S'il était un être que je craignais de rencontrer, c'était bien
Randolph! Mais à ce moment terriblement critique, je ne vous cacherai
pas que j'étais heureuse de le revoir. Je l'implorai d'une voix
entrecoupée de pleurs.
--Descendez-moi, oh! sauvez-moi?
Il s'approcha, un sourire moqueur aux lèvres.
--Oh! Randolph, je vous en supplie, délivrez-nous, vite, vite!...
Il resta impassible.
--Eh bien, Miss Ruth Dean, et vous, Miss Dolly Morton, vous voyez ce
qu'il en coûte de secourir et protéger les esclaves évadés; et
n'avez-vous pas deviné que c'est grâce à mes indications que ce supplice
vous a été infligé. J'ai fait connaître vos agissements aux lyncheurs,
et ils vous ont punies de la bonne façon. Je vous avais dit, Dolly, que
nous nous reverrions. Invisible j'ai assisté à votre jugement et à
l'exécution de la sentence. Je dois même avouer que vous avez poussé des
hurlements qui n'avaient rien d'humain mais auxquels j'ai été fort
insensible.
Il s'arrêta pour rire à son aise et un sentiment d'épouvante me saisit.
Cet homme, non seulement ne s'était pas contenté de nous livrer aux
lyncheurs, il venait encore railler nos souffrances.
Miss Dean m'interpella:
--Connaissez-vous cet homme?
Il répondit pour moi:
--Oh! oui, elle me connaît; nous étions même très bons amis autrefois,
mais nous nous sommes disputés un jour, et elle m'a donné mon congé. Pas
vrai, Dolly?
Je haïssais cet être sans coeur, mais la douleur avait tué en moi tout
autre sentiment.
--Oui, oui, c'est vrai, mais pour l'amour de Dieu taisez-vous et
délivrez-nous.
Il sourit, mais ne fit pas un mouvement.
--Oh! m'écriai-je à moitié folle; comment pouvez-vous rester à regarder
deux malheureuses femmes qui souffrent le martyre. Vous n'avez donc pas
de coeur, pas de pitié?
--Je ne suis pas un bienfaiteur de l'humanité moi!--répondit-il
ironiquement--et je n'ai que très peu de tendresse pour les
abolitionistes qui viennent débaucher mes esclaves; mais cependant, je
consens à faire en votre faveur exception. Si vous consentez à me
suivre, je vous aiderai à descendre.
En entendant cette offre cynique, Miss Dean terrifiée me cria:
--Oh! Dolly, n'écoutez pas cet homme; c'est un lâche... il profite de
vos souffrances pour abuser de vous... mais ne l'écoutez pas, ma chérie,
et supportez vos douleurs bravement. Je souffre autant, si ce n'est plus
que vous, mais jamais je n'accepterai de telles conditions, plutôt la
mort.
Randolph éclata de rire.
--Je n'ai nullement l'intention de vous offrir quoi que ce soit de
semblable, Miss Dean. Vous pouvez rester assise deux heures et plus sur
cette barrière sans que je m'interpose. Ce que j'ai pu voir de vos
charmes n'a rien de bien tentant. Plate comme une limande et longue
comme une perche, voilà ce que vous êtes; or, j'aime une petite femme
potelée comme Dolly.
--Brute! lâche! s'écria Miss Ruth au comble de l'exaspération.
Après tout elle était femme, et il lui était désagréable d'entendre
ainsi parler de ses charmes.
--Maintenant Dolly, vous m'avez entendu; voulez-vous me suivre ce soir?
La façon grossière dont il me fit cette question me choqua. Aussi
rassemblant le peu de courage qui me restait, je lui répondis.
--Non, non, laissez-moi, je n'irai pas avec vous.
Toutefois je manquais visiblement d'assurance en parlant ainsi.
--Très bien, fit-il; vous avez encore près d'une heure à rester dans
cette position, et il est probable qu'au bout de ce temps, vous serez
terriblement endolorie. La perspective vous en sourit-elle?
Je me mis à pleurer de nouveau, à le supplier encore de me délivrer sans
conditions; mais sans prêter la moindre attention à mes prières il
alluma un cigare et alla s'appuyer à la barrière en nous regardant d'un
air indifférent, pendant que nous nous tordions en d'indicibles
souffrances.
Je résistai encore quelques minutes; enfin, exaspérée, à bout de forces,
sentant qu'il me serait impossible de supporter davantage cette torture
je criai à Randolph:
--Descendez-moi... je ferai tout ce que vous voudrez.
--Dolly, ma chérie, s'écria Miss Dean, je vous en prie, ne brisez pas
votre vie; vos souffrances seront bientôt finies; encore un peu de
courage; faites comme moi, je préférerais mourir que de céder à cet
homme.
Elle était de l'étoffe dont sont faits les martyrs.
--Êtes-vous tout à fait décidée, dit Randolph en posant sa main sur le
noeud de la corde.
--Oui, oui, dépêchez-vous!
--Oh! Dolly, ma pauvre petite, comme je vous plains, dit Miss Dean d'un
ton navré. Vous ne savez pas ce que l'avenir vous réserve.
Puis elle baissa la tête et se reprit à pleurer.
En un clin d'oeil, Randolph avait dénoué les cordes, et, m'enlevant dans
ses bras, me porta à la vérandah, où il me fit asseoir dans un fauteuil.
J'éprouvais à demeurer ainsi, un bien-être délicieux après les
intolérables tortures que j'avais eu à subir. Il alla me chercher un
verre d'eau que je bus avidement; j'avais la bouche sèche; de plus,
l'excès de la douleur m'avait donné la fièvre.
Quand je fus un peu remise, je suppliai Randolph de délivrer Miss Dean.
Mais, furieux après la pauvre femme, il refusa tout d'abord. Enfin je le
priai avec une telle ardeur qu'il se laissa fléchir et me promit de la
délivrer avant de quitter la maison.
--Maintenant, Dolly, je vais aller chercher le _buggy_. Il est au bout
de l'avenue, je ne serai donc pas long; restez tranquillement assise, et
surtout n'essayez pas de vous sauver; les lyncheurs sont aux environs,
et si vous retombiez dans leurs mains, il pourrait vous en cuire.
L'idée de me sauver était bien loin de moi; mes membres étaient si
endoloris que je n'avais même plus conscience de l'endroit où je me
trouvais. Je m'étendis tout de mon long sur le canapé, heureuse de moins
souffrir.
Randolph reparut bientôt; il attacha son cheval et s'approcha en disant:
--Allons, Dolly, j'enverrai prendre vos affaires demain. Pour cette
nuit, mes femmes vous procureront le nécessaire. Pouvez-vous marcher
jusqu'à la voiture, ou voulez-vous que je vous porte.
J'essayais de marcher, mais mes jambes se dérobaient sous moi. Il
m'enleva dans ses bras, me porta jusqu'au _buggy_ et m'enveloppa de
couvertures. Se dirigeant ensuite vers Miss Ruth, il défit les cordes
qui l'attachaient, sans s'inquiéter davantage de la malheureuse. Ma
pauvre amie descendit péniblement de son terrible perchoir, en me disant
d'un ton suppliant:
--Dolly, n'allez pas avec cet homme, ma chérie, vous ne savez pas ce que
vous faites; il vous a arraché votre promesse au moment où la douleur
vous affolait; vous n'êtes donc pas forcée de vous y conformer, restez
avec moi, petite.
Ma lâcheté me fit répondre en tremblant:
--Je ne le puis; je suis en son pouvoir.
--Oui ma fille, dit Randolph, vous êtes à ma merci, et si vous essayez
de vous dérober, vous ne tarderez pas à vous retrouver à cheval sur la
palissade. Puis se tournant vers Miss Dean, il lui dit d'un ton rude:
--Quant à vous, vieille folle, souvenez-vous de la menace des lyncheurs;
si dans les quarante-huit heures, vous n'avez pas disparu du pays, vous
verrez à qui vous aurez affaire.
Puis il prit place à côté de moi et cingla son cheval qui partit au
grand trot.