AMANT ET MAITRESSE

J'étais assise dans le salon, prêtant l'oreille au moindre bruit. Si

j'avais éprouvé à l'égard de Randolph le moindre sentiment de tendresse,

ma peine eût été moins amère, mais je le haïssais cordialement.

J'entendis bientôt le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant la

terrasse, puis une porte qui s'ouvrait. Mon coeur commença à battre

violemment, mais mon énervement ne ressemblait en rien à celui d'une

jeune fille qui attend son amant. Quelle singulière position était la

mienne; j'étais partagée entre la crainte de revoir Randolph et le désir

d'en finir au plus tôt.

Enfin il entra. Il était en costume de soirée. Venant à moi, il me prit

les mains et m'embrassa sur les lèvres. Je frémis de tout mon être; il

me regardait longuement et attentivement, pendant que, les yeux baissés

et toute rougissante, j'attendais qu'il m'adressât la parole.

--Vous êtes tout simplement ravissante, Dolly, dit-il après un long

silence. Votre robe vous sied à ravir, mais à l'avenir, il faudra mettre

une toilette décolletée pour le dîner.

Il me considérait déjà comme sa propriété.

--Je n'en ai pas, murmurai-je en manière d'excuse sans oser lever les

yeux.

--Vous en aurez bientôt plusieurs, reprit-il en souriant. Maintenant,

dites-moi, avez-vous été bien soignée durant mon absence? Dinah a-t-elle

bien veillé sur vous et les domestiques ont-ils été respectueux?

Je n'avais certes pas eu à me plaindre, et, sans les tristes idées que

j'avais en tête, j'aurais pu me trouver très heureuse. Je lui répondis

donc que Dinah avait été très bonne et que les domestiques s'étaient

montrés envers moi attentifs et pleins de déférence.

--C'est heureux pour eux, et, s'il en avait été autrement, il leur en

eût cuit, depuis Dinah jusqu'à la dernière des filles de cuisine.

Ses paroles me révoltèrent un peu. Il me semblait qu'il eût pu éviter de

faire allusion à des corrections dont je ressentais encore légèrement la

douleur.

Il m'adressa encore quelques questions sans importance et une des femmes

vint annoncer que le dîner était servi.

La table était couverte de fleurs, le linge et la verrerie étaient d'une

grande richesse.

Sur le grand buffet d'acajou brillait la lourde argenterie qui

appartenait à la famille des Randolph depuis plusieurs générations.

C'était la première fois depuis mon arrivée que l'on servait le dîner

dans la vaisselle plate.

Randolph parlait gaîment, mangeant de bon appétit et sablant le

champagne avec une aisance sans égale. Je ne touchais que du bout des

lèvres aux nombreux mets servis et ne répondais que par monosyllabes.

Randolph, dans l'espoir de m'animer, essaya de me faire boire une coupe

de champagne, mais le vin me monta à la tête et ne fit que m'étourdir au

lieu de m'exciter.

Il n'insista plus pour m'en faire boire. Le repas terminé, nous passâmes

au salon et Randolph alluma un cigare.

Il avait appris à Richmond que Miss Dean était arrivée saine et sauve à

Philadelphie, et il ajouta en riant bruyamment:

--Je ne pense pas que l'élégante quakeresse recommencera de sitôt à

diriger une _station souterraine_. Par Dieu, elle a reçu une terrible

fouettée; j'imagine qu'elle en portera toujours les marques; Quant à

vous, Dolly, vous n'aurez pas de cicatrices, votre peau n'ayant pas été

coupée.

Vers dix heures, il se leva, et, me prenant par la taille, essaya de

m'entraîner. Je fis un dernier appel à sa pitié:

--Je vous en supplie, monsieur Randolph, épargnez-moi, lui dis-je en

joignant les mains.

Sa figure changea brusquement et ses traits prirent une expression de

colère qui m'effraya.

--Dolly, me répondit-il durement, n'insistez pas; vous savez ce que vous

m'avez promis, et je suppose que c'est une affaire terminée.

--Oh! je vous en prie, rendez-moi ma parole. Vous savez bien que j'étais

à demi folle de douleur lorsque je vous ai promis ce que vous me

demandiez. Soyez généreux et laissez-moi partir...

--Écoutez, m'interrompit-il brusquement, tout ce que vous pourrez me

dire est inutile. Vous êtes en mon pouvoir, à ma discrétion, et, certes,

je ne vous rendrai pas votre parole. Si vous ne consentez pas à me

suivre de plein gré, j'emploierai la force. M'avez-vous bien compris?

Ma dernière chance de salut s'évanouissait et ses menaces

m'épouvantaient. Toute résistance devenait inutile et la soumission

était obligatoire. C'est en sanglotant et baissant la tête que je

murmurai:

--Je suis prête à vous suivre.

Oh! combien ces mots me coûtèrent. Randolph me prit le bras et me

conduisit à ma chambre sans ajouter une parole.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 37 / 88 题