Cependant, je continuais à mener une existence que l'absence de Randolph
rendait fort calme.
Peu à après son départ, je reçus une lettre de Georges m'annonçant que
ses affaires n'étaient pas terminées, et qu'il comptait rester encore
quelques semaines à Charlestown. La nouvelle ne m'émut guère. Je
n'aimais pas mon amant et j'étais heureuse d'avoir un peu de
tranquillité.
Le même jour, après le déjeuner, j'étais dans la bibliothèque, quand
Dinah entra, l'air fort contrarié; elle me raconta que, depuis le départ
du maître, Emma, une fille de cuisine, faisait très mal sa besogne, et
restait insensible à toutes les observations. Puis Dinah me demanda si
je voulais la fouetter moi-même.
--Non, répondis-je, je ne puis faire cela.
--Lors, vous ça ka la mandé a majordome.
--Non, pas davantage.
Dinah me regarda très surprise. Elle ne pouvait comprendre pourquoi je
ne voulais ni battre la fille ni l'envoyer au majordome.
--Oh! maîtresse, dit-elle, mo ka faire? si vous ka pas baillé fouetté a
canaille négesse la, toutes autes bouguesses dans maisons tant comme, li
van mal corresponde a mo même, y moi ka pas pouvoi tini ordre, dans
habitation.
Je ne pus m'empêcher de rire en entendant la façon méprisante avec
laquelle Dinah parlait des drôlesses noires. Esclave elle-même et
passible du fouet pour la moindre faute commise, elle avait une haute
idée de sa propre importance et de sa position de femme de charge de
Woodlands.
--Attendez le retour du maître, lui dis-je, alors vous vous plaindrez
d'Emma et vous la punirez.
Dinah était fort mécontente et me fit observer que si je ne voulais pas
fouetter la femme avec une badine, je pouvais le faire sur mes genoux
avec une pantoufle. Mais je lui refusai cette dernière satisfaction, et
elle partit furieuse en grommelant contre mon indulgence pour «catin
négesse».
Une semaine se passa. Une belle après-midi, j'étais partie avec un
livre, m'installer dans un endroit paisible des jardins, auprès d'un
joli lac couvert de nénuphars et environné de bosquets. Sur la berge
était construite une petite maison toute chargée de plantes grimpantes,
et meublée de chaises longues en osier, et d'une petite table ronde.
En approchant, j'entendis des éclats de rire, et j'aperçus deux galopins
fort occupés à jeter des pierres à quelque chose qui remuait dans l'eau.
C'était le frère et la soeur, enfants d'une splendide mulâtresse appelée
Marguerite, employée comme fille de cuisine. Les deux enfants étant
quarterons, le père était évidemment un blanc. Le garçon avait une
douzaine d'années, et la petite un ou deux ans de plus. Comme il leur
était interdit de venir dans ce jardin, je supposais qu'ils
s'enfuiraient à mon approche, mais, absorbés par leur jeu ils ne
m'aperçurent pas.
En avançant encore, je m'aperçus que leur but était un pauvre petit chat
qui luttait désespérément pour regagner le rivage, et que les petits
sauvages repoussaient impitoyablement.
J'aime beaucoup les animaux, et particulièrement les chats; ce spectacle
me rendit furieuse. Je courus au bord de l'eau et saisis la pauvre bête
que je couchai au soleil, espérant qu'elle reviendrait à la vie, mais
les pierres des petites brutes l'avaient cruellement blessée et elle
resta étendue sans vie sur l'herbe.
J'entrai dans une grande colère et, saisissant les deux drôles, je les
renversai tour à tour sur mes genoux et les fustigeai un peu fort. Puis,
satisfaite, je m'installai confortablement et je lus le roman que
j'avais apporté avec moi. Après le dîner, le soir, Dinah vint me
demander divers renseignements, et j'en profitai pour la prier de me
dire ce qu'elle connaissait de la vie de Randolph.
Elle parlait longuement, prenant plaisir à s'écouter elle-même; son
récit était semé de remarques que je ne crois pas utile de reproduire;
aussi ne vous en donnerai-je qu'un résumé.
Dinah était exactement du même âge que Randolph, étant née le même jour
que lui, trente-cinq ans auparavant. Sa mère avait été la nourrice de
Georges, et les deux enfants, élevés ensemble, étaient une vraie paire
d'amis. Mais sitôt que Randolph fut en âge de comprendre la différence
qui les séparait, il devint autoritaire, et la rouait de coups quand
elle ne se pliait pas à ses caprices. A dix-huit ans, il lui ravit sa
virginité, puis alla passer trois ans en Europe.
A vingt-cinq ans, Dinah épousa un quarteron, et, depuis cette époque,
Randolph ne l'avait plus approchée. Ce dernier venait d'atteindre sa
trentième année lorsque son père et sa mère moururent à peu de temps
l'un de l'autre; il devint alors propriétaire de Woodlands. A cette
époque, Dinah était veuve et première femme de chambre; elle fut élevée
à la dignité de femme de charge par Randolph qui lui conféra une
certaine autorité sur les autres esclaves, ce qui ne l'empêchait pas de
la fouetter quand elle avait le malheur de lui déplaire, quoique cela ne
fût pas arrivé depuis plus de deux ans.
Je congédiai Dinah et me mis au lit. Le lendemain, à mon réveil, je
reçus une lettre de Randolph.