Plusieurs semaines s'écoulèrent. J'étais confortablement installée à
Woodlands, et je commençais à me faire à ma nouvelle vie, m'efforçant
même de chasser toute préoccupation d'avenir.
Randolph avait pris, pour mon service, la meilleure couturière de
Richmond, et, grâce à ses soins empressés, ma garde-robe était au
complet. J'avais quantités de toilettes de ville et de soirée, du linge
très fin orné de dentelles de prix.
Il m'avait aussi fait faire un costume d'amazone et me donnait des
leçons d'équitation.
Randolph, très généreux, m'avait offert de nombreux bijoux; c'était,
d'ailleurs, un parfait gentleman possédant une brillante instruction.
Malheureusement un libertinage invétéré gâtait ses bonnes qualités;
j'eusse voulu mon amant plus sage.
Toutes les femmes de sa plantation lui étaient passées par les mains. Il
n'avait néanmoins aucun égard pour elles; elles étaient ses esclaves et,
pour la moindre faute commise, il les faisait fouetter ou les fouettait
lui-même sans pitié.
Il en était de même avec moi, corrections exceptées, bien entendu. Il me
répétait souvent que j'étais jolie, et ne se lassait pas de me
contempler. Il ne m'aimait pas, il m'admirait. J'étais obligée de me
plier à toutes les fantaisies que son cerveau surexcité lui commandait,
d'agréer toutes ses fantaisies lubriques.
Son grand amusement était de me varier mes costumes. Il me prenait en
robe de soie, robe de ville ou de soirée, dans toutes les positions qui
lui traversaient l'esprit.
Du jour de mon entrée dans la maison, il délaissa complètement les
servantes pour s'occuper exclusivement de moi. Au fond j'aurais préféré
qu'il me laissât un peu plus tranquille.
Peu à peu, cependant, je finis par m'habituer à lui et à l'appeler par
son prénom, Georges. Il était toujours très doux avec moi, quoique
parfois de très mauvaise humeur.
A cause de son incorrigible libertinage, Randolph, bien qu'appartenant
comme je vous l'ai dit, à l'aristocratie de la Virginie, n'était pas
invité dans la société. Aussi il ne venait jamais de dames à Woodlands
et, quand il recevait, il n'y avait que des hommes à table. Je
m'asseyais alors en face de lui à la place d'honneur. A l'occasion de
ces fêtes, toutes les femmes de la maison étaient vêtues de noir, avec
le col et les manchettes blanches, et de jolis bonnets sur la tête.
Malgré toute la licence accordée à ses invités, aucun d'eux ne me manqua
jamais de respect, personne n'essaya de prendre la moindre privauté.
Tous me traitaient comme la dame de la maison et, comme on savait que
Randolph était très violent et tirait admirablement au pistolet, arme
dont il était d'ailleurs constamment prêt à se servir, aucun d'eux ne se
serait jamais avisé de me parler trop familièrement.
Le temps pourtant s'écoulait sans événements notables; j'étais toujours
très bien portante, et ne m'ennuyais pas. J'avais quantité de livres à
ma disposition: je montais à cheval tous les jours, tantôt seule, tantôt
avec mon amant. Souvent même, nous faisions de longues promenades en
voiture.
De temps à autre, nous allions passer quelques jours à Richmond; c'était
là pour moi de vraies parties de plaisir.
Nous descendions dans le meilleur hôtel et nous allions tous les soirs
au théâtre ou dans un café concert quelconque. Je n'avais jamais été au
spectacle avant de vivre avec Randolph, et je fus prise d'une grande
envie de me faire actrice.
Je m'en ouvris à Georges que la singularité de mon désir égaya beaucoup,
mais il me déclara qu'il ne voulait plus entendre parler de cela.
Lorsque nous étions à Woodlands, je me promenais toute la journée dans
la plantation qui, très importante, comprenait plus de deux cents
nègres, tous employés à la culture du coton.
Randolph était assez bon pour eux; il les nourrissait bien et n'exigeait
qu'un travail proportionné à leurs forces; en revanche il ne leur
pardonnait pas la moindre faute: aussi la courroie, la baguette et la
batte ne chômaient-elles guère.
Les esclaves étaient répartis en trois quartiers. Le premier était
réservé aux couples mariés, le second aux hommes seuls et le troisième
aux filles.
Mais, aussitôt le travail terminé, ils se réunissaient pour danser et
chanter en s'accompagnant de tambourins. Naturellement, les registres de
naissance que Randolph tenait soigneusement, accusaient une notable et
continuelle augmentation dans la population.
A la maison, la discipline était toujours maintenue par Dinah, et, quand
une fille faisait mal son service ou lui manquait de respect, elle était
impitoyablement menée à Randolph qui ne tardait pas à lui faire
regretter un moment de négligence. Souvent j'entendais les cris des
coupables, mais jamais je n'assistais à l'exécution d'une punition.
Je crois vous avoir dit que j'avais pour femme de chambre une misti du
nom de Rosa. Cette fille avait été avant mon arrivée la favorite de
Randolph qui l'avait complètement délaissée depuis mon installation.
Rosa en conçut un vif ressentiment à mon égard.
Elle manifesta les premiers jours sa jalousie en faisant très mal son
service et en affectant pour moi des airs impertinents. Je savais que si
je me plaignais à Randolph le châtiment serait sévère et je résolus de
patienter.
Rosa était très belle fille; âgée d'environ vingt ans, elle était
grande, à peine plus foncée de peau qu'une brune des pays chauds. Son
corps était bien proportionné; ses mains fines n'avaient jamais été
déformées par un travail pénible et ses cheveux non crêpés lui tombaient
plus bas que les reins. Sa voix était mélodieuse, mais un peu traînante,
et elle se servait du langage petit nègre en parlant.
Un matin qu'elle m'aidait à ma toilette, sa mauvaise humeur éclata: elle
se mit à me brosser les cheveux si rudement que je lui en fis
l'observation, mais sans y prendre garde, elle les tira plus violemment
encore en disant:
--Ça pas occupation moi-même, brossé bourré vous-même. Vous béqué eré
que paque tine la peau blanche, vous êtes belle bitin, vous femme, pas
meilleur comme mo, vous pas femme à Massa, y vous qui tini coucé toutes
les nuits avec lui-même.
Rouge de colère, je lui ordonnai de quitter la chambre, ce qu'elle fit
en ricanant.
Les larmes me vinrent aux yeux et j'eus conscience de mon abaissement.
Il était dur après tant de malheur de s'entendre parler de la sorte par
une esclave. Mais, après tout, elle avait dit la vérité: je ne valais
pas mieux qu'elle.
J'achevai de m'habiller seule, et je descendis. Randolph remarqua mes
yeux rouges.
--Qu'avez-vous, Dolly? me demanda-t-il.
--Oh! rien; Rosa a été un peu impertinente avec moi.
Ma réponse ne le satisfaisant point, il insista et je lui racontai toute
la scène, intercédant pour Rosa qui, ajoutai-je, avait toujours été très
polie avec moi.
--Je lui parlerai tout à l'heure, dit Georges, et il continua
tranquillement de déjeuner.