KEATS.

Paul Dacellier était revenu d’Uriage assez bien portant. Cette

amélioration dura peu et, dès le début de l’hiver, sa santé déclina avec

une rapidité foudroyante. En quelques semaines, il prit l’aspect d’un

vieillard. Sa faiblesse était telle qu’il pouvait à peine se tenir

debout. L’après-midi, lorsque le temps le permettait, Ursule l’emmenait

au Luxembourg. Soutenu par elle, appuyé sur une canne, il faisait

quelques pas dans les allées. Le sentiment de sa déchéance physique, les

regards de pitié que lui jetaient les passants lui étaient si pénibles

qu’il refusa bientôt de sortir. Jamais la vie ne lui avait paru si

longue. Il demeurait tout le jour prostré dans son fauteuil, oisif,

inerte, à demi somnolent, jusqu’à l’heure où commençaient pour lui les

épouvantes de la nuit. Dès que l’ombre tombait, il devenait dangereux de

le laisser seul. C’est le moment que Laurence choisissait pour lui faire

sa visite quotidienne.

Dacellier aimait toujours sa fille, il eût souffert de ne plus la voir.

Mais sa présence ne lui apportait aucune consolation. Vainement

cherchait-elle, lorsqu’elle arrivait, un sourire, un rayon de joie sur

ce visage qui semblait celui d’un condamné au sortir des tortures de la

question. Le colonel l’accueillait toujours avec le même regard

d’anxiété morne. Elle s’asseyait à ses côtés, lui lisait un journal,

sans savoir s’il l’écoutait. Ce devoir accompli, elle échangeait avec

Ursule des propos décousus, incohérents, qui trahissaient leur

inquiétude. Le bruit de leurs voix semblait agréable au malade.

Lorsqu’elles se taisaient, le croyant endormi, il leur faisait signe de

continuer leur conversation. Mais il n’y prenait aucune part. Le sens de

leurs paroles lui échappait. Et Laurence, effrayée de sa pâleur et de

son immobilité, saisissait par moments sa main brûlante pour s’assurer

qu’il vivait encore.

Chaque soir, l’aspect de son père la frappait plus cruellement. Chaque

soir, en le quittant, elle tremblait de ne plus le retrouver, elle

croyait toujours l’embrasser pour la dernière fois, car il lui semblait

que seules les angoisses de l’agonie, l’approche de la mort, pouvaient

décomposer à ce point une figure humaine. Sauf Ursule, nul ne comprenait

la pitié impuissante, désespérée, dont Laurence souffrait jusqu’à

l’affolement. Juliane et André n’étaient plus reçus par le colonel qui

ne voulait voir que sa fille. Ils ne pouvaient deviner les progrès de sa

maladie. M. Hecquin, voyant un jour sa femme revenir de la rue Vaneau

fort tard et toute bouleversée, parut étonné.

--Ma chère enfant, lui dit-il avec condescendance, tout me porte à

croire que votre inquiétude est excessive, pour ne pas dire

déraisonnable. Votre père n’est pas bien portant, c’est certain, et je

comprends que cela vous attriste. Mais je parlais encore de lui tout à

l’heure avec André. Il pense comme moi que son état n’a rien d’alarmant

et que le colonel retrouverait vite la santé, pour peu qu’il ait la

volonté de guérir.

--Il faudrait pour cela que sa volonté ne fût pas malade, riposta

Laurence avec emportement. D’ailleurs, quelle valeur a l’opinion

d’André, je vous prie? Ce garçon bien portant est trop égoïste pour

s’inquiéter de personne ici-bas, et surtout de son père qu’il n’a jamais

ni compris, ni aimé.

--Ah! vraiment, je ne savais pas, murmura M. Hecquin, battant prudemment

en retraite.

Bien qu’il conservât son optimisme, il n’essaya plus de raisonner

Laurence. Elle avait beau, le soir, apparaître au dîner les yeux rouges,

le visage défait: il ne voulait plus voir son anxiété, ni sa douleur.

Paisible, satisfait, il mangeait avec appétit, parlait de la pluie, du

beau temps, des derniers événements politiques. Il ne semblait pas

remarquer le silence de Laurence, ni même les regards indignés que, par

moments, elle attachait sur lui.

Cependant, le second congé du colonel allait prendre fin. Sa fille et

les Arêle le pressaient d’en réclamer un autre, illimité. Mais il

n’avait plus aucun espoir de guérir. Un jour, sans consulter personne,

il envoya sa démission au ministère de la Guerre, rompant le dernier

lien qui l’attachât encore au monde.

Ce soir-là, M. Hecquin, en rentrant, trouva sa femme étendue sur un

divan, la tête dans ses bras. Elle leva vers lui un visage ruisselant de

larmes. Il ne parut aucunement ému ni étonné de ce désespoir. Depuis

quelques mois, elle pleurait si souvent!

--Mon enfant, lui dit-il, avec son flegme accoutumé, pardonnez-moi de

vous troubler. Je n’ai pas à vous demander les causes de votre présent

chagrin, encore moins chercherai-je à examiner avec vous si ce chagrin

est justifié. Je craindrais de vous irriter. Mais je tenais simplement à

vous dire que j’ai vu aujourd’hui votre belle-sœur Juliane et qu’elle

m’a chargé de vous souhaiter le bonjour.

S’étant acquitté de cette commission intempestive, M. Hecquin se retira,

laissant Laurence stupéfaite et indignée.

--Non, songeait-elle exaspérée, cet homme abuse, je ne saurais lui

pardonner d’être à ce point grotesque. Ses façons cérémonieuses, ses

déclarations ridicules cachent une insensibilité monstrueuse, je m’en

aperçois aujourd’hui. O père! où retrouverai-je, si tu me quittes, un

cœur aussi grand que le tien? Toi, au moins, tu n’aurais jamais vu

couler mes larmes avec cette tranquillité. Peut-être me les aurais-tu

reprochées, car ton amour est parfois cruel, mais c’est un admirable

amour. Comme je préfère ta violence à la placidité de ce banquier! Que

m’importe qu’il soit de caractère facile. J’aurai toujours froid près de

lui, je me sentirai toujours seule.

Bientôt elle prit l’habitude de dîner rue Vaneau. Le banquier, tout

d’abord, prit son mal en patience. A la longue, il fut scandalisé de

trouver sa maison toujours vide. Il hasarda une timide remontrance.

--Ma place n’est pas ici quand mon père se meurt, lui répondit Laurence.

M. Hecquin se tut. Dès le lendemain, il se réfugia chez Juliane qui,

chaque soir, lui offrit l’hospitalité. Elle flattait sa gourmandise par

des repas fins et succulents, le soignait, l’encensait, écoutait

complaisamment ses doléances, approuvait ses griefs. Et l’époux humilié

ne se lassait pas de blâmer avec elle les bizarreries de Laurence,

l’exagération de son caractère, la violence de ses inquiétudes.

Malheureusement la jeune femme ne se trompait pas. Son affection était

plus clairvoyante que la froide raison de ces gens tranquilles. Le

colonel se mourait; mais sa lente agonie pouvait se prolonger. Son état,

si grave qu’il fût, demeurait stationnaire. Il semblait qu’un miracle

seul lui permît encore de vivre, miracle déconcertant qui perpétuait sa

souffrance sans la guérir, liait encore étroitement l’un à l’autre l’âme

aiguillonnée du désir furieux de la mort, le corps débile et à demi

détruit.

Un soir, Laurence, en entrant chez son père, s’étonna de ne plus trouver

Consul couché à sa place ordinaire devant le feu. Le bon chien, depuis

quelque temps, devenait aveugle, mais jamais son affection pour son

maître n’avait été plus touchante. Il pleurait lamentablement dès qu’on

l’éloignait du colonel, ne consentait à manger que près de lui. Etendu

la nuit au pied de son lit, le jour contre son fauteuil, il ne le

quittait plus. Lorsque le malade était plus souffrant, l’animal, agité,

malheureux, se relevait à tout instant pour le caresser, témoignait une

inquiétude étrange et presque humaine.

Dacellier surprit le regard de sa fille, cherchant son compagnon fidèle.

--Non, dit-il tristement, Consul n’est plus là, je l’ai fait abattre ce

matin.

--Oh! s’écria Laurence, sincèrement affligée, oh! pauvre chien,

pourquoi?

--Allez-vous prétendre que j’ai été cruel? dit le colonel avec un morne

sourire. Je l’aimais autant que vous, mieux que vous. Mais encore

quelques jours, il allait être tout à fait aveugle, le vétérinaire

m’avait prévenu. A quoi bon le laisser souffrir? Il est doux de pouvoir

sauver de la douleur un être animé, fût-il ver de terre ou insecte. Et

la mort est un bon remède.

Il se tut durant un moment assez court; car il y avait des heures où sa

détresse lui montait aux lèvres, où son cœur, trop comprimé par le sceau

du silence, éclatait comme une plaie mal fermée sous l’effort du sang.

--Ah! reprit-il d’une voix basse comme s’il se parlait à lui-même, ah!

s’il y a un Dieu, il faut convenir qu’il est impitoyable. Nous sommes

devant lui comme ce pauvre chien était hier devant moi, aussi désarmés,

aussi faibles. Abattus par la douleur à laquelle nous ne comprenons

rien, nous implorons celui qui peut tout de nous délivrer. Hélas! il ne

tue que les heureux, laissant vivre les misérables. Il n’est jamais las

de nous voir souffrir, et le plus étrange, c’est que les humains n’ont

pas plus que lui pitié de leurs frères. Leurs lois permettent bien

d’abréger la vie d’une bête qui souffre, non celle d’un homme. Si

malheureux, si malade qu’il soit, le magistrat défend qu’on l’achève; le

médecin, ne pouvant le guérir, emploie toute sa science à le retenir sur

la terre. On lui refuse le poison, l’arme qui hâterait sa délivrance.

Laurence couvrit son visage de ses mains avec un gémissement sourd.

Voilà donc les pensées que son père remuait tout le jour. L’obsession du

suicide était en lui. Il repoussait encore l’abominable tentation. Mais

déjà sa volonté chancelait. Déjà il revendiquait la mort comme un droit.

Et, certes, nulle loi humaine, nul amour humain n’avaient assez de force

pour contenir, pour relever cette âme folle et désespérée. Il eût fallu

le frein de la religion, les consolations, les espérances éternelles,

l’amour d’un Dieu.

Laurence ne pouvait rendre à ce malheureux la foi qu’elle avait achevé

de perdre depuis son arrivée à Paris. Elle voyait pour la première fois,

avec une indicible épouvante, le dénuement absolu, l’inimaginable misère

de cet être qu’elle adorait, et n’avait rien à lui donner. Toute sa

tendresse, toute sa pitié ne lui suggérèrent pas une parole capable

d’apaiser cette révolte. Elle éclata en sanglots déchirants.

Le colonel tressaillit comme un homme éveillé par un coup de tonnerre.

Son cœur n’était point glacé, ni insensible. La flamme de l’amour

paternel y brûlait encore. Ce malade si faible retrouva des forces pour

consoler sa fille. Penché sur elle, il caressait de ses doigts diaphanes

ce front où perlait une sueur d’angoisse.

--Eh bien! murmurait-il, est-ce moi qui vous ai fait mal, pauvre enfant?

--Ah! s’écria-t-elle, en tordant ses mains désespérément, de grâce, ne

dites pas que tout est fini pour vous, ne dites pas que vous voulez

mourir!

--Je ne le dirai pas si cela vous afflige, reprit doucement le colonel,

et pourtant que fais-je maintenant sur la terre, à quoi suis-je bon,

pauvre soldat sans armée, chef sans insigne et sans honneur? Je n’avais

d’autre fonction ici-bas que de servir la France. Servir, Laurence! ce

seul bonheur, ce seul devoir m’eût éternellement suffi. Mais voici que

mes forces m’ont trahi, que mon intelligence est morte. Je n’ai plus

nulle raison de vivre.

--Et moi, sanglota-t-elle, ne pouvez-vous vivre pour moi?

Il fut touché de cette prière. Jamais ce pauvre être défiant et sombre

ne s’était cru si tendrement chéri.

Le voyant attendri, Laurence lui saisit les mains et, avec un accent

d’irrésistible supplication, l’implora.

--Promettez-moi que vous ne chercherez pas la mort.

--Chut! chut! ne parlez pas de cela, balbutia-t-il, tout ému. J’ai été

cruel pour vous, il faut me pardonner: ma raison, mon âme me quittent

parfois et je reste sans défense, livré à d’étranges démons.

--Père, insista-t-elle encore tout bas en l’embrassant, père,

promettez-moi que vous ne vous tuerez pas.

Il la regarda longuement, comme pour dissiper toute incertitude. Et dans

ses yeux, elle lut une résignation parfaite, un profond amour.

--Oui, Laurence, je vous le jure, dit-il avec gravité. S’il me fallait,

pour assurer votre bonheur, vivre éternellement, j’y consentirais,

soyez-en sûre. Il n’est aucun sacrifice, aucun effort de courage que je

ne puisse accomplir pour vous, mon enfant.

Durant toute la soirée, il réussit en effet à surmonter sa tristesse

habituelle et parut transformé. Ses yeux cherchaient sans cesse le

regard de sa fille. Lorsqu’elle parlait, il l’écoutait attentivement,

lui répondait avec tendresse. Parfois il souriait même. Ursule,

stupéfaite et ravie, admirait ce prodige. Le visage de Laurence

resplendissait de joie. Le miracle qui venait de s’opérer si aisément la

rassurait pour l’avenir. Puisque ses larmes, ses prières avaient encore

sur son père une telle influence, elle l’arracherait à la douleur, à la

maladie même, elle le guérirait, lui rendrait un semblant de bonheur.

La vivante paix · 第 19 / 57 题