Georges m'annonçait son retour pour le lendemain soir, et me
recommandait de lui faire préparer un bon dîner à l'heure habituelle.
Le jour de son arrivée, vers deux heures, je fis seller mon cheval et
partis me promener. Aidée de Rosa, j'avais mis une jolie amazone, et
m'étais coiffée d'un grand feutre gris comme en portent les cowboys, ce
qui m'allait à ravir. Je rentrai vers cinq heures. Le groom m'attendait
sur le perron, et m'annonça que son maître était arrivé depuis plus
d'une demi-heure. Épouvantée, j'entrai en courant au salon.
--Oh! Georges, lui dis-je, je suis vraiment peinée de ne pas avoir été
là pour vous recevoir, mais je ne pouvais penser que vous arriveriez
avant six heures.
Je croyais le trouver furieux, mais il était au contraire de bonne
humeur. Il se leva, vint à moi, et répondit en m'embrassant:
--Cela importe peu, ma petite chérie, je suis seul fautif.
Je fus surprise de ces manières affectueuses auxquelles je n'étais pas
accoutumée, manières presque tendres et qui contrastaient singulièrement
avec l'humeur habituelle de mon amant.
Nous descendîmes à la salle à manger, et nous fîmes honneur au repas
qui, d'ailleurs, était excellent.
Randolph me questionna sur la conduite des femmes; je lui dis sans
hésitation que je n'avais eu qu'à me louer d'elles durant son absence.
Après le dîner, une fois installés au salon, Randolph me fit part de ses
craintes sur la situation présente. Les rapports entre Nord et Sud
étaient très tendus. Georges, naturellement, Sudiste convaincu, avait
voué une haine invétérée à ses adversaires qu'il agonisait d'injures.
J'étais Yankee, et, comme telle, j'espérais en mon âme sur l'entière
victoire de mes compatriotes; je me gardais cependant d'exprimer tout
haut mon opinion; Randolph, selon son habitude, m'eût violemment imposé
silence.
Le lendemain, nous fîmes en buggy une longue promenade, qui nous
conduisit jusqu'à l'habitation où j'avais vécu si heureuse avec Miss
Dean.
Les souvenirs se pressaient en foule dans mon esprit.
--Oh! partons, dis-je à Georges qui s'aperçut de mon émotion. Mais le
cruel ne fit que rire bruyamment de ce qu'il appelait ma «sensiblerie
mouillée»,--mouillée! parce que mon émotion se traduisait en larmes
silencieuses!--et nous reprîmes lentement le chemin de Woodlands.
Les jours succédaient aux jours, dans un morne désoeuvrement. La
continuité du calme dans cette ruche monotone pesait lourdement sur mes
esprits; il me semblait que je souffrais de ma tranquillité. Depuis le
retour de Randolph, tout allait pourtant pour le mieux et aucune femme
n'avait encore eu ses jupons relevés--pour recevoir le fouet, s'entend,
car--pour le reste... L'amour existe dans tous les pays.
Cette quiétude ne pouvait durer. Un petit accident arrivé dans la
récolte--accident peu important, du reste, eut le don de mettre Randolph
dans une violente colère.
J'étais dans la bibliothèque, étendue négligemment sur une chaise
longue, chaussée d'espadrilles légères, Randolph entra brusquement, les
yeux chargés d'éclairs. Il mordillait rageusement sa moustache, et, ne
trouvant personne sur qui passer la colère qui grondait sourdement en
lui, il m'adressa violemment la parole.
--Drôlesse! vous savez que ces espadrilles me déplaisent. Eh quoi!
avez-vous l'intention maintenant de vous affubler plus mal qu'une
chienne d'esclave...
--Mais...
--Taisez-vous, ou je vous gifle.
Alors, un peu calmé, il m'annonça qu'il avait un rendez-vous très
important avec un planteur des environs. Il appela Dinah qui accourut
aussitôt, et lui commanda de faire seller son cheval, puis alla
s'habiller.
Au bout d'une demi-heure, il rentrait, en costume de route. Le groom
n'avait pas encore fait son apparition et Randolph se mit à arpenter
rageusement la pièce en consultant sa montre à chaque minute. Il jurait
de faire attacher et fouetter le groom jusqu'au sang, s'il manquait son
rendez-vous et finalement sonna encore Dinah.
--Je parie que la garce a oublié de prévenir le groom, grommela-t-il
entre ses dents.
Dinah parut, calme.
--Avez-vous commandé mon cheval?
La femme se mit à trembler, affreusement pâle.
--No, Massa, mo ka oublié.
Il bondit de fureur.
--C'est ainsi; c'est bien, je vous réponds que cela ne vous arrivera
plus.
Et bondissant sur la pauvre Dinah, il la renversa, d'un tour de main lui
releva ses jupes, et commença à la frapper furieusement, s'excitant,
tapant de plus en plus fort sur la chair qui frémissait sous le cruel
contact de ses gros poings.
Enfin il la repoussa violemment, en jurant.
--Oh! Georges, lui dis-je. Comment avez-vous pu battre cette fille?
Il me regarda durement:
--Je vous serais reconnaissant de vous mêler de ce qui vous regarde. Je
fais ce qu'il me plaît de mes esclaves.
Il s'animait en parlant.
--Dieu me damne, jura-t-il, jamais personne ne s'est permis semblable
remarque, et j'ai bien envie de vous fouetter comme cette femme.
Il l'aurait fait. Mon sang se glaça dans mes veines.
--Je vous demande pardon, fis-je d'une voix étranglée... Je suis désolée
que ma prière ait pu vous contrarier.
--C'est bien. Mais sachez que je déteste les observations.
Enfin, il quitta la salle. Je poussai un soupir de soulagement en le
voyant disparaître dans l'avenue, au grand trot de son cheval.
La nouvelle de la punition de Dinah s'était vivement répandue par toute
la maison. Comme elle était femme de charge, et obligée de rapporter à
son maître toutes les fautes commises par ses gens, elle n'était pas
très aimée des noirs.
Je fis venir Dinah auprès de moi. Je fus surprise de la trouver plus
fraîche que jamais, ses cheveux bien en ordre sous un bonnet blanc, un
tablier, un col et des manchettes très propres. Sa figure avait son
habituelle expression de placidité mais ses yeux étaient un peu rouges.
--Je vous plains, ma pauvre Dinah, lui dis-je, votre maître vous a
battue bien sévèrement.
Quoiqu'un peu surprise de la sympathie que je lui témoignais, elle parut
néanmoins s'en montrer reconnaissante, et me remercia, en disant:
--Mo ka tini bocoup fouettée dans ma vie, mais mo jamais croire que
Massa baillé à mo fessée tan coin pitit fille. Mo l'a pas reçu chose
comme ça depuis mo tini treize ans. Mo ha reçu deux fois la batte mais
la main de Massa être quasi dure comme batte.
Dinah avait parlé sans émotion: elle ne trouvait pas étrange qu'une
femme de son âge fût fouettée d'une manière aussi cruelle, et elle ne
paraissait pas en garder rancune à son maître. Elle était son esclave:
son corps était sa propriété: il était par conséquent libre de faire
d'elle ce que bon lui semblait. Et l'état d'âme de Dinah était semblable
à celui de tous les noirs, pauvres gens subissant de gaîté de coeur la
pire des dégradations, résignés à souffrir comme des bêtes sous le
bâton, sans aucune velléité de révolte.
Je m'habillai pour dîner et, en entrant dans la salle à manger, j'y
trouvai Randolph déjà installé.
Il avait manqué son rendez-vous. Je m'attendais donc à le trouver de
fort méchante humeur, mais, à ma grande surprise, il se montra fort doux
et aimant, la nuit qui suivit surtout.
Quel étrange caractère que celui de cet homme?...