Nous étions trop heureux pour que notre bonheur fût durable!
Un jour le capitaine Franklin reçut l'ordre de partir avec son
détachement: il devait rejoindre le gros de l'armée.
Notre séparation fut cruelle et je me pris à maudire la fortune, jalouse
du moment de bonheur qu'elle avait accordé à mon âme.
Franklin s'éloigna, après m'avoir fait promettre de lui écrire.
Je me mis à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, pour voir disparaître
à la tête de son détachement le seul homme que j'aie jamais aimé d'amour
véritable.
Arrivé au bout de l'avenue, il se retourna, me salua du sabre, puis
disparut. Je ne devais plus le revoir: l'année suivante il fut tué à la
bataille de Cedar Mountain.
Cependant quinze jours s'étaient écoulés. Randolph ne revenait pas.
J'étais très inquiète: les esclaves donnèrent fréquemment de visibles
signes d'insubordination et j'écrivis à Georges de venir ou de m'appeler
auprès de lui, quoiqu'il en coûtât à mon coeur de reprendre la vie
commune d'autrefois.
Dans sa réponse il me disait d'aller le rejoindre à Richmond où il avait
loué une superbe maison.
Je fis faire immédiatement mes malles, et commandai de préparer la
voiture qui devait me transporter avec mes bagages.
Le vieux cocher, Jim, parut un peu effrayé de ma décision, m'apprenant
que, depuis le commencement de la guerre, les chemins étaient infestés
par les détrousseurs de grande route, des Bushwhackers et qu'il était
peu prudent de voyager avec des valeurs sur soi. Il finit par me
conseiller de laisser mes bijoux à la garde de Dinah, et jugeant bon
l'avis du vieux nègre je rouvris mes malles pour en sortir mes bijoux,
que j'enfermai dans un coffre-fort dissimulé dans la muraille de la
chambre de Randolph.
A quatre heures, le buggy, attelé de deux bons chevaux, s'arrêta devant
le perron et, mes malles chargées, je commençai mon voyage.
L'après-midi était splendide.
Très légèrement vêtue, je ne souffrais nullement de la chaleur. Je
passai les rênes à Jim et m'abandonnai à mes pensées. La route était
superbe, et une légère brise nous caressait agréablement. Certes, je
n'étais pas enchantée de revoir Randolph, mais j'espérais m'amuser à
Richmond, du moins mieux qu'à Woodlands.
Comme nous étions arrivés en haut d'une longue côte, et que Jim avait
mis ses chevaux au pas, pour les laisser souffler un peu, je le fis
causer et lui dit que bientôt peut-être il serait un homme _libre_. Il
hocha la tête, m'affirmant qu'il était bien beau de vivre à sa guise,
mais qu'il était absolument incapable de gagner sa vie et que presque
tous les esclaves pensaient comme lui.
Nous en étions là de notre conversation quand soudain quatre hommes à
l'aspect peu rassurant sortirent des bois et, braquant d'énormes
revolvers dans notre direction, nous crièrent:
--Lâchez les rênes et levez les mains en l'air.
--Par Dieu, maîtresse, les Bushwhackers, me souffla Jim à mi-voix, puis
il leva les mains, pendant que, glacée d'épouvante, je me cachais en
criant.
Deux des bandits s'approchèrent et, avec force jurons, nous intimèrent
l'ordre de descendre. Toute résistance était impossible et,
immédiatement, malgré nos terreurs, il nous fallut obtempérer à l'ordre;
les bandits s'assurèrent tout d'abord que nous n'étions pas en état de
fuir; alors les Bushwhackers remirent leurs revolvers à la ceinture et
se mirent à l'ouvrage: les traits de la voiture furent enlevés et l'un
des hommes, montant sur un cheval et tenant l'autre par la bride,
s'éloigna au grand trot.
Les trois détrousseurs qui restaient jetèrent sans façon mes malles à
terre, et les ayant brisées, commencèrent à fouiller parmi les étoffes
et les robes.
Ils furent vivement désappointés de n'y trouver ni bijoux ni argent et
l'un d'eux, s'approchant de moi, m'ordonna rudement de lui donner ma
bourse. Il n'y trouva que cinq dollars; il se mit à jurer furieusement.
Puis se tournant vers Jim:
--Vous, vieux négro, filez rapidement sans tourner la tête. C'est
compris, n'est-ce pas?
--Non Massa, répondit Jim, mo ka pas quitté maîtesse.
L'homme tira son revolver et l'appliqua sur la tempe du vieux nègre.
--Allons, au trot, ou je vous casse la tête...
Jim n'avait pas fait un mouvement, et de ses grands yeux tranquilles il
continuait de fixer l'homme.
Je crus comprendre que les bandits voulaient me garder pour me rançonner
et je lui dis:
--Vous pouvez partir, Jim; allez mon ami, vous ne sauriez m'être utile
maintenant.
--Oh! maitesse, mo ka pas l'aimé laissé vous seule com yon becqué, mo ka
couri Woodlands.
Puis il s'en alla lentement, tournant la tête de temps à autre.
Le chef vint à moi:
--Il est déjà tard, dit-il, aussi nous allons vous donner l'hospitalité
pour la nuit. Demain matin vous trouverez probablement une voiture qui
vous conduira à Richmond.
Puis, me saisissant le bras, il me fit prendre un petit sentier à
travers bois. Nous marchâmes pendant un mille environ, et arrivâmes à
une petite cabane de bois, grossièrement construite.
Une lampe fut allumée, et je vis avec terreur le lieu dans lequel je
devais passer la nuit.
Les murs étaient faits de tronçons d'arbres, le toit de brindilles et de
branchages; le mobilier se composait de quatre lits faits en feuillée et
recouverts de peaux de bêtes; une planche servait de table.
Au milieu de la cabane, un feu de bois se consumait lentement; l'un des
hommes y jeta une bûche, et, détachant une poêle qui pendait au mur, y
fit frire quelques tranches de lard qu'il plaça sur la table avec un
morceau de pain noir et une bouteille de whiskey.
Puis tous trois se mirent à manger, m'invitant à en faire autant.
Naturellement, je m'en abstins et rejetai dédaigneusement l'offre.
Alors, l'un d'eux prit la parole:
--Nous avons été très désappointés en ne trouvant rien dans vos malles,
ma belle enfant. Comme nous n'avons pas l'habitude de travailler pour
rien, il faut que d'une façon ou d'une autre nous soyons payés.
--Oh! m'écriai-je vivement, si l'un de vous veut m'accompagner à
Richmond demain, mon mari, M. Randolph, vous donnera la somme que vous
fixerez.
--Non, il est inutile que vous nous fassiez une proposition semblable.
Et comme nous n'avons pu tirer d'argent de vous, nous allons nous payer
sur votre personne!...