la douleur n’est dangereuse que pour les heureux, pour ceux qui
n’ont jamais pleuré, pour les faibles que foudroie son premier contact.
Ce malheur, si grand qu’il fût, n’était point, pour Laurence, inattendu.
Bien des fois déjà son imagination, ses rêves, sa tendresse inquiète,
l’avaient avertie qu’il viendrait. Bien souvent, elle avait par avance
vécu cette heure funèbre. Debout, immobile, elle appela vainement à son
aide l’oubli, la folie, la mort, une douce grâce de Dieu. Nulle
consolation céleste ne lui fut accordée. Nulle voix ne s’éleva pour
démentir l’affreuse nouvelle. Et comme elle espérait encore quelque
secours, elle crut voir, elle vit nettement, de ses pauvres yeux
hallucinés, la figure blême de son père au milieu d’un halo de sang. Ce
fut une souffrance physique, suraiguë, comme celle de la chair broyée
dans des tenailles. Elle poussa un cri discordant et s’enfuit en courant
du côté de sa chambre.
Elle courait, elle fuyait cette douleur incorporée à ses os et qu’elle
emportait partout avec elle. Elle avait des gestes désordonnés, comme un
être dont les vêtements ont pris feu, dont la chair déjà brûle et qui se
tord au milieu des flammes. Les servantes vainement s’empressaient
autour d’elle, avec une compassion sincère. Repoussant leurs soins
dérisoires, et sans interrompre sa marche, elle cherchait à rassembler
ses vêtements. Sa femme de chambre qui la suivait, l’habilla presque au
vol. Dès qu’elle fut prête, elle s’élança dehors, la tête baissée,
pressant son manchon sur sa bouche, étouffant dans la fourrure profonde
les gémissements qui lui montaient du cœur aux lèvres.
En entrant dans l’appartement du colonel, elle reçut dans ses bras une
forme pitoyable:
--Ma chérie!... ce n’est pas ma faute, bégayait Ursule en sanglotant.
Oh! toutes les nuits... j’entendais à travers la cloison ses moindres
mouvements... Dès qu’il souffrait, je m’éveillais. Et... cette nuit...
Oh, mon Dieu!... J’ai pu dormir... dormir, tandis qu’il mourait...
Le contact de cette douleur si poignante et si vraie attendrit Laurence,
lui arracha enfin un flot de larmes salutaires.
--Pauvre Ursule! murmura-t-elle, n’ayez pas de remords... Nul ne pouvait
le sauver de lui-même, car je l’ai tenté!... Et voyez...
Toutes deux, s’appuyant l’une à l’autre, pleuraient leur défaite et
l’inutilité de leur amour. Et en pleurant, elles s’embrassaient. Ces
effusions adoucissaient un peu leur commune souffrance. Puis, elles se
dirigèrent vers la chambre du colonel. Laurence chancelait et tremblait
de tous ses membres. Son imagination lui représentait encore l’horrible
spectacle évoqué par la femme de chambre. Mais, depuis sept heures du
matin, Ursule avait eu le temps de faire la toilette du mort. Dans la
chambre aux rideaux fermés qu’éclairaient seulement deux bougies placées
près du lit, il reposait sur les oreillers blancs, les mains jointes, un
crucifix sur la poitrine. Des bandages épais recouvraient sa blessure.
Une expression de calme extraordinaire et de suave humilité flottait sur
ce visage, si inquiet, si sombre dans les jours de la vie. Les traits,
jadis constamment bouleversés, étaient maintenant détendus comme par un
vague sourire. Les paupières semblaient fermées par le recueillement sur
un regard de lumière et d’amour. Peut-être, dans la clarté fulgurante de
la dernière heure, l’âme avait-elle vu le ciel ouvert et s’était-elle
envolée, radieuse, imprimant par pitié, sur sa forme terrestre, le signe
de la paix pour rassurer ceux qui l’avaient aimée. Laurence
s’émerveillait devant cette figure si douce. La pensée que son père,
après un si long martyre était peut-être heureux, ranimait son cœur
déchiré. Ursule subissait les mêmes impressions consolantes. Elles
s’avouèrent d’un regard leur tremblante espérance. Et toutes deux
agenouillées près du lit, souriaient à travers leurs larmes en répétant:
--Comme il est beau! comme il est calme!
L’arrivée de Juliane et d’André les arracha bientôt à leur triste
extase. Laurence ne put dominer un mouvement de recul lorsque son frère
l’embrassa d’un air gêné, en prononçant quelques paroles vaguement
compatissantes. En présence de la douleur qu’il niait, de la mort qu’il
eût voulu pouvoir nier aussi, ce grand indifférent, effaré, désemparé,
se figeait dans une attitude conventionnelle. Sa figure portait mal le
masque de consternation qu’il y avait appliqué à la hâte. Dans cette
chambre mortuaire, il avait l’aspect choquant et bizarre d’un être
brusquement arraché à son milieu, jeté dans un monde nouveau dont il ne
connaît pas les usages, où il évolue avec une circonspection maladroite.
Déjà, fatigué de cette contrainte, il songeait au jour très prochain où
il lui serait permis d’oublier.
Juliane, au contraire, semblait au désespoir. Elle pleurait, elle
pleurait si fort, qu’un moment Laurence en fut touchée, s’étonna de lui
trouver plus de cœur et de sensibilité qu’elle ne l’eût supposé. Mais la
crainte de la réprobation du monde tourmentait seule la jeune femme. Un
suicide dans sa famille n’était point chose avouable, elle se sentait
humiliée et déshonorée.
--Oh! chère, sanglotait-elle naïvement, en attirant sa belle-sœur dans
le salon contigu à la chambre du colonel, oh! chère, quel affreux
malheur! Avez-vous songé à recommander aux bonnes de ne point trop
parler, de ne pas prononcer le mot de suicide? Il faut éviter à tout
prix que cela se sache.
Laurence lui tourna le dos, sans même lui répondre. Alors elle rassembla
autour d’elle les domestiques, les remercia de leur dévouement,
s’appliqua à leur démontrer, contre toute évidence, que la mort du
colonel était due à un accident.
Ce fut elle qui remarqua la première l’absence de M. Hecquin. Nul, en
effet, n’avait songé à le prévenir. Ursule s’était reposée de ce soin
sur Laurence. Celle-ci, dans le bouleversement de sa douleur, avait plus
que jamais oublié l’existence de son mari. Juliane, scandalisée de cette
infraction au code de la politesse et des convenances familiales, se
hâta d’envoyer André boulevard Haussmann. M. Hecquin ne se fit pas
attendre. Il accourut, imposant et gourmé comme un maître des
cérémonies. En entrant dans la chambre du mort, il fit avec ostentation
un grand signe de croix. Ses longues jambes fléchirent, comme sous
l’impulsion d’un ressort. Il s’agenouilla, se recueillit un instant.
Puis, apercevant sa femme, prostrée au pied du lit, il alla vers elle,
l’embrassa et murmura d’une voix étouffée, dont les intonations
restaient savantes:
--Il était votre père, mon enfant, je l’aimais, par voie de
conséquences, inéluctablement.
Il embrassa également Ursule et Juliane. Après quoi, satisfait de lui,
certain d’avoir parfaitement accompli son devoir, il s’absorba dans ses
pensées. Nul ne pouvait deviner, en étudiant sa figure rigide, s’il
méditait tristement sur la mort ou si, déjà, oubliant le spectacle qu’il
avait sous les yeux, il débrouillait en esprit quelque affaire
compliquée, ou cherchait à prévoir les prochains cours de la Bourse.
A midi enfin, M. Hecquin, Juliane et André, épuisés de tant d’émotions,
descendirent dans un restaurant voisin. Peu après, arriva le colonel
Arêle, prévenu par dépêche. Sa présence fut pour Laurence une
consolation. Lui du moins ne cherchait pas à adopter une attitude, et
nul ne pouvait suspecter la sincérité de sa douleur. Ami incomparable,
il avait perdu son ami; chrétien, il tremblait sur le sort d’une âme
qu’il savait si mal préparée à paraître devant son juge. Pour la
première fois, ce grand résigné parut perdre tout courage lorsqu’il
apprit que Dacellier s’était donné la mort. Il plia, il chancela sous
cette croix trop lourde. Son regard clair et doux s’obscurcit, sa tête
s’abaissa sur sa poitrine. Ses mains se joignirent dans un geste de
détresse, refusant ce malheur sans remède et sans consolation. Touchée
d’un chagrin si poignant, Laurence répéta alors à son vieil ami son
dernier entretien avec son père, et la promesse qu’elle lui avait
arrachée. Il l’écoutait attentivement et, peu à peu, retrouvait
l’espérance.
--Dieu soit béni! dit-il enfin en regardant avec tendresse le visage du
mort, nous qui le connaissions, nous savons que lui, l’honneur même, ne
pouvait renier un serment. Sa volonté ni sa raison n’ont eu aucune part
à l’acte qu’il a commis, sans doute, dans un moment d’égarement, dans un
de ces accès où il n’était plus maître de lui. L’Eglise ne lui refusera
pas la sépulture religieuse, le crime du suicide ne pèse pas sur son
âme.
--Ah! gémit Ursule avec ferveur, ni ce crime, ni aucune faute. Il a trop
durement souffert pour n’être pas dès maintenant pardonné.
Le colonel Arêle, plus éclairé, plus strict, hocha la tête en soupirant.
--Il convient de beaucoup prier, dit-il simplement.
Et, se tournant vers Laurence, il ajouta, avec un accent d’irrésistible
supplication:
--Ne voulez-vous point le faire avec moi, chère enfant?
Elle refusa d’un signe doux et inflexible. Jamais la religion ne lui
avait paru moins consolante, plus amère. Elle était convaincue, comme
son vieil ami, de l’irresponsabilité absolue de son père au moment du
suicide. Mais, tout de même, il était mort sans sacrement, sans
réconciliation, après des années de révolte. Selon le dogme catholique,
son âme, sauvée peut-être au dernier moment par un acte d’amour, ne
pouvait cependant entrer au ciel sans une longue expiation. Cette loi si
dure épouvantait la jeune femme. Elle préférait croire qu’un Dieu sans
exigence accueillait au delà de la mort les esprits délivrés sans leur
demander aucun compte, et qu’il suffisait, pour avoir droit à toute une
éternité bienheureuse, d’avoir vécu et cruellement souffert. Pourtant,
elle ne vit pas sans émotion le colonel Arêle, s’agenouiller auprès du
lit de son ami, avec une expression d’ineffable recueillement. Bientôt,
attirée comme par un charme tout-puissant, elle prit place à ses côtés,
s’appuya contre son épaule. Il l’entoura de ses bras. Et, tandis qu’il
priait, subjuguée par une paix plus forte que sa douleur même, elle se
reposait doucement contre ce cœur fidèle.