DANS L'ATTENTE DU SACRIFICE

Tant qu'il me fut possible d'apercevoir la bonne Miss Dean, je lui

envoyai des baisers; puis lorsqu'un tournant de la route l'eut dérobée à

mes yeux, je me pris à pleurer amèrement. J'avais perdu la seule amie

que j'eusse vraiment aimée.

Le cheval était un bon trotteur et les trois milles qui nous séparaient

de l'habitation de Randolph furent rapidement franchis. Nous arrivâmes

devant une grille de fer que deux nègres ouvrirent pour nous laisser

pénétrer dans une avenue ombragée de beaux arbres. La voiture s'arrêta

enfin devant le perron d'une élégante maison précédée d'une large

terrasse en pente douce et d'une immense pelouse très soignée au milieu

de laquelle bruissait une fontaine.

Plusieurs nègres se précipitèrent au-devant de nous, et pendant que deux

d'entre eux s'emparaient du cheval, les autres ouvraient la porte de la

maison.

Randolph m'enleva dans ses bras, puis, traversant un grand hall très

luxueux, me déposa dans une chambre meublée avec goût.

--Là, Dolly, me dit-il, vous êtes maintenant chez vous, à l'abri des

lyncheurs.

Il sonna. Une quarteronne répondit aussitôt à son appel. C'était une

grande belle femme, coquettement vêtue d'une robe de coton à ramages;

elle portait des manchettes et un col très blancs; un bonnet, remplaçant

le traditionnel madras, emprisonnait ses cheveux.

Elle me regarda attentivement sans cependant exprimer la moindre

surprise.

--Dinah, lui dit son maître, cette dame vient d'être victime d'un assez

grave accident. Portez-la dans la chambre rose, et soignez-la avec zèle.

Vous m'avez compris?

--Oui, maître.

Puis, s'adressant à moi:

--Je vais aller dîner, ajouta-t-il, mais Dinah aura le plus grand soin

de vous; je crois que ce que vous avez de mieux à faire est de vous

coucher. Ne craignez rien, vous ne serez nullement troublée cette nuit.

Je compris la signification de ces dernières paroles, mais je ne

répondis pas, encore trop étourdie. La rapidité avec laquelle ces

tragiques événements s'étaient déroulés m'avaient à demi troublé la

raison. Dinah vint à moi et m'enlevant dans ses bras robustes, comme

elle eût soulevé un enfant, me porta après avoir monté un immense

escalier, dans une chambre à coucher, très élégamment meublée, puis elle

m'étendit doucement sur le lit.

Elle ferma la porte, et revenant près de moi, me regarda avec douceur:

--Mo qu'a connaît qui vous êtes, dit-elle. Vous qu'étiez bonnes

Mam'zelles même, qu'aidez pauv' négros marrons à gagner libertés. Tous

négs connaît bien vous-mêmes, dans plantation, mais n'a pas et' neg'

dénoncé vous. Mo savé que Lynchers fotté vous joud'hui. Quoiqu'a fait à

vous? Vous fotté et assir su baton pointu? Vous dire à mo, ça qu'o

miçants fait à vous, mo bien aimer vous pour ça qu'a fait a negs

marrons.

La sympathie de cette esclave me toucha vivement et je lui racontai en

détail toutes nos souffrances.

Elle quitta aussitôt la chambre et revint portant un bassin plein d'eau

tiède.

--Là, tit' coeur, mo qu'a bien soigné vous.

Après m'avoir déshabillée, elle m'épongea, et frotta légèrement les

ecchymoses douloureuses.

--Ça, bon pour coups, dit-elle.

Sa compresse m'apportait en effet un grand soulagement.

Tout en bavardant elle pansa soigneusement mes blessures, s'interrompant

pour maugréer les lyncheurs qu'elle appelait de tous les noms maudits.

Une constatation bizarre que je fis, c'est le profond mépris que

professent les nègres à l'égard des blancs qui ne possèdent pas

d'esclaves, de même que le respect mêlé de crainte envers les

propriétaires de nègres, respect qui grandissait avec le nombre

d'esclaves.

J'ajouterai également que Dinah ne sut jamais que c'était à son maître

que nous devions les coups reçus si honteusement.

Dinah ayant fini de me soigner, s'en fut à la commode et ouvrit un

tiroir qui, à mon grand étonnement, était plein de linge de corps d'une

extrême finesse; elle m'enleva ma chemise et me passa une robe de nuit,

après quoi elle me fit mettre au lit.

Elle sortit et revint peu après avec un plateau chargé de différents

plats et d'une bouteille de champagne.

Elle plaça une petite table à la tête de mon lit et y mit tout ce

qu'elle venait d'apporter.

Peu habituée à boire d'alcool, je demandai à Dinah une tasse de thé

qu'elle me prépara immédiatement. J'étais encore très faible. Je mangeai

néanmoins de très bon appétit et ce léger repas me réconforta un peu.

J'avais momentanément presque oublié le passé, et ne me sentais pas le

courage de penser au présent, à l'avenir moins encore.

Pendant le repas, Dinah me parla librement, mais toujours avec respect.

Je lui demandai quelques détails sur son existence:

Née dans la plantation même, elle s'y était mariée et y avait toujours

vécu. Son mari était mort, la laissant sans enfants, et elle ajouta avec

orgueil qu'elle était gouvernante de la maison et avait vingt femmes

sous ses ordres.

Enfin elle se retira.

Mon lit était large et moelleux; j'étais horriblement fatiguée, et,

cette grande lassitude aidant, je m'endormis d'un profond sommeil...

La pendule de Saxe marquait huit heures lorsque je m'éveillai le

lendemain; tout d'abord, je fus étrangement surprise du lieu où je me

trouvais, puis, peu à peu, la foule des événements se précisèrent en mon

esprit malade: la honteuse exposition des parties les plus secrètes de

mon corps, la terrible fouettée, et la chevauchée sur la barrière: je

frissonnais en pensant à Randolph, et à la promesse que je lui avais

faite. Il pouvait venir d'un instant à l'autre. Peut-être épiait-il déjà

mon réveil, caché là à quelques pas de moi; le rouge de la honte me

rendit cramoisie; je sautai vivement hors du lit pour fermer la porte à

clé... il n'y avait pas de clé!

Et quand j'eusse pu m'enfermer, à quoi bon pareille précaution? Un jour

ou l'autre, il faudrait bien me résigner au sacrifice inévitable.

Toute frissonnante, je me remis au lit, avec la crainte de voir entrer

Randolph d'un moment à l'autre. Quand viendrait-il?... Peut-être dans la

journée, ou dans la nuit? Me cachant sous mes couvertures, je m'efforçai

de dormir. Impossible: toujours je voyais la face de Randolph essayant

de me sourire, ce qui me semblait l'affreuse grimace d'un satyre en

furie.

Vers neuf heures, Dinah entra portant un plateau avec du thé et une

lettre de Randolph: il me disait avoir été appelé à Richmond pour une

affaire importante, et peut-être, ajoutait-il, y serait-il retenu cinq

ou six jours. Il avait fait prendre mes malles, et me disait de

commander à Woodlands où je me trouvais, en maîtresse absolue.

Heureuse de ce répit inattendu, je bus mon thé et me recouchai.

Une jeune quarteronne venait d'entrer, portant un grand bassin qu'elle

remplit d'eau froide, puis après avoir étalé tous les objets de toilette

qui pouvaient m'être utiles, elle quitta la chambre.

Je pris mon bain et, tout en me séchant, je me regardais dans une grande

psyché; les marques de la flagellation avaient considérablement diminué,

mais mes chairs étaient toujours sensibles au toucher. J'étais encore

toute meurtrie entre les jambes, la barrière avait coupé mes chairs. Des

larmes de rage jaillirent de mes yeux quand je vis les traces du honteux

traitement que j'avais eu à subir.

Dinah revint et m'aida à m'habiller et à me peigner, puis me conduisit

dans une chambre très confortable où deux jolies quarteronnes me

servirent à déjeuner en me regardant curieusement de leurs grands yeux

de gazelles. Ce repas terminé, Dinah vint m'annoncer que mes malles

étaient arrivées.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 31 / 88 题