HEURES DE DÉSOEUVREMENT

Trois nouveaux mois passèrent; je vis bien des choses curieuses, mais je

ne veux pas allonger mon récit, ou plutôt ma confession.

Randolph donnait toujours à ses amis des dîners ou parties amusantes et

parfois fort libres. N'eut-il pas l'idée, un jour qu'il avait dix

convives, de vouloir les faire servir par dix esclaves nues! Cette

fantaisie m'épouvanta.

--Oh! Georges, m'écriai-je, vous ne ferez pas une chose pareille? Ce

serait trop honteux.

--Mais si, certainement, répondit-il en riant; comment, Dolly, vous

rougissez; je croyais pourtant bien que vous étiez guérie de votre

timidité.

--Mais votre idée est absolument insensée. Si vous voulez agir ainsi, au

moins, ne m'obligez pas à rester à votre table; ma position entre dix

hommes environnés de femmes nues serait trop horrible!

Hélas! il me fallut consentir à cette lubrique fantaisie d'un cerveau

que je commençais à considérer comme malade.

Le repas eut lieu, ainsi que l'avait voulu Randolph, et, mourant de

honte, je me retirai dans ma chambre, pour ne pas voir ce qui allait

inévitablement se passer.

Quelques jours après cette scène, Randolph m'annonça qu'il était dans

l'obligation de partir à Charlestown pour affaires et ordonna à Dinah de

lui préparer sa valise. Avant de s'éloigner, il me fit plusieurs

recommandations et me donna le contrôle de toute la maison, en

m'exonérant cependant de la surveillance de la plantation: je devais

également laisser les majordomes absolument maîtres du travail.

Il ajouta que si l'une des femmes commettait quelque faute, je pourrais,

avec l'aide de Dinah, la fouetter moi-même, ou, si je le préférais,

l'envoyer à un des surveillants avec une note spécifiant quel instrument

devait être employé pour la correction: la baguette, courroie, ou batte.

Je lui promis de faire tout ce qu'il me disait, mais, à part moi, je

comptais bien ne pas fouetter ou faire fouetter une seule femme sous

quelque prétexte que ce fût. Certes, il est bon parfois de fustiger

doucement un enfant, mais l'idée de frapper rudement une femme me

répugne profondément.

Randolph parti, je me sentais heureuse d'être libre d'agir à ma guise,

sans avoir à subir les ordres d'un maître, car Randolph était moins mon

amant que mon maître.

Le temps passa tranquillement. Dinah était très attentive et les femmes

se conduisaient parfaitement. Je passais mes journées à lire et à monter

à cheval. Randolph m'en avait donné un très doux, car j'étais toujours

fort nerveuse.

Nous étions à l'époque de la récolte du coton. Cet ouvrage était fait

par des femmes qui étaient obligées, sous peine de punition, d'en

récolter un certain poids par jour. Elles se réunissaient à la fin de la

journée et un surveillant, un carnet à la main, pesait leurs paniers. Si

le poids était insuffisant, la femme était fouettée avec la courroie qui

produisait une forte douleur sans abîmer la peau.

J'ai entendu dire à un surveillant qu'on pouvait fouetter une négresse

pendant une demi-heure avec la courroie, sans en tirer une goutte de

sang.

Nous avions alors soixante-dix femmes employées à ramasser le coton, et

tous les soirs, quatre ou cinq recevaient la fouettée. Cette coutume

n'était pas particulière à notre habitation, mais tous les planteurs de

la Virginie agissaient ainsi. Les majordomes surveillant les travaux des

champs étaient chargés du soin de punir les négresses, et toutes les

plus jolies travailleuses leur passaient entre les mains; ils n'en

avaient pas plus de pitié pour cela; leurs attributions comprenant les

fustigations, c'est presque machinalement qu'ils les exerçaient.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 45 / 88 题