Je vais franchir une période de quatre mois. Pendant ce temps, les
événements s'étaient aggravés: les États esclavagistes, séparés du Nord,
avaient élu un Président du Sud, Jeff Davis, et s'étaient brusquement
emparés du fort Sum; la guerre enfin était commencée.
Malgré le mauvais état des affaires, le travail continuait à la
plantation, mais tout y allait assez mal. Les noirs, informés de ce qui
se passait à l'extérieur, donnaient fréquemment des signes
d'insubordination; Randolph et ses surveillants se promenaient
continuellement, armés de revolvers. Les punitions étaient encore plus
nombreuses et plus terribles que par le passé et grâce à ce surcroît de
sévérité, la discipline était quand même maintenue.
Dans la maison, à de rares exceptions près, les femmes devenaient
difficiles à conduire, mais de ce côté non plus, Randolph ne supportait
pas la moindre faute. Aussi Dinah, aidée d'une esclave nommée Milly,
devait-elle constamment infliger de terribles fustigations. Le sang
coulait parfois.
Puis, subitement, les affaires subirent un arrêt. Les greniers et
magasins pleins de coton ne se vidaient plus. Comme les revenus de
Randolph consistaient surtout dans la vente du coton, il se trouva
brusquement avec peu d'argent liquide, et malgré sa douloureuse
détresse, il espérait fermement que le Sud sortirait victorieux de la
lutte.
Quant à moi, est-il besoin de le répéter, toutes mes sympathies allaient
aux Nordistes. Je me gardais bien, naturellement, de faire part de mes
espérances à Georges, qui, très violent, m'eût peut-être tuée en
apprenant ce qui se passait en mon âme.
Randolph quittait rarement la plantation et ne recevait plus personne.
Ses amis étaient d'ailleurs, tous enrôlés dans les rangs des
combattants. Entre temps, il avait été élu membre de Congrès de la
Confédération du Sud. Contraint de demeurer à Woodlands, Georges
commença à m'apprécier davantage et me traita un peu moins en machine à
plaisir.
Avec ses esclaves, il était de plus en plus strict; depuis le
commencement de la guerre, plusieurs noirs s'étaient évadés et Randolph
avait offert deux cents dollars pour la capture de chaque déserteur,
mais ce fut inutilement, heureusement pour les fugitifs. Ces pertes de
bétail humain le tracassaient beaucoup: ces noirs valaient chacun de
quinze cents à deux mille dollars. Jusqu'alors aucune des femmes n'avait
tenté de s'échapper, lorsqu'un matin, Dinah vint nous prévenir qu'une
esclave appelée Sophie, sortie la veille au soir, n'avait pas reparu.
Sophie était une belle mulâtresse de vingt-six ans, qui pouvait valoir
dix-huit cents dollars. Randolph envoya immédiatement son signalement de
tous côtés, promettant une forte récompense à qui la ramènerait à
Woodlands ou la ferait incarcérer dans une prison de l'État. L'effet ne
s'en fit pas attendre. Un soir vers cinq heures, deux hommes arrivèrent,
ramenant la mulâtresse dans une voiture; ils l'avaient retrouvée dans le
quartier des esclaves d'une habitation située à vingt-cinq milles de
Woodlands.
La femme, dont les poignets étaient ligotés, n'avait évidemment pas
souffert depuis son départ; sa robe était propre; elle paraissait
seulement épouvantée, n'ignorant pas ce qui l'attendait.
Randolph était très heureux d'avoir retrouvé son esclave. Le lendemain,
à déjeuner, il me dit qu'il avait décidé d'infliger à Sophie un
châtiment exemplaire; elle serait fouettée avec la _batte_, dans le
hall, devant toutes les femmes réunies.
Puis il sortit faire tout préparer pour l'exécution. Vingt minutes
après, il rentrait, me disant:
--Tout est prêt en bas; vous n'avez jamais vu appliquer la batte; si
vous voulez, vous pouvez descendre, ça vous amusera.
Certes, il était triste de voir fouetter une femme, mais je m'y étais
quelque peu habituée, et ma curiosité avivée par la promesse d'un
spectacle que je n'avais jamais vu, je suivis Georges.
Dans le milieu de la pièce, était installé un long bloc de bois, large
d'environ deux pieds, et supporté par quatre piquets munis de courroies.
Sur le plancher, à côté, était la batte: c'était une espèce de battoir
semblable à celui des laveuses, mais n'ayant qu'un demi-centimètre à
peine d'épaisseur, et monté sur un manche de deux pieds et demi de long;
c'était là l'instrument le plus redouté, car après son application, la
peau restait endolorie beaucoup plus longtemps qu'avec la courroie ou la
baguette.
Toutes les femmes de la maison étaient présentes. Dinah, seule, se
tenait près du bloc. Aidée de Milly, elles s'emparèrent de la coupable.
--Oh! massa, criait celle-ci, étendant les bras en sanglotant, vous pas
baillé batte à ma, baillé ma fessade avec courroie ou baguette, mais pas
baillé batte...
--Étendez-la, commanda Randolph.
En un instant, elle fut solidement ligotée sur le chevalet, et ses jupes
relevées.
Randolph prit la batte, et se plaçant à la gauche de la coupable, lui
dit:
--Maintenant, chienne, je vais recouvrer sur votre peau les quatre cents
dollars que m'a coûtés votre évasion.
Puis il leva la batte aussi haut qu'il le put. Dans l'attente du coup,
la femme avait frissonné, serrant les jambes. L'instrument retomba,
claquant comme un coup de fouet, sur la partie supérieure de la fesse
gauche. Sophie remua convulsivement, et poussa un long cri de douleur.
Une large marque rouge était apparue sur la peau. Le second coup tomba à
gauche et fut suivi d'un nouveau cri et d'une nouvelle marque.
Georges continua de frapper rudement, visant alternativement à droite et
à gauche un endroit nouveau. Le supplice prit fin. Le châtiment avait
été terrible; Randolph jeta la batte et ordonna à Dinah de délivrer la
femme qui, sitôt détachée, roula à terre en proie à la plus affreuse
douleur.
Je remarquai que les femmes présentes, habituées à la vue de semblables
corrections, n'étaient nullement émues par cette scène de sauvagerie.
Les semaines s'écoulaient sans grand changement dans notre existence. La
guerre battait son plein et les troupes nordistes approchaient; les
fédéraux étaient entrés en Virginie et n'étaient plus qu'à peu de
distance de Woodlands.
Puis eut lieu la bataille de Bull-Run, perdue par les Nordistes. Quand
la nouvelle de la victoire des confédérés nous parvint, Randolph ne me
cacha pas sa joie. J'étais désolée de cette défaite, mais je ne tardais
pas à reprendre courage, dans l'attente d'autres victoires de mes
compatriotes.