KAMO TCHOMI.

Ce n’était pas la première fois que des scènes semblables éclataient

dans cet intérieur troublé. De tout temps, Paul Dacellier avait exercé

sur son entourage une autorité despotique que nul n’osait braver. Ses

exigences, sa violence glaçaient autour de lui tous les cœurs, et ceux

qui vivaient dans sa dépendance ne pouvaient pas connaître le repos.

Lui-même n’avait jamais été heureux, et les chagrins qu’il n’avouait pas

excusaient quelque peu sa sombre humeur. En effet, avant toutes choses,

ce soldat convaincu aimait la France avec fanatisme; il souffrait de la

voir chaque jour plus désarmée, plus annihilée devant l’Allemagne

triomphante; les passions politiques qui divisaient, en l’affaiblissant,

son pays, le développement de l’antimilitarisme navraient ce grand

patriote. Enfant encore en 70, il avait ressenti vivement la honte

insupportable de la défaite. La capitulation de Sedan, sa ville natale,

avait orienté toutes ses pensées vers un but unique. Possédé par le seul

désir de préparer la revanche, de mourir un soir de victoire en

reprenant quelque hameau d’Alsace, il était entré dans la carrière des

armes avec l’enthousiasme mystique du chrétien qui se donne à Dieu. Le

sort devait trahir son unique ambition. Créé pour l’action, l’héroïsme,

la guerre, il s’usait tristement dans des fonctions médiocres. Ces

grandes déceptions, et une maladie nerveuse dont il était atteint,

accroissaient d’année en année l’irritabilité naturelle de son

caractère. Il adorait sa femme, charmante et frêle créature que tuait

lentement son maladroit amour. Il chérissait aussi ses deux enfants.

Pourtant, presque inconsciemment, il les tyrannisait, empoisonnait leur

vie, décourageait leur tendresse et, prompt à oublier ses torts,

s’étonnait amèrement de la terreur qu’il inspirait.

André, de bonne heure, échappa à son influence. Ce garçon sec,

insouciant, têtu, que dirigeait l’esprit de contradiction, prit tout

naturellement en horreur les opinions qu’il entendait défendre autour de

lui. A dix-huit ans il était antimilitariste, internationaliste. Il osa

l’avouer devant Paul Dacellier et, à la suite d’une scène violente,

quitta la maison paternelle. Il y revint quelques semaines plus tard

pour assister aux derniers moments de sa mère qui, gravement atteinte

d’une maladie de cœur, ne put supporter le chagrin que lui causa son

départ. Elle mourut, en implorant son pardon. Le colonel, désarmé par

cette prière, abdiqua toute autorité sur son fils, l’envoya achever ses

études à Paris et lui laissa désormais une entière liberté. Demeuré seul

avec Laurence, alors âgée de quatorze ans, il appela auprès d’elle

Ursule Tampin, sa cousine germaine, qui, restée orpheline toute jeune et

recueillie par ses parents, avait été élevée près de lui. L’humble

fille, dont le cœur lui appartenait tout entier, fut heureuse qu’il eût

besoin de son dévouement. Elle vint avec empressement s’installer pour

toujours dans ce foyer dévasté où sa présence ramena un peu d’ordre et

de paix. Son rôle n’y fut pas toujours aisé. Malgré la reconnaissance

infinie qu’il éprouvait pour elle, le colonel, emporté par son caractère

irascible, l’accablait souvent de reproches injustifiés. Laurence,

toujours insurgée contre les volontés de Paul Dacellier, la désespérait

par son indépendance. Il lui fallait sans cesse intervenir entre le père

et la fille et s’exposer à leur courroux pour les réconcilier. Mais

Ursule remplissait sa tâche avec une inlassable patience, car elle

chérissait ces deux êtres farouches et leur pardonnait tout.

Une fois encore, après l’orage qu’avait soulevé l’innocente invitation

d’André, elle résolut d’agir en médiatrice, et le lendemain, selon sa

coutume, entra dans la chambre de sa cousine à neuf heures du matin. La

jeune fille, qui venait de se réveiller, méditait, tenant à la main une

tasse de thé qu’elle oubliait de boire. Ses paupières gonflées portaient

la trace des larmes qu’elle avait versées durant la nuit. Ses joues,

d’une pâleur terreuse, restaient marbrées de taches violettes. Elle

fixait sur le clair soleil qui entrait par les fenêtres un regard

vindicatif, comme si cette lumière était pour elle une injure imprévue,

un affront insupportable.

Ursule l’embrassa tendrement sans oser lui parler et demeura près du

lit, embarrassée, ne sachant comment provoquer l’explication qu’elle

désirait.

Installée déjà sur le couvre-pied, où chaque matin elle reprenait la

même place, Royale Egypte attendait, pour se livrer au sommeil, qu’on

lui servit le lait tiède et crémeux qui constituait son premier régal.

Assise toute raide dans le demi-cercle de sa queue repliée, elle

considérait sa maîtresse avec cette écrasante dignité qui n’appartient

qu’aux chats, et comme Laurence tardait à satisfaire son désir, la bête

impatientée s’étira, et, brusquement, plissant son nez, crachant de

colère, lui gifla la main d’une patte convulsive.

Rappelée à l’ordre de cette impérieuse façon, la jeune fille s’empressa

de servir sa favorite.

--Royale Egypte, ma chère, dit-elle, exprimant dans un triste badinage

toute l’amertume de son âme, vous avez un détestable caractère, mais

cela ne m’empêche pas de vous aimer, car vos fureurs comiques sont bien

inoffensives. Vous n’êtes qu’une bête muette et vous ne pouvez pas faire

grand mal avec vos dures petites pattes. Les hommes, mon beau chat, ont

une arme bien plus dangereuse que vos griffes, une arme aiguë,

empoisonnée, contre laquelle il n’est pas de défense possible, c’est la

parole. On m’a déchiré le cœur avec des paroles et d’injustes reproches,

mais nul ne s’en soucie, nul n’a pitié de moi.

--Ma chérie, ne dites pas cela, car rien n’est plus faux, s’écria

Ursule, navrée. Si vous suiviez mes conseils, si vous étiez plus

raisonnable, votre vie serait plus tranquille et presque heureuse. Ne

pouviez-vous vous abstenir de braver votre père ouvertement comme vous

l’avez fait hier?

--Faut-il donc immoler toujours mes goûts, obéir et plier toujours?

Grand merci, je n’ai point une nature d’esclave, riposta la jeune fille.

Si j’ai refusé d’aller au mariage d’André, ce n’est point par caprice,

mais vraiment, qu’irais-je faire là-bas? Parader, défiler, subir le

contact de gens inconnus, leur parler, leur sourire; c’est une épreuve

au-dessus de mes forces. Oh! le monde est pour moi comme une cuve

d’huile bouillante où j’endure les tourments de la damnation; ses fêtes,

ses plaisirs me donnent le désir de pleurer, de mourir. Je le redoute

plus que tout ici-bas.

--Et c’est bien naturel, si vraiment vous y souffrez comme dans une cuve

d’huile bouillante, reprit Ursule, que cette image vigoureuse avait

beaucoup frappée. Mais comment faire? Votre père, j’en suis sûre, ne

veut que votre bien. Il vous permettrait certainement de décliner

l’invitation d’André s’il savait combien les voyages et les cérémonies

vous fatiguent.

--Seriez-vous prête à lui dire que je tomberai malade s’il me contraint

d’assister à ce mariage? interrogea Laurence avec un regard caressant et

plein d’espérance.

Un instant Ursule hésita, car son âme était scrupuleuse et elle aimait

la vérité, mais elle aimait Laurence plus tendrement encore.

--Je tâcherai d’arranger tout cela, dit-elle avec un touchant embarras,

seulement, ma chérie, il faudra que vous m’aidiez, que vous cédiez en

apparence à votre père. Dites-lui ce matin quelques mots d’excuses. Il

oubliera sa colère en voyant votre soumission et sa volonté deviendra

moins ardente. Alors, peu à peu, en parlant de votre santé, je

l’amènerai à vous défendre ce qu’il vous avait ordonné.

--Bon! je ferai tout ce que vous voudrez, s’écria Laurence en battant

des mains. Vous étés un abîme de ruses, embrassez-moi vite!

Le visage incolore d’Ursule Tampin, ce visage où tout était gris, même

la bouche, prit alors tout l’éclat qu’il pouvait avoir et qui égalait à

peine celui de la lune en plein jour. En même temps ses pâles yeux, où

se lisaient si aisément les pensées de son âme candide, exprimèrent le

plus tendre ravissement. Charmée d’avoir consolé son enfant chérie, elle

la serra longuement dans ses bras. Puis, ayant entendu sonner dix

heures, elle s’enfuit précipitamment, car sa vie n’était pas faite de

loisirs. Toute la matinée elle courut, infatigable, de la cuisine à la

lingerie, du second étage au rez-de-chaussée, donnant des ordres,

surveillant les domestiques, réparant leurs négligences et s’efforçant

d’assurer à son intraitable cousin un service impeccable. Malgré sa

vigilance, le déjeuner fut une tempête. Le colonel rentra en retard,

annonça qu’il était pressé, bouscula l’ordonnance, se plaignit bien haut

de sa lenteur, trouva tous les plats détestables et le menu stupidement

conçu. Devant cette humeur furieuse, Laurence hésitait à remplir sa

promesse. Pourtant, à la fin du repas, quand on eut servi le café, elle

rassembla son courage et, comme son père lui passait le sucrier sans la

regarder, elle dit avec effort en rougissant d’humiliation:

--Je regrette ce qui s’est passé hier. Je reconnais que j’ai eu tort.

Ces paroles, que le colonel attendait, lui parurent trop naturelles pour

désarmer sa rancune.

--Bon, dit-il sèchement. Songez maintenant à commander votre toilette et

tâchez qu’elle soit convenable. Vous me ferez le plaisir de renoncer

pour une fois aux couleurs sombres que vous affectionnez. Je ne veux pas

vous voir porter toujours du noir ou du gris, sachez-le.

--Je vous apporterai les échantillons et vous choisirez vous-même,

répondit la jeune fille, admirant dans son cœur sa patience héroïque.

Mais le colonel ne récompensa pas cet effort de vertu.

--La peste soit de vous! Me prenez-vous pour une couturière? Vais-je

passer mon temps à m’occuper de vos chiffons? gronda-t-il, en haussant

les épaules.

Et, consultant sa montre, il acheva sa tasse de café et quitta la pièce.

Un instant après il refermait derrière lui la porte de la maison.

--Eh bien! dit Laurence en levant vers sa cousine un visage enflammé,

vous voyez le beau résultat de ma soumission et de mes platitudes. Oh!

tout cela me rendra folle, j’ai besoin de m’enfuir, d’oublier cet enfer.

Je sors, Ursule, ne m’attendez pas pour goûter. Je passerai l’après-midi

chez les Heller.

Ursule approuva ce projet. Elle était toujours heureuse de voir Laurence

rechercher la compagnie d’Edith et de Mme Heller, car, bien qu’elle

habitât Fontainebleau depuis six ans, la jeune fille n’y possédait pas

d’autres amies. Sans le savoir, le colonel l’avait condamnée à cette

solitude qu’il déplorait et lui reprochait cruellement. Sa réputation

dans la ville était mauvaise. Le monde ne lui pardonnait pas sa hauteur

dédaigneuse, sa misanthropie manifeste. Dès les premiers jours de son

arrivée, on le jugea durement parce qu’il ne recherchait personne et se

suffisait à lui-même. Et lorsque ses domestiques, dans leurs bavardages,

le représentèrent sous les traits d’un être lunatique, foncièrement

méchant, à demi fou, la société accepta sans contrôle cette image

dénaturée. Pourtant les mêmes personnes qui accablaient Paul Dacellier

de leur réprobation se montrèrent tout d’abord fort bien disposées en

faveur de sa fille. Ces bonnes âmes l’eussent volontiers accueillie,

choyée, consolée, à la condition qu’elle leur fournît, en jouant un rôle

de victime, des armes contre son tyran, car il est délicieux de trouver

dans l’exercice de la charité un nouveau prétexte de médisance, de

pouvoir condamner et calomnier son semblable au nom de la pitié, au nom

de la justice. Laurence ne fut pas la dupe de ces hypocrisies. En dépit

de ses révoltes, elle aimait et admirait son père et n’eût pu supporter

de l’entendre blâmer. Loin de consentir à se plaindre de lui, elle le

défendit par son silence, repoussa fièrement les avances qui lui furent

faites et la fausse compassion qu’on lui offrait. Contrainte d’assister

parfois à quelques réunions officielles, elle évita soigneusement de se

lier avec les jeunes filles de son âge, car elle ne voulait introduire

personne dans son intimité et livrer ainsi à la malveillance publique

les amers secrets de sa vie. Les Heller surent respecter sa réserve

ombrageuse. Toujours bien accueillie dans leur maison, elle pouvait se

dispenser d’inviter Edith sans que celle-ci parût s’en étonner. Laurence

l’aimait doublement pour cette discrétion.

Lorsqu’elle sortit, à deux heures de l’après-midi, le ciel était si

limpide et son cœur encore si troublé qu’elle voulut, avant de se rendre

chez ses amies, faire une courte promenade. Sa maison, la dernière de la

rue de France, était située presque à l’entrée du bois. Quelques minutes

de marche la conduisaient en pleine solitude, parmi les arbres. Toujours

elle courait vers eux dans ses heures difficiles. C’était leur voisinage

qui lui rendait Fontainebleau si cher. Accoutumée dès l’enfance à

l’existence nomade des filles d’officier, n’ayant jamais eu de demeure

permanente, errante et partout étrangère, elle avait choisi pour l’aimer

à l’égal de son pays natal cette petite ville perdue dans la forêt comme

une île dans la mer et sur laquelle passait constamment le souffle

purifiant de la nature. Elle y avait fait son nid avec joie. Elle y

avait enraciné sa vie, elle rêvait d’y rester toujours. La violence de

son désir semblait avoir contraint les circonstances à l’exaucer, car

Paul Dacellier, envoyé à Fontainebleau comme lieutenant-colonel, avait

eu la chance, dix-huit mois auparavant, de passer colonel sans changer

de garnison, ayant été nommé commandant en second et directeur des

études à l’Ecole d’application.

Suivie de son chien Consul, Laurence se dirigeait vers la forêt,

repassant dans sa pensée ses ennuis présents. Pourtant c’était toujours

avec une sorte d’ivresse qu’elle considérait l’horreur de sa vie. Il

était rare que la douleur prît chez elle la forme de l’accablement, car

son âme, accoutumée à l’exaltation de la solitude dans le malheur ou

dans la joie, chantait toujours. La certitude que son courage et sa

jeunesse pouvaient faire face à toutes les épreuves, braver tous les

orages, la comblait d’un immense orgueil et elle éprouvait devant la

désolation absolue de son existence un étrange sentiment de puissance et

de liberté.

--Chers arbres! comme je suis forte, presque aussi forte que vous,

songeait-elle, en saluant avec un regard de tendre défi les premiers

géants ses amis.

Et, dépassant le carrefour de la Fourche, elle quitta la route pour

s’engager, par de petits chemins capricieux, au cœur des futaies

familières.

Le sol où stagnaient les feuilles pourrissantes, pareilles à des flaques

de vin ou de sang, portait encore la trace des orgies de l’automne. Mais

les bois n’avaient plus l’aspect d’un palais aux chaudes tentures, d’un

splendide sérail ouvert aux fêtes des saisons. La volupté, l’amour n’y

rôdaient plus en chantant leurs chansons perverses. L’hiver au beau

visage intègre, purifiant ce temple un instant profané, lui rendait sa

grandeur religieuse. Sans parure, dépouillée, la forêt semblait envahie,

trouée, submergée par le ciel, et de tous côtés ses vastes perspectives

s’achevaient en plein azur.

Ralentissant sa marche, Laurence oublia bientôt sa colère pour

participer au recueillement des arbres tranquilles. Ils l’incitaient à

la méditation, ranimaient sa foi chancelante. En dépit de l’éducation

chrétienne qui lui avait été donnée, le doute était de bonne heure entré

dans son âme. A l’âge où on lui enseignait le catéchisme, remarquant que

son père ne s’approchait jamais des sacrements, elle cherchait à

s’expliquer ce fait déconcertant: la religion n’était donc point si

claire, si évidente, puisque cet homme intègre et droit la rejetait?

Déjà, pour l’enfant attentive, il y avait une brèche ouverte dans ce

beau palais de la foi où sa mère essayait de l’emprisonner. Laissée

libre et sans direction par l’indulgence excessive d’Ursule autant que

par la sévérité distraite du colonel, elle connut trop tôt par ses

lectures, que nul ne surveillait, la multiplicité des religions et des

philosophies qui, l’une après l’autre, la séduisirent. Si, dominée par

sa sensibilité, par ses penchants mystiques, par un besoin inné

d’adoration, elle restait encore fortement attachée au catholicisme et

continuait d’en observer par habitude les pratiques essentielles, sa

ferveur, sa piété capricieuse se ranimaient surtout au contact de la

nature. Mieux que l’humble paix des églises, le calme auguste de la

forêt éveillait en elle des sensations d’éternité. Maintenant, de toute

sa révolte, il ne lui restait plus qu’un sentiment d’amer dégoût pour le

monde et la terre. Une prière anxieuse s’exhala de son âme, brusquement

envahie par le désir de Dieu. Les mains jointes, les yeux levés vers le

soleil, elle souhaita de n’aimer plus rien que l’infini sans forme et

sans visage. Mais, comme pour railler ce vœu, pourtant sincère, l’image

de Mme Heller lui apparut soudain et, avec un irrésistible sourire, lui

masqua le ciel, éclipsa la beauté sereine de l’éther.

Et la jeune fille adora cette image qui depuis des années illuminait sa

vie.

Quatre ans auparavant, l’arrivée du commandant Heller à Fontainebleau

avait soulevé dans la ville une agitation fiévreuse et généralement

hostile que Laurence ignora d’abord, car les bruits du monde ne

pénétraient guère dans sa retraite.

Pourtant, un matin, elle trouva l’institution Racine où elle achevait

ses études tout en effervescence. Arrivées de bonne heure, les élèves

groupées près des portes ou des fenêtres, causaient, en attendant leur

directrice, avec une animation singulière et semblaient se confier de

passionnants secrets. Parfois l’une d’elles prononçait d’une voix

pointue le nom de Mme Heller, et toutes les autres, aussitôt, hochaient

la tête avec les airs vertueux et offensés que prennent les vieilles

dévotes pour déplorer la corruption du siècle où elles vivent, quel

qu’il soit. Filles d’officier pour la plupart, ces adolescentes,

nourries des préjugés de leurs parents, répétaient, sans en bien

comprendre l’importance, leurs propos malveillants et déchiraient avec

une ivresse précoce la réputation de la nouvelle venue.

Laurence était peu liée avec ses compagnes et ne prenait jamais part à

leurs conversations, mais elle n’avait pu décourager l’obséquieuse

amabilité de Lucie Jaffin dont le père, capitaine, servait sous les

ordres de Paul Dacellier.

Tout de suite celle-ci, accourant à sa rencontre, l’accapara, l’étourdit

d’un flot de paroles. C’était une mince fillette au teint verdâtre, aux

longues mains crochues, aux grâces d’araignée. La ligne de ses cheveux

noirs, tirés jusqu’au sang, encadrait pauvrement un visage en lame de

couteau, découvrant deux oreilles proéminentes toujours aux écoutes. Ses

petits yeux perçants semblaient épier constamment quelque mal caché, ses

narines flairer quelque scandale, et sa bouche ne distillait que

perfidies.

--Savez-vous la nouvelle? dit-elle avec son venimeux sourire. Nous

aurons bientôt pour compagne dans notre classe Edith Heller: triste

acquisition pour le cours Racine! C’est, je pense, une petite

dévergondée, bon sang ne peut mentir. Connaissez-vous sa mère, la

trouvez-vous vraiment si belle?

--Je ne l’ai jamais vue, avoua Laurence sans la moindre curiosité.

Lucie Jaffin, enchantée de son ignorance, s’empressa de lui apprendre

tout ce qu’elle savait de Mme Heller.

On la disait fille naturelle d’une chanteuse de café concert. Toute

jeune, elle posait pour le nu dans les ateliers de sculpture, lorsque le

commandant Heller, alors capitaine, et de vingt ans plus âgé qu’elle,

l’avait rencontrée, aimée, épousée, le pauvre homme! La coquette abusait

sans remords de son pouvoir sur ce mari crédule et follement épris

qu’elle déshonorait impunément. On ne connaissait pas de fortune au

commandant, en dehors de ses appointements. Il avait loué à

Fontainebleau une maison modeste. Une jeune bonne et son ordonnance

composaient tout son personnel. Pourtant Mme Heller avait, dit-on,

trente-cinq robes, des bijoux si beaux qu’elle n’osait les porter, et

tout son linge était en crêpe de Chine orné de vraie dentelle. Un

scandale retentissant l’avait chassée d’Alger, sa dernière garnison, où,

six mois auparavant, le jeune lieutenant Cé, un enfant encore, beau,

riche, plein d’avenir, affolé par ses coquetteries, s’était tué pour

elle.

De toute cette légende inventée par l’envie, Laurence ne retint que ce

dernier détail. Durant le cours, ses distractions, ses réponses

incohérentes frappèrent d’étonnement le professeur. Son rêve l’emportait

bien loin de la pièce sévère où retentissaient les voix grêles de ses

compagnes. Elle ne voyait plus devant elle la vitre que battait la

pluie, mais la mer scintillante, les fleurs, le soleil d’Alger. Dans ce

décor radieux elle s’efforçait d’évoquer la beauté de Mme Heller, la

passion du jeune lieutenant Cé, sa fidélité, sa patience, ses triomphes

passagers, ses joies bientôt détruites, son grand désir toujours déçu,

ses soupçons, sa jalousie, son désespoir.

Comme tous les êtres très jeunes, Laurence avait pitié des malheurs de

l’amour plus que de toute autre misère, mais ils soulevaient dans son

âme des transports d’enthousiasme, mêlés d’une secrète envie. Elle avait

passé des heures ineffables à imaginer la douleur de la duchesse de

Langeais, pleurant à la porte de son amant et l’attendant en vain avant

de se jeter au cloître. Le drame qu’elle venait de reconstruire et de

revivre, plus poignant parce qu’il n’appartenait pas au roman, lui

apportait, avec une émotion plus grave, le même enivrement.

Déjà Mme Heller la captivait, lui inspirait une sympathie inexplicable.

Sans doute, elle avait dû beaucoup pleurer la mort dont elle était la

cause, sans doute un inextinguible remords rongeait maintenant nuit et

jour son cœur jadis heureux. Quoi qu’il en soit, cruelle, perverse,

inconsciente, ou victime désolée d’une grâce qu’elle maudissait, elle

portait autour de son front l’auréole d’un passé romanesque, orageux et

trouble. Et Laurence, sans la connaître, adorait à l’avance sa

dangereuse beauté.

La semaine suivante, Edith Heller entra à l’institution Racine. Sa

timidité, sa douceur craintive ne désarmèrent pas les préventions de ses

compagnes, qui l’accueillirent avec la plus froide réserve. Indignée de

cette attitude, Laurence accabla de prévenances la nouvelle venue et

gagna d’un seul coup son cœur tendre et meurtri.

Le cours fini, elle s’attarda volontairement dans la salle d’attente où

toutes les jeunes filles remettaient leurs chapeaux, tandis que leurs

mères s’empressaient autour de la directrice. Son ardent espoir ne fut

pas déçu, et Mme Heller apparut bientôt au seuil de la porte d’entrée.

Sans l’avoir jamais vue, Laurence la reconnut. Nulle autre ne pouvait

avoir cette allure langoureuse et cette élégance voyante. Elle avançait

lentement parmi les groupes pressés des élèves. L’ombre de son chapeau

fantasque ne voilait qu’à demi l’éclat de ses yeux magnifiques. Elle

aperçut de loin Edith, lui sourit, et tout son visage brilla comme un

diamant qu’on fait jouer sous la lumière.

Laurence, éblouie, subjuguée par ce sourire, fit signe à sa femme de

chambre de l’attendre encore, et feignit de chercher ses gants pour

rester plus longtemps dans la salle. Mme Heller avançait toujours,

saluant au passage quelques femmes d’officiers. Celles-ci s’inclinaient

comme de raides épis qu’un vent détesté courbe malgré eux. Puis,

redressant bien haut la tête, assujettissant leurs voilettes, serrant

leurs parapluies, revêches, hautaines, fières de leur vertueuse laideur,

elles entraînaient précipitamment vers la porte leurs filles effarées,

comme si elles craignaient que le seul contact d’une belle pécheresse

corrompît à jamais ces pures enfants. Laurence surprit quelques

réflexions malveillantes chuchotées à mi-voix. Ses yeux brillèrent de

colère, son cœur bondit comme celui du chevalier qui entend insulter sa

dame, car déjà elle aimait Mme Heller plus que sa vie.

La plupart des jeunes filles élevées sévèrement loin du monde ont connu

ces grandes amitiés romanesques qui chez elles précèdent le véritable

amour. L’atmosphère restreinte et close où elles vivent n’étouffe pas

leur sensibilité. A quinze ans, les affections de leur famille ne leur

suffisent plus: une flamme bizarre et sans objet s’allume en elles. Leur

cœur s’éveille, mais leurs sens restent profondément endormis.

Tourmentées du désir d’aimer, elles ignorent généralement à cet âge les

réalités de l’amour. Si elles sont curieuses et précoces, si quelques

lectures imprudentes leur ont révélé trop tôt les mystères de la

volupté, cette révélation ne leur inspire que répulsion. Leur expérience

théorique n’altère nullement leur pureté. Et comme la chair ne parle pas

en elles, elles s’attachent à une amie belle, brillante ou infiniment

douce, à une religieuse qui les comprend et les dirige avec bonté,

parfois à une inconnue, à une cantatrice qu’elles ont entendue un soir

et ne reverront jamais.

De telles passions semblent souvent déconcertantes, parce que seule

l’illusion la plus folle les fait naître et les entretient. Elles ont

une violence terrible et s’éteignent en un instant. Mais elles sont

généreuses, belles, dignes de respect, parce que le cœur qui les conçoit

est sans défiance, sans calcul, se donne tout entier, ne demande rien,

se réjouit seulement de brûler. C’est l’admirable, le saint,

l’incomparable amour de l’enfant.

Pendant plusieurs semaines, Laurence vécut dans un état de fièvre et

d’égarement continuels. Elle ne lisait plus, ne mangeait plus, dormait à

peine. Tous les jours, elle trouvait un nouveau prétexte pour entraîner

Ursule au parc, ou battre d’un bout à l’autre la rue Grande, s’arrêtant

dans les magasins les plus fréquentés, chez les pâtissiers à la mode,

partout où elle espérait rencontrer Mme Heller. Pour Edith, elle

montrait une amabilité empressée, se plaçait à ses côtés, lui rendait

mille services. Un jour, elle osa lui parler de sa mère avec

enthousiasme et dès lors leur intimité grandit vite. Enfin Laurence eut

le bonheur d’être invitée chez sa nouvelle amie. Mme Heller vint

présider le goûter des deux jeunes filles. L’atmosphère renfermée de la

province était insupportable à cette femme légère. Plongée dans un ennui

mortel, elle reçut Laurence avec plaisir et celle-ci lui plut, la flatta

par son admiration et sa dévote extase. Tout hommage, si insignifiant

qu’il fût, charmait cette orgueilleuse. Faute de mieux, par habitude,

elle déploya l’arsenal de ses coquetteries en faveur d’une enfant trop

éprise et trop simple pour deviner ses artifices. Son accueil caressant,

ses grâces enivrèrent Laurence. Elle admira la bonté de Mme Heller, lui

prêta toutes les vertus et crut avoir enfin trouvé l’amie parfaite que

désirent avec tant d’ardeur toutes les jeunes filles solitaires.

En pénétrant dans son intimité, elle ne tarda pas à découvrir la

frivolité de cette nature vaine et froide, mais ces déceptions mêmes

fortifièrent son attachement. La douleur, l’immolation sont les seuls

buts de l’amour pur. Tout être véritablement épris rêve de donner son

sang, son bonheur, sa vie pour celui qu’il aime. Laurence surpassa tous

ces sacrifices. Elle abdiqua pour son amie jusqu’à son idéal sévère.

Elle dépensa dans un perpétuel effort d’indulgence toute l’abnégation de

son âme, car il n’est point de plus grand holocauste que celui du

pardon.

Pourtant nulle affection, si désintéressée qu’elle soit, ne peut

subsister si toute joie lui manque. Par sa beauté merveilleuse, Mme

Heller satisfit chez Laurence, en même temps que l’appétit du sacrifice,

ce désir du bonheur qui se mêle à toute passion sérieuse. Devant son

radieux visage, la jeune fille oubliait vite ses désillusions, s’abîmait

dans l’extase de la contemplation. Mais la figure réelle et vivante de

Lætitia Heller lui était moins chère que son seul souvenir et peut-être

n’avait-elle jamais goûté de félicité plus parfaite qu’auprès de l’image

irréelle et muette qu’elle se plaisait à évoquer dans le silence de la

forêt.

La vivante paix · 第 7 / 57 题