FLEURS FANÉES

En déballant rapidement mes malles, ma pensée se reportait tout entière

vers Miss Dean. Dinah m'avait prévenue du départ de mon amie et de

Marthe, pour le Nord.

Combien j'aurais donné pour pouvoir les suivre! L'idée de m'évader me

traversa l'esprit et je résolus de faire tout mon possible pour

l'exécuter.

Combien Miss Dean serait heureuse de me voir revenir à elle aussi pure

que je l'avais quittée.

Et voilà qu'en ouvrant ma dernière malle, je trouvai un bouquet de

fleurs rares que nous avions cueillies ensemble et que j'avais

conservées, quoiqu'il commençât à se faner. Oh! ces fleurs, comme j'y

tenais. Je les effleurai de mes lèvres, et mon âme tout entière

s'envolait vers Miss Dean. Toute ma vie mon remords sera d'avoir

lâchement abandonné ma bienfaitrice. Si j'avais pu prévoir la suite!...

Mais bien peu font leur existence, et nous toutes, femmes, sommes

poussées par cette force inexplicable qui nous dirige vers l'inconnu. La

douleur avait été pour beaucoup dans ma résolution, mais je dois

l'avouer, je cédai plutôt que je ne fus contrainte à suivre cet homme

que, cependant, j'exécrais. Ainsi est fait notre caractère.

Je m'habillai complètement, me coiffai soigneusement et sortis de

l'appartement. Dans le hall qui précédait la principale porte

extérieure, je rencontrai Dinah à qui je déclarai mon intention de faire

un tour dans la propriété.

Alors, avec des larmes dans la voix, Dinah me dit qu'elle devait

m'accompagner partout, sans me laisser m'éloigner de l'habitation.

Mon projet d'évasion s'écroulait. Dans un mouvement de rage, je lançai

mon bouquet de fleurs fanées par-dessus la barrière--infranchissable

pour moi.

--Va! m'écriai-je, que le vent emporte ma dernière espérance. Miss Dean,

nous sommes à jamais séparées. Puisse la brise te porter mes regrets et

un peu de l'amour que je ne cesserai jamais d'avoir pour toi.

Puis, étendue sur une banquette, je me pris à sangloter.

Peu à peu, je me calmai, et Dinah, dans l'espoir de me distraire, me

proposa de me faire visiter la maison.

J'acceptai son offre et nous nous promenâmes dans toute l'habitation. Je

fus surprise du luxe qui s'étalait partout. Il y avait une vingtaine de

chambres, toutes admirablement meublées, chacune dans un style

différent. Je parcourus successivement plusieurs boudoirs, de vastes

fumoirs, une merveilleuse salle de billard, et une grande bibliothèque

remplie de livres de toutes sortes; deux corridors et deux larges

escaliers donnaient accès dans toutes ces pièces.

Ainsi que me l'avait dit Dinah, elle avait sous ses ordres vingt

servantes, toutes portant le même costume: une robe de coton à ramages,

un tablier blanc, un col, des manchettes et sur la tête un élégant

bonnet. Les filles affectées aux cuisines étaient des noires ou des

mulâtresses, mais toutes les femmes de chambre étaient quarteronnes ou

mistis; elles pouvaient avoir de dix-huit à vingt-cinq ans; toutes

étaient fort jolies et deux mistis surtout étaient réellement belles.

Plusieurs enfants couraient dans les appartements, mais je n'aperçus pas

un seul homme.

J'allai ensuite me promener seule dans les jardins qui étaient

entièrement entourés de grilles de fer; la seule entrée était la grande

avenue par laquelle j'étais arrivée, la veille avec Randolph. J'errai à

l'aventure pendant longtemps, mais je remarquai toutefois que les nègres

employés au jardinage ne me quittaient pas des yeux, et surveillaient

mes moindres mouvements. Je voulus m'assurer que j'étais vraiment

prisonnière et je m'avançai vers la grille que j'essayai d'ouvrir. Deux

noirs s'approchèrent immédiatement et l'un d'eux me dit:

--Ou pas poué allé. Nous qu'a gagné ordre de Massa pas laissé ou sorti.

Je retournai tristement dans ma chambre que j'examinai soigneusement

pour la première fois. Elle était ravissante, tendue de rose et de

blanc. De larges fenêtres ouvraient sur un jardin. L'ameublement très

soigné et intime, ressemblait quelque peu à celui d'un boudoir. De très

larges fauteuils et une table carrée la garnissaient principalement.

Roulant un fauteuil près de la fenêtre, et m'y allongeant, je

m'abandonnai à mes pensées.

Que Randolph était donc cruel de nous avoir livrées aux lyncheurs et de

m'avoir arraché mon consentement par des souffrances horribles.

Oh! pourquoi n'avais-je pas eu le courage de supporter bravement, comme

Miss Dean, les tourments que ces brutes nous avaient infligés. En

quelques heures, j'eusse été sur la route de Richmond. Je comparai ma

position avec celle de mon amie; elle était bien tranquille maintenant;

dans deux jours, elle serait en sûreté à Philadelphie, tandis que je

resterai à Woodlands, prisonnière d'un monstre qui me prendrait comme

jouet de toutes ses fantaisies.

La matinée s'écoula ainsi, et vers une heure, Dinah vint m'annoncer que

le lunch était prêt.

Après m'être légèrement restaurée, je rentrai dans la bibliothèque et je

cherchai dans la lecture l'oubli momentané de ma triste situation. A

sept heures, je fus appelée pour le dîner, un dîner meilleur et mieux

servi que ceux auxquels j'étais accoutumée, Miss Dean vivant très

simplement. Deux quarteronnes, Lucie et Kate servaient à table, et

Dinah, toujours majestueuse, faisait le service.

Je fis un très bon repas; j'avais réellement faim, et comme j'étais bien

portante, mon appétit, malgré tout ce que j'avais eu à subir, ne perdait

pas ses droits.

J'allai ensuite m'étendre sur un canapé, dans un petit salon attenant à

la salle à manger. Les lampes en furent allumées, les rideaux tirés, et

je m'installai très confortablement pour lire. La soirée me parut

longue, et je me décidai enfin à me coucher. Dinah me déshabilla et je

me glissai entre les draps. Je ne tardai pas à dormir d'un profond

sommeil.

Mon esprit versatile et léger--j'étais si jeune!--ne me rappelait plus

ma triste situation, et c'est après des rêves enchanteurs que je

m'éveillai, le lendemain, fraîche et disposée, comme s'il ne s'était

rien produit dans le cours démon existence...

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 33 / 88 题