LA PROSTITUÉE

Je me levai tard le lendemain matin, et partis faire différentes

courses. Randolph tenait à ce que je fusse toujours bien mise. Très

généreux sous ce rapport il ne négligeait rien.

En quelques jours, ma garde-robe fut remplacée.

Georges était allé chercher mes bijoux à Woodlands.

La plantation était dans un état affreux; les esclaves refusaient de

travailler, malgré Dinah et les surveillants qui ne pouvaient maintenant

les y contraindre.

A Richmond, la vie était triste. Les nombreux échecs des Sudistes

avaient semé le deuil partout. Randolph se décida à quitter Richmond et

il fut convenu que nous partirions pour New York. Cette nouvelle

m'enchanta, et c'est avec ravissement que je m'installai avec lui dans

le meilleur hôtel de la ville.

Pendant quelque temps, je fus relativement heureuse.

J'avais de très belles toilettes, Georges m'emmenait fréquemment au

spectacle et devenait très aimable pour moi.

Les semaines s'écoulaient rapidement et, par un inexplicable et subit

revirement, je remarquai que Randolph devint subitement froid et réservé

à mon égard. Il rentrait tous les jours fort tard: je compris qu'il

était peut-être l'amant d'autres femmes. Un jour, il m'entraîna dans sa

chambre:

--J'ai résolu, me dit-il, d'aller en Europe avec plusieurs amis; en un

mot, Dolly, l'heure de la séparation a sonné. Mais il n'y a pas de votre

faute; je n'ai jamais eu à me plaindre de vous; en conséquence, je vais

acheter pour vous une petite maison et la meublerai convenablement. Vous

recevrez une bonne somme pour commencer. Vous êtes jeune, jolie et

intelligente, je suis certain que vous réussirez à New York.

C'était une façon un peu brutale de me signifier mon congé, mais en

somme, il ne m'abandonnait pas sans ressources.

Je me mis à songer; mon avenir ne m'apparut pas sous des couleurs très

brillantes, mais il fallait que je me courbasse sous la loi

d'inéluctables circonstances.

Le lendemain donc, après de nombreuses recherches, Randolph acheta, à

mon intention, une petite maison qui fut immédiatement meublée avec

quelque goût. Puis, en m'y installant, il me donna mille dollars. Je

pris deux domestiques noires et devins dès lors propriétaire.

Une après-midi, Randolph me rendit visite et m'aborda en ces termes:

--Vous savez, Dolly, que j'adore fouetter une femme; il est peu probable

qu'à l'avenir je puisse me payer cette agréable fantaisie en Europe;

aussi faut-il que vous me permettiez de vous laisser fustiger

sérieusement avant mon départ.

Cette étrange proposition ne me souriait guère, mais je n'eus pas la

force de lui refuser; j'acceptai donc, lui recommandant toutefois de ne

pas me frapper trop fort si je lui passais cette dernière fantaisie.

Prenant un mouchoir, il m'attacha les mains, malgré ma défense. Puis,

s'asseyant sur une chaise et me renversant sur ses genoux, il me traita

ainsi qu'une petite fille, malgré mes pleurs et mes supplications.

--Là, Dolly, maintenant tout est fini entre nous; vous avez reçu de moi

la dernière fessée.

Puis il m'embrassa une dernière fois, me dit adieu, et tranquillement

sortit de ma maison.

Il partit pour l'Europe dès le lendemain et depuis, je ne l'ai plus

revu. Je sais pourtant aujourd'hui qu'il est revenu et qu'il habite

Woodlands.

*

* *

Au bout de peu de temps, mes ressources diminuèrent rapidement. Malgré

toute ma volonté et la lutte intérieure qui se livrait entre ma

conscience et la nécessité, il fallut me résoudre à me laisser pousser

vers la chute finale.

J'étais jolie, et bientôt j'eus un grand nombre d'adorateurs.

Je haïssais cependant mon horrible profession et certes, je puis

affirmer que je ne m'y suis jamais faite. A deux reprises déjà, j'ai été

demandée en mariage, mais je me suis jurée de n'épouser que quelqu'un

que j'aimerai réellement. Peut-être un jour mes voeux seront-ils

exaucés.

L'an dernier, je suis allée passer quelques jours à Philadelphie où j'ai

eu des nouvelles de Miss Dean. Elle est toujours aussi bonne

qu'autrefois et continue à être très charitable. Je crois que ses

aventures en Virginie sont ignorées. J'aurais bien voulu revoir ma douce

amie, mais ma présente condition me le défendait. C'est pour moi un

grand chagrin.

Maintenant, mon histoire est finie et vous savez pourquoi je hais les

Sudistes.

Ils sont la cause de tous mes malheurs et de ma chute dans le vice. Sans

eux, je n'eusse pas été martyrisée par les Lyncheurs, et je n'aurais pas

été obligée de me livrer à Randolph. Trois bandits ne m'auraient pas

violée et enfin, malheur de moi! je ne serais pas

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 59 / 88 题