AMOUR ET BASTONNADE

J'avais oublié la scène qui s'était passée et, le repas fini, je passai

dans la bibliothèque afin de lire les journaux pendant que Randolph

fumait un cigare.

Au bout d'un instant il sonna. Une des femmes, nommée Jane, répondit à

son appel.

--Allez me chercher Rosa et Dinah, lui dit son maître, et revenez avec

elles; j'ai besoin de vous trois ici.

Elles arrivèrent ensemble quelques minutes après.

Georges se leva de son siège et, se tournant vers Rosa qui paraissait

épouvantée, il s'écria:

--Ah! vous voilà, insolente; comment osez-vous parler sur un ton

semblable à votre maîtresse? Chienne que vous êtes! Croyez-vous que

c'est parce que j'ai eu des bontés pour vous, que je vous laisserai

insulter une dame blanche. C'est ce que nous allons voir.

Terrifiée, Rosa pâlit, autant que le permettait son teint bronzé; elle

éclata en sanglots et, se tournant vers son maître, s'écria en joignant

les mains:

--Lagué mo, lagué mo, Massa, pas fotté moin, mo qu'a mandé pardon; puis,

se tournant vers moi, elle me lança un regard suppliant.

Je ne voulais pas que cette malheureuse fût fouettée; aussi

intercédai-je vivement en sa faveur auprès de Randolph. Mais il ne se

laissa pas fléchir.

--_Enlevez-la_, dit-il en se tournant vers Dinah.

Celle-ci, s'avançant vers Rosa, la saisit par les poignets, et, faisant

demi-tour, l'enleva sur ses épaules larges en se penchant fortement en

avant. Les pieds de la coupable quittèrent le sol, et elle se trouva

courbée en deux sur le dos de Dinah.

Je ne tenais pas à voir le supplice et je me dirigeai vers la porte.

--Restez ici, je le veux, dit impérieusement Randolph. Levez les jupons,

Jane, ordonna-t-il, et faites attention de bien les tenir hors de la

portée de la badine.

Ainsi fut fait. Rosa avait la peau très lisse; ses jambes bien moulées,

dans des bas de coton blanc très propres, elle portait comme jarretières

des noeuds de rubans bleus, et était chaussée de jolis souliers.

Randolph alla chercher une badine dans un cabinet voisin, puis revint en

disant:

--Je vais maintenant vous apprendre le respect dû à vos maîtres; il y a

longtemps que vous n'avez été fouaillée, mais je vais vous remuer le

sang convenablement.

Rosa n'avait pas soufflé mot pendant ces préparatifs, mais à présent,

elle tournait la tête vers son maître, et l'implorant:

--Oh! Massa, vous qu'a pas baillé fotté, fot a Rosa même.

Il commença de fouetter la malheureuse, frappant lentement et posément.

La fille frémissait, jetant les jambes en l'air pour essayer d'échapper

au terrible contact de la badine, puis elle se mit à crier et à supplier

son bourreau.

--Oh! Massa, Massa, plus baillé flonflon, Massa qu'a baille top fot, oh!

ché doudou qu'assez!

Le coudrier continuait à strier ses chairs, lui arrachant de longs cris.

Sa peau était très fine pour une femme de couleur; elle devait sentir

cruellement la douleur.

Randolph s'arrêta enfin. La coupable fut remise sur pieds, sanglotant.

--Là, Rosa, lui dit son maître. Vous n'avez pas à vous plaindre; je n'ai

pas été sévère aujourd'hui, mais faites attention à vos paroles, car si

j'apprends de vous la moindre impertinence, vous ne vous en tirerez pas

aussi légèrement.

Rosa, toujours pleurant, quitta la chambre avec les deux femmes.

Nous restâmes tous deux seuls.

--Je crois, me dit Randolph, que maintenant vous n'aurez plus à vous

plaindre d'elle, mais si elle recommençait faites-le-moi savoir.

--Oh! Georges, répondis-je, comment avez-vous pu fouetter ainsi cette

malheureuse, surtout après avoir eu des relations avec elle; elle est

jolie, et c'est mal à vous.

Il se mit à rire.

--Oui, vous avez raison, je l'ai _eue_ souvent et je l'aurai encore si

l'envie m'en prend, mais je ne l'en fouetterai pas moins si elle se

conduit mal et si elle en a besoin. Ce n'est qu'une négresse, malgré sa

peau claire, et vous, incorruptible abolitioniste, ne savez ni ne voulez

comprendre le peu de cas que nous faisons de nos esclaves. Leur corps

nous appartient, et nous sommes libres d'en faire ce que bon nous

semble. Pour mon compte, je fais plus de cas de mes chevaux et de mes

chiens que de mes nègres.

Je croyais connaître Randolph, mais cette dernière remarque m'indigna.

Je m'abstins pourtant de toute observation.

Lorsque je montai m'habiller pour dîner, je trouvai Rosa dans ma

chambre; elle paraissait très humble et très soumise. J'eus pitié

d'elle, car je savais combien les coups de badine étaient douloureux.

--Je regrette que vous ayez été battue, Rosa, lui dis-je; le fouet vous

a-t-il fait très mal?

--Oh, que oui, maîtresse, l'a qu'a fessée, qu'a fait gand mal a mo. Li

maît jamais qu'a baillé me fessade si fot, Dinah qu'a mo bandé tant coum

gaisse à possuc. Ma ça qu'a faire toujours gand mal.

Elle m'aida à m'habiller, et depuis ce jour, je n'eus plus jamais lieu

de me plaindre d'elle.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 43 / 88 题