EURIPIDE.

L’âme humaine, en général, supporte difficilement le premier choc de la

douleur. La révélation du malheur la brise, mais si ce malheur se

prolonge, elle s’y accoutume bonnement. Lorsque Ursule, revenant de

Paris, apprit les nouvelles apportées par le colonel Arêle, son

désespoir fut affreux. Pourtant, dès le lendemain, elle s’apaisa, courba

doucement la tête sous l’orage et attendit les événements avec sa

passivité coutumière.

Laurence, au contraire, insensible à l’influence bienfaisante du temps,

de jour en jour s’inquiétait davantage. Mme Arêle lui écrivit, l’informa

que son mari avait vu le professeur Noveu et faisait agir activement

près du ministre de la Guerre. Cette lettre ne rassura pas la jeune

fille. Elle connaissait le dévouement du colonel Arêle, mais cet homme

intègre et droit aurait-il l’habileté nécessaire pour lutter contre le

génie malfaisant de Douran? Le moindre incident pouvait déjouer sa

prudence et précipiter dans l’abîme celui qu’il cherchait à sauver. Elle

fut presque heureuse lorsque, le dimanche, elle entendit son père

déclarer qu’il se trouvait moins bien portant, car cette rechute le

préparait un peu à l’ordonnance qu’allait lui signifier le professeur

Noveu. Puis, de nouveau, elle s’inquiéta, redoutant qu’une crise trop

grave ne l’obligeât à différer son voyage à Paris, et les journées se

traînaient, lentes comme des siècles.

La douleur qu’elle attendait vint à son heure, mais plus amère encore

qu’elle ne l’avait prévue. Le colonel, bien que fort souffrant, partit

le jeudi pour Paris. Il en revint sombre comme la mort. Laurence eut

peine à retenir un cri lorsqu’il apparut au dîner, tant son allure

pesante était celle d’un vieillard. Nulle flamme ne brûlait plus dans

son regard vague et lugubre. Il se traîna jusqu’à la table, s’assit

lourdement, déplia sa serviette.

--Allons, dit-il avec un rictus qui tordit sa bouche d’un seul côté sans

éclairer aucunement ses traits mornes, allons, je suis un homme fini.

Noveu exige que je prenne un an de congé, un an... J’entends ce que cela

veut dire. Puisque j’en suis là, mieux vaut envoyer ma démission.

Laurence voulut protester. Il lui imposa silence d’un geste excédé.

Pourtant il ne devait pas accomplir l’acte irréparable auquel il

semblait décidé. Ses paroles étaient découragées, son cœur ne

désespérait pas. Il voulait guérir et servir encore son pays. Durant

quinze jours, il hésita devant le sacrifice qui lui était imposé.

Laurence, effrayée de ces longs atermoiements, n’osait cependant le

presser d’agir, tant elle craignait d’éveiller ses soupçons. Un jour,

elle trouva sur sa table une lettre inachevée qu’il écrivait au ministre

de la Guerre. Il sollicitait un congé d’un an pour raison de santé.

Cette lettre, à laquelle manquait seule la signature, demeura toute une

semaine ouverte au même endroit. Enfin elle disparut et peu après,

Laurence découvrit la réponse du ministère accordant l’autorisation

demandée. Elle respira. Son père était sauvé de l’affront injuste

qu’elle redoutait. Il payait cher ce triomphe insoupçonné.

Le jour vint où il dut remettre son commandement à son successeur. Sa

douleur fut si vive qu’elle changea sa nature, le rendit presque doux.

Lorsqu’il rentra, ce matin-là, fort en retard pour déjeuner, son regard

avait une expression inaccoutumée d’humilité et de patience. Il embrassa

sa fille et lui dit avec résignation:

--Eh bien! voilà, c’est fait, je ne suis plus commandant de l’Ecole.

Laurence ne put se maîtriser. Elle éclata en sanglots. Le colonel,

profondément touché, essaya de la consoler. Il répétait: «Voyons,

voyons, enfant, ce n’est pas si terrible!» Mais il avait beau mordre sa

moustache et s’efforcer de feindre le courage, son sourire vacillait sur

ses lèvres tremblantes, et Ursule, à son tour, gagnée par l’émotion,

plongeait dans sa serviette un visage ruisselant de pleurs. Ce fut un

jour de désolation pour tous trois. Pourtant le colonel, ignorant les

basses intrigues auxquelles il cédait, gardait encore une espérance.

Ursule souffrait sans révolte, sans amertume. Laurence était la plus

atteinte, car l’injustice affole l’être jeune. Elle voyait pour la

première fois le mal triompher du bien, la calomnie jeter à terre un

homme intègre et droit. Toute sa vie elle devait garder comme une

blessure inguérissable le souvenir de cette iniquité. Le cœur plein de

défiance, elle avait pris l’espèce humaine en telle horreur qu’elle

refusa désormais de sortir. Le malheur, l’exemple du colonel Arêle

avaient exalté sa ferveur, la prière lui était douce; mais c’est à peine

si le dimanche elle osait assister de grand matin à une messe basse,

tant elle craignait de rencontrer Lucie Jaffin qui, dévote autant que

méchante, fréquentait assidûment l’église; et elle s’indignait que des

créatures aussi viles fussent admises au pied des autels.

Cloîtrée dans sa demeure, elle souffrait donc sans consolation, sans

secours, dédaignant de se plaindre même à Edith. Celle-ci, bien qu’elle

connût par son père le drame douloureux qui venait de briser la vie de

Dacellier, n’osait témoigner sa compassion à son amie, dont le silence

farouche décourageait sa charité. Laurence, cependant, la recevait

toujours avec plaisir. Leur tristesse parlait le même langage. Placées

dans une situation analogue, victimes de la méchanceté du monde, elles

croyaient fermement, grâce à l’exagération de la jeunesse, que tout

était fini pour elles, que jamais plus l’existence ne leur serait douce

ou clémente. Et c’était merveille d’entendre ces deux enfants renoncer

pour toujours au bonheur, à l’amour, et parler des joies de la terre

avec un sourire ascétique.

Par l’intermédiaire de Laurence, qui se chargeait de remettre ses

lettres, Mme Heller écrivait parfois à sa fille. Visiblement ravie de sa

situation nouvelle, elle engageait Edith, avec un égoïsme inconscient, à

ne plus s’affliger de son absence, car ce n’était là qu’un chagrin

passager et l’avenir ne pouvait manquer de lui apporter sa part de

bonheur. La jeune fille pleurait souvent en lisant ces lettres cruelles.

Pourtant, elle répondait tendrement à sa mère. Elle se réjouissait de la

savoir tranquille et sans remords. Son cœur généreux s’oubliait

volontiers pour ne songer qu’aux autres. Et ce fut par pur dévouement

pour son père qu’elle se fiança bientôt à l’un de ses cousins, garçon

sérieux et bon, ni beau, ni laid, doué de ces qualités ternes et solides

qui découragent la passion capricieuse. Médecin à Saint-Mandé, Ludovic

Albertaud n’offrait à Edith qu’une situation médiocre, mais elle savait

que le commandant Heller, après le scandale qu’avait causé le départ de

sa femme, désirait vivement la marier et prendre sa retraite. La jeune

fille n’hésita pas longtemps.

Lorsqu’elle vint annoncer à Laurence ses fiançailles, elle ne put

s’empêcher de pleurer l’avenir romanesque qu’elle avait désiré, comme

toutes les adolescentes, et auquel elle ne renonçait pas sans chagrin.

Puis, très vite son cœur doux et sage se résigna; elle cessa de souffrir

bien avant que Laurence eût cessé de la plaindre.

Le commandant Heller donna sa démission et s’apprêta à quitter

Fontainebleau, car il voulait que le mariage de sa fille eût lieu à

Paris, où rien ne leur rappellerait leur passé. Ursule s’effraya de

l’abandon où ce départ allait laisser Laurence.

Ce n’était pas qu’Edith fût pour elle un soutien moral, mais ses visites

la distrayaient, l’arrachaient de force à l’obsession d’une même pensée.

Privée de cette diversion salutaire, pourrait-elle supporter le poids

écrasant de souffrance et de solitude qui l’accablait? Elle avait

renoncé entièrement aux longues promenades jadis tant aimées. La forêt,

dont les abords directs étaient, à cette époque de l’année, très

fréquentés, ne la voyait plus passer sous ses ombrages avec son chien

Consul. Enfermée dans sa chambre tout l’après-midi, elle lisait,

écrivait ou méditait sur la douleur humaine, et elle avait, à la fin de

ces longues journées solitaires, le regard fiévreux, les mouvements

saccadés, les rires inattendus de l’être guetté par la folie.

Ursule confia ses inquiétudes au colonel Arêle qui, depuis que ses amis

étaient malheureux, venait tous les quinze jours déjeuner avec eux. Lui

aussi remarquait avec peine le dépérissement de Laurence et cherchait le

moyen de la secourir. Il entreprit de décider Dacellier à venir habiter

Paris. Celui-ci, depuis qu’il avait quitté son école, avait pris

Fontainebleau en horreur; cependant comme il comptait fermement, son

congé fini, redemander un commandement, il jugeait inutile de faire,

pour si peu de temps, une installation nouvelle. Arêle triompha assez

vite de sa résistance en lui parlant de Laurence. Il affirma que sa

langueur, l’état précaire de sa santé n’avaient d’autre cause que

l’ennui qui la dévorait. Elle avait besoin de mener une vie moins

sévère, plus en rapport avec sa jeunesse. A Paris elle retrouverait, en

même temps qu’Edith, sa belle-sœur; elle pourrait, puisqu’elle aimait la

musique, les livres, l’étude, entendre des concerts, fréquenter les

bibliothèques et les musées. Ces distractions conformes à ses goûts

l’arracheraient à ce perpétuel tête-à-tête avec elle-même que nulle âme

ne peut supporter impunément. Dacellier apprécia la justesse de ces

arguments. Il en vint à considérer que son installation à Paris était

une question de vie ou de mort pour sa fille. Dès lors, toutes ses

hésitations cessèrent devant l’imminence du danger dont sa sombre et

fougueuse nature lui exagérait l’importance. Il devait, durant le mois

d’août, faire dans une maison d’hydrothérapie une cure ordonnée par le

professeur Noveu. La veille de son départ, il remit cinq mille francs à

Ursule, et comme celle-ci s’étonnait de recevoir une si grosse somme

pour vivre six semaines, il expliqua:

--C’est pour notre déménagement. Je désire que vous le fassiez en mon

absence. Puisqu’il s’agit de la santé, du bonheur de Laurence, il ne

faut pas perdre de temps. Allez à Paris, choisissez un appartement, je

vous donne carte blanche. Je ne rentrerai pas à Fontainebleau, nous nous

retrouverons là-bas.

Ursule fut un peu suffoquée de cette décision si brusque, mais le

colonel l’avait habituée à une obéissance passive. Sans discuter ses

ordres, elle se mit en devoir d’accomplir le tour de force exigé. Dès la

première semaine d’août, elle partit pour Paris, resta quinze jours à

l’hôtel, visitant du matin au soir des appartements. Elle en découvrit

un, rue Vaneau, dont la situation la séduisit, car les plus belles

chambres, exposées au midi, donnaient toutes sur des jardins. Laurence,

qui vint passer vingt-quatre heures à Paris, fut ravie de voir tant

d’arbres et de verdure autour de sa future demeure. Le déménagement fut

fixé au 5 septembre.

Le jour du départ, Laurence se leva de bonne heure, et, laissant Ursule

surveiller les derniers préparatifs, elle se rendit à l’église, entendit

une messe. Puis, en sortant, elle gagna la forêt qu’elle voulait revoir

une fois encore. Son cœur était violemment agité. Elle avait accepté

avec joie de quitter Fontainebleau. Une expression de triomphe ironique

passait dans son regard lorsqu’elle songeait que Lucie Jaffin, absente

depuis les premiers jours d’août, à son retour, ne la retrouverait plus.

Elle se réjouissait d’échapper pour toujours à l’atmosphère de haine qui

lui était insupportable, mais elle regrettait cependant le cadre où les

rêves passionnés de sa jeunesse solitaire s’étaient épanouis. Déjà la

vieille maison, où elle avait vécu des heures monotones que rendaient

parfois si belles les orages ardents de son âme, ne lui appartenait

plus. Envahie par une grise et morne poussière, encombrée de caisses, de

malles, de défroques hétéroclites parmi lesquelles errait Royale Egypte

hérissée et furieuse, elle avait pris un aspect délabré, hostile, qui

décourageait le regret fidèle. Au contraire, dans les bois où rien

n’était changé, Laurence retrouvait à chaque pas de nouveaux souvenirs

qui se levaient à son approche, lui souriaient d’un sourire suranné,

gracieux et poignant. Tendrement, elle saluait ses douleurs évanouies,

ses illusions mortes, et même l’ombre déshonorée de Lætitia Heller.

Ces fantômes peu à peu s’écartaient de son chemin, tristement,

discrètement, comme une femme vieillie devant un amant trop jeune, car

déjà elle ne leur accordait plus qu’un regard distrait tandis qu’elle

montait à vive allure la route du Bouquet-du-Roi. Son cœur se détachait

du passé pour se tourner vers l’avenir, vers ce Paris qu’elle ne

connaissait pas et ne voulait connaître qu’à travers les romans de

Balzac. Elle évoquait le bal où Mme de Beauséant, convaincue de

l’infidélité de son amant, reçoit ses hôtes avec un rayonnant sourire,

tandis que dans ses appartements privés on prépare son départ et qu’on

attelle la voiture qui doit, à l’aube, l’emporter dans ses terres. Elle

songeait à la duchesse de Langeais, sa préférée, tout d’abord si

coquette, si froide, puis humiliée jusqu’à la mort par le cruel amour de

Montriveau. Oui, Paris était bien la patrie des grands égarements, des

folles douleurs. Laurence ne se comparait pas aux belles héroïnes

qu’elle chérissait si tendrement. Pas un instant elle n’imaginait

pouvoir inspirer les grandes passions qui la faisaient rêver. Mais

aujourd’hui, pour la première fois, elle se jugeait capable de les

ressentir peut-être et cette idée la fit tressaillir longuement.

Elle venait d’atteindre le but de sa promenade: une haute futaie qui

s’ouvre après le carrefour des Cépées et qu’on nomme «la cathédrale»

parce que ses hêtres immenses, largement espacés, montant deux par deux

en colonnes accouplées, imitent avec une exactitude saisissante les nefs

d’une église géante. Laurence avait choisi ce lieu pour y venir adorer

une dernière fois la forêt. Elle s’enfonça sous les beaux piliers

lisses, et lorsqu’ils l’entourèrent de toutes parts, lui masquant la

route, elle s’étendit à terre, la tête appuyée sur le tronc d’un hêtre,

le bras posé sur Consul accroupi. C’était un de ces émouvants matins de

septembre où, bien que le soleil brille de tout son éclat, l’air garde

la fraîcheur de la menthe. Un vent fort qui ne pouvait pénétrer sous les

arbres, bien défendus par leurs dômes épais, passait et repassait sur la

cime de la forêt, faisant chanter et bruire ses palpitantes feuilles.

L’atmosphère était comme saturée d’allégresse. Tout paraissait neuf et

juvénile. On eût dit que les arbres, hier encore petits, venaient de

monter d’un seul jet le plus haut possible, épuisant toute leur sève

dans un subit élan de joie, tandis qu’éclataient à la fois tous leurs

bourgeons. Et Laurence, gagnée par l’ivresse des choses, s’étonnait de

se sentir, après tant de malheurs, si jeune, si vivante, si forte, toute

prête à accueillir l’amour cruel qu’elle avait paru craindre et que son

cœur, avouant enfin sa folie, appelait dans un cri frénétique. Les yeux

clos, la tête inclinée, elle s’abandonnait à sa chimère, inventant tout

un avenir auprès d’un être dont le visage restait indistinct, dont les

moindres paroles lui apportaient une lumière nouvelle. Mais, dans ses

rêves les plus ardents, jamais elle ne se représentait les délices de la

passion heureuse. Elle n’imaginait que séparations, traverses,

tourments, durs sacrifices, et de tout l’amour, imprudemment, ne

désirait que la douleur.

Le temps passait. Le moment vint où il fallut partir. Laurence se leva.

Regardant avec ferveur les grands hêtres calmes dont la cime seule

frémissait et chantait, elle comprit à la fois et combien ils lui

étaient chers et qu’ils ne lui suffisaient plus.

--Adieu! songeait-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes,

adieu et pardonnez-moi! Chers arbres sous lesquels j’ai passé le temps

de la jeunesse et de l’attente, pardonnez-moi si je m’en vais, car

j’obéis à mon destin. L’heure est venue pour moi d’aller au milieu des

hommes pour y parfaire mon expérience, pour y chercher cet amour

nécessaire sans quoi nul être ne sait rien. Beaux amis près desquels

j’ai grandi et qui, si fortement, avez trempé mon âme, je tâcherai

d’être digne de vous, de vivre noblement. Je ne vous quitte pas pour

toujours, car je ne marche pas vers le bonheur, mais vers des épreuves

nouvelles. Si jamais mon cœur est brisé par une peine irréparable, quand

tout sera fini pour moi, ô ma forêt, c’est toi qui seras mon asile. Pour

retrouver la paix, je reviendrai vers toi.

Elle entoura de ses bras le tronc d’un hêtre et scella d’un baiser sur

son écorce rude ce serment solennel.

La vivante paix · 第 13 / 57 题