GUERRE ET AMOUR

Peu après la bataille de Bull-Run, Randolph fut convoqué à Richmond pour

assister à un Congrès tenu par les chefs des confédérés. Comme son

absence devait être de longue durée, il me donna des instructions

détaillées au sujet des travaux à faire exécuter, et m'ordonna de lui

écrire deux fois par semaine.

Dès le jour du départ de Randolph, je décidai qu'autant que possible, on

ne fouetterait plus sur la plantation; ces ordres, qui ne concernaient

que les femmes, surprirent les majordomes, mais je crois qu'ils s'y

conformèrent.

Au dehors, la guerre faisait rage et les troupes des fédérés se

concentraient déjà autour de Richmond; beaucoup de plantations voisines

étaient occupées militairement par les Nordistes et je m'attendais d'un

moment à l'autre à voir mes compatriotes, les _garçons en bleu_, comme

on les appelait, faire leur apparition chez nous.

Ils arrivèrent enfin!

Une après-midi, j'étais à ma fenêtre, lorsque j'aperçus une bande de

soldats, conduite par un jeune officier, et suivie d'une voiture

régimentaire. Ils firent une pause devant la terrasse, disposèrent leurs

armes en faisceaux et se mirent à décharger leur voiture qui contenait

des objets de campement et des vivres. Mon coeur battait violemment, et

je m'assis sur un sofa en attendant le dénouement de la perquisition qui

ne devait pas manquer d'avoir lieu.

Quelques instants après, en effet, Dinah annonça l'officier, qui dit, en

me saluant de la façon la plus courtoise:

--Madame, j'ai reçu l'ordre d'occuper cette plantation, mais je vous

promets de ne rien détruire, ni d'arrêter le travail. Je logerai mes

hommes dans le quartier des esclaves, mais je vous prierai de me faire

donner une chambre dans la maison.

--Je suis heureuse de vous voir, monsieur, répondis-je en souriant. Je

suis née dans le Nord et toutes mes sympathies sont pour vous. Prenez un

siège, et je vais donner des ordres pour qu'une chambre confortable vous

soit préparée.

Il s'assit, l'air très surpris. Cet officier, grand et blond, pouvait

avoir vingt-sept ans; son visage plein de distinction décelait la

franchise; il avait une longue moustache blonde et portait élégamment

l'uniforme simple des officiers du Nord.

An bout d'un instant, la conversation avait pris entre nous un caractère

de cordiale familiarité. Il me dit se nommer Franklin et être capitaine.

De plus, il était né en Pensylvanie, ainsi que moi. Cette découverte

nous réjouit; aussi notre causerie, jusqu'à l'heure du repas ne

languit-elle pas un seul instant.

Je mis pour le dîner une de mes plus jolies toilettes, et je descendis

dans la salle à manger y attendre le capitaine Franklin.

Me saluant avec une respectueuse aisance, il me remercia tout d'abord

d'avoir bien voulu lui réserver un appartement dont l'aménagement le

ravissait. Il avait quitté son uniforme et portait maintenant un

vêtement civil, sous lequel il paraissait fort élégant.

Nous nous mimes à table, et je m'aperçus, non sans en éprouver une

intime satisfaction, qu'il faisait grand honneur aux plats fins et plus

encore aux vieux vins de Woodlands. En riant il me disait sa joie

d'avoir pu utiliser de façon si inespérée son billet de logement. La

conversation était fort agréable et pleine de charme.

Le dîner terminé, il me pria de l'excuser; il avait, disait-il, à

s'occuper de son service.

Je montai à ma chambre et écrivis à Randolph pour le mettre au courant

de la situation; j'avais été prévenue qu'il se trouvait non loin de là.

La réponse ne se fit pas attendre. Il me disait qu'il préférait ne pas

revenir à Woodlands où il ne pourrait assister impassible à

l'envahissement de sa propriété. Il m'annonçait que sitôt qu'il aurait

loué une maison, à Richmond, il m'enverrait chercher.

Cependant, le capitaine Franklin était toujours plein d'égards pour moi,

et me traitait avec la plus extrême déférence.

Je m'étais vite aperçue de l'impression que je lui causais, et à

certains signes qui n'échappent jamais à une femme, je surpris

facilement qu'il éprouvait plus que de la sympathie pour moi. De mon

côté, le capitaine me plaisait beaucoup; ses manières galantes et polies

m'avaient à peu près conquise, si bien que l'amour, amour que je n'avais

jusque-là ressenti pour personne, avait envahi mon coeur.

Je pressentais le danger de cette passion et, anxieuse, je me demandais

s'il la partageait. J'avais une envie folle de sentir se poser ses

lèvres sur mes lèvres et entendre de lui ces mots tendres qui tous

pénètrent l'âme tant et si bien que mon amour qui grandissait chaque

jour me fit brusquer les événements.

Le capitaine m'ayant dit un soir que son parfum préféré était celui de

la violette, je ne manquai d'en saturer ma toilette et d'en vaporiser

mon corps et mes dessous.

C'est ainsi que, dans un ajustement coquet aux mille détails féminins,

je fis mon entrée dans la salle.

Franklin, que je n'avais pas vu depuis le matin, s'y trouvait déjà. Il

me tendit la main, et sans m'en rendre compte je lui abandonnai la

mienne plus longtemps qu'il n'était décent.

Pendant le dîner, il fut très gai, riant, causant aimablement, puis nous

passâmes au salon. Jusque-là, le capitaine n'avait pas dépassé les

bornes de la plus stricte courtoisie. Il fallait donc que ce fût moi qui

devinsse entreprenante.

Sous prétexte de m'aider à dévider un écheveau de laine, je le fis

placer à coté de moi, et je m'assis sur un tabouret à ses pieds, de

façon que son regard plongeât dans mon corset par la large échancrure de

mon corsage.

Puis, prétextant soudain un subit et violent mal de tête, je me levai en

chancelant. Il s'élança pour me soutenir, me portant sur le canapé. D'un

coup de genou savamment combiné, j'avais fait remonter mes jupons.

Franklin vit ma jambe, et, cette fois, n'y tint plus. Il m'enlaça dans

une étreinte à m'étouffer, et me mit sur les lèvres un baiser passionné

en murmurant: «Je vous aime!...» Je ne me défendais nullement; bien au

contraire. Je lui rendis son baiser et... vous devinez le reste de

l'aventure.

Je lui racontai mon odyssée et, en détails, les moyens horribles

employés par Randolph pour me forcer à habiter Woodlands. Il fut ému par

mon histoire, et, lorsque je l'eus terminée, il m'embrassa tendrement en

me disant:

--Je suis sans grande fortune et ne puis, par conséquent, vous offrir le

luxe que vous avez ici, mais je vous apporte mon amour et ma volonté et

pour une âme aimante comme la vôtre, je pense que cela peut suffire.

--Oh! je vous suivrai avec bonheur partout où vous serez, vous qui êtes

mon premier et seul amour, mais êtes-vous bien certain de m'aimer

toujours?

--Pouvez-vous en douter, cruelle?

Et après un long baiser aussitôt suivi d'une autre manifestation

d'amour, nous nous séparâmes jusqu'au lendemain.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 53 / 88 题