Je vous laisse à penser l'état dans lequel m'avait mise cette
déclaration:
--Oh! implorais-je, vous ne m'infligerez pas pareil traitement;
croyez-moi, je vous enverrai tout l'argent que vous voudrez; mais
laissez-moi partir, ajoutai-je en sanglotant. Ils se prirent à rire
bruyamment:
--Vos larmes sont superflues, la belle; nous n'en agirons pas
différemment pour cela, dit celui qui paraissait le plus âgé des trois;
puis se tournant vers ses sombres compagnons:
--Allez, camarades, déshabillez la donzelle, et attachez-la.
Et malgré mes cris et ma résistance, je me trouvai en un instant nue et
ligottée aux quatre coins d'un lit.
Ils commencèrent à m'examiner, admirant à haute voix ma peau et la
finesse de mes formes, surenchérissant sur des particularité que j'eusse
voulu cacher et se décidèrent enfin à commencer leur monstrueuse
besogne.
Ils tirèrent au sort ma possession; mais, hélas! je n'en devais pas
moins subir les assauts répétés de chacun d'eux; tous les trois me
violèrent...
Je ne puis vous raconter les horreurs que j'ai supportées. J'étais à
moitié morte de dégoût; une sueur froide ruisselait sur mon front; et
j'étais toute meurtrie, leur façon d'aimer étant faite de brutalité
immonde et de rudesse infâme.
Ils délièrent enfin mes membres: les courroies avaient laissé des
marques rouges sur ma peau brûlée de leurs monstrueuses caresses.
Je m'habillai péniblement, et m'étendis sur le lit grossier cherchant un
peu d'oubli dans le sommeil. Mais quoique physiquement et moralement
éreintée, je ne pus fermer l'oeil.
Je n'oublierai jamais les tortures de cette épouvantable nuit. J'avais
une peur affreuse que ces individus voulussent me garder avec eux.
Le jour vint pourtant, et les rayons du soleil levant glissèrent par les
trous des claies qui fermaient la cabane.
Cependant les hommes s'éveillèrent et préparèrent du café. Inconsciente,
j'en bus avidement un gobelet, ce qui me rafraîchit un peu.
Puis ils m'annoncèrent qu'ils allaient me rendre ma liberté. L'un d'eux,
me prenant le bras et me poussant hors de la cabane, me conduisit alors
jusqu'à la route après m'avoir fait faire mille détours. Puis, il
disparut dans les fourrés des bois. Je m'étais assise au revers du
chemin ne sachant au juste ce que je devais faire, quand une voiture
parut. Je m'avançai vers le conducteur qui voulut bien me conduire
jusqu'à Richmond.
Arrivé devant la maison de Randolph, le brave homme arrêta son cheval et
m'aida à descendre.
Je frappai à la porte; une jolie femme de chambre vint m'ouvrir et me
considéra avec étonnement, comme hésitant. Mais, quand je lui eus dit
qui j'étais, elle me conduisit près de Randolph.
--Oh! Dolly, s'exclama Georges, comme vous voilà faite!--Je devais en
effet avoir une mine affreuse.
--D'où venez-vous? le vous attendais à huit heures, hier soir. Où est
Jim? Où est la voiture?
Cet accueil inattendu acheva de me déconcerter:
--Eh! ne m'accablez pas avec vos questions; il y a près de vingt-quatre
heures que je n'ai mangé et je suis malade de faim, de fatigues et
d'épouvante. J'ai besoin de secours, je parlerai ensuite.
Stupéfait, il obéit. J'étais réellement affamée, et je fis un bon repas
et bus deux grands verres de vin.
Puis, me sentant remise, je m'assis dans un fauteuil et fis à Randolph
le récit de mes aventures, mais sans parler des outrages dont je venais
d'être victime.
Je ne sais s'il se douta que je lui cachais quelque chose, mais il ne me
posa pas de questions allusives. Il paraissait seulement très contrarié
de la perte de ses deux beaux chevaux:
--Dieu damne les brutes, dit-il, je n'aurais pas donné ces deux bêtes
pour huit cents dollars! quant à votre garde-robe, elle peut être
facilement remontée. Je vais aller prévenir la police par acquit de
conscience, mais sans grand espoir; par ces temps de bouleversement et
de guerre on n'est jamais sûr.
Enfin, n'y tenant plus, brisée de fatigues, je me couchai et m'endormis,
malgré les exhortations de Randolph, qu'une continence forcée avait mis
en appétit...