Je reprends ma confession:
Mon supplice terminé, Miss Dean m'avait appelée auprès d'elle.
--Ma pauvre enfant, dit-elle, comme j'ai souffert pour vous!... Vos cris
me perçaient le coeur. Oh! les monstres de vous avoir si cruellement
fouettée.
Elle paraissait avoir oublié sa propre peine et l'ignominie de son
châtiment pour ne plus penser qu'à moi.
--Ils m'ont fouettée bien moins cruellement que vous, répondis-je; je
n'ai reçu que douze coups, et le sang n'a pas coulé.
Je l'embrassai et je m'appuyai doucement contre elle.
--Nous n'avons pas encore fini de souffrir, reprit Miss Dean. Vous
souvenez-vous que cet homme a dit qu'il nous attacherait sur la
balustrade pendant deux heures?
Je me souvins alors de la menace, mais sans y attacher grande
importance; certes, ce serait peu confortable et probablement même fort
douloureux d'être ainsi assise pendant aussi longtemps, sur un espace
très étroit et dans l'état où nous sommes, pensais-je; mais j'étais loin
de m'attendre à la torture que nous allions éprouver.
Mon illusion ne fut pas de longue durée, car quelques instants après nos
bourreaux vinrent nous chercher, et nous portèrent sur la palissade
entourant la maison. Cette barrière, haute d'environ cinq pieds, était
faite de piquets de bois taillés en coins. Stevens nous dit avec un
sourire cruel:
--Nous allons maintenant passer à un autre genre d'exercice. Deux heures
de repos, avec ces piquets comme sièges, donneront à vos personnes le
temps de se remettre de leurs fouettées. D'ailleurs, pour vous empêcher
de tomber, nous vous attacherons. Préparez-les, vous autres.
Je fus épouvantée en me sentant saisir par deux hommes tandis qu'un
troisième me relevait mes jupes et m'arrachait mon pantalon. Miss Dean
subissait le même sort. Nos vêtements étaient attachés de telle sorte
que le bas de notre corps était exposé nu aux regards de ces misérables.
Ils se mirent à plaisanter, se questionnant l'un l'autre sur notre
virginité probable, faisant des comparaisons entre nos deux corps, et
devisant sur notre aspect général.
Une longue corde fixa solidement nos bras le long de notre corps, puis
ils nous soulevèrent et nous fûmes placées à _califourchon_, face à
face, sur le haut de la barrière. Nous reposions sur l'extrémité des
pointes de cette balustrade. De chaque côté des piquets avaient été
plantés, où furent solidement attachées nos chevilles, puis nos jupes
furent baissées.
Stevens nous regarda alors en souriant d'un air narquois.
Maintenant que vous êtes bien en selle, nous allons vous quitter; dans
deux heures, un de nos amis viendra vous aider à mettre pied à terre. Il
est très probable que vous serez fort endolories, et aurez renoncé à
jamais à vos théories anti-esclavagistes.
Puis tous s'éloignèrent en riant avec des plaisanteries si horribles que
malgré nos souffrances nous en rougissions encore.
La nuit tombait. Le soleil avait disparu lentement à l'horizon. Un
profond silence régnait. La douleur, légère quand on nous avait assises
sur les piquets, commençait à devenir intolérable. Tout d'abord, j'avais
espéré que Marthe viendrait nous délivrer. Ce fut en vain. Notre maison
était trop isolée pour conserver un seul instant l'espoir d'être
délivrées par un passant.
Nous ne parlions pas, nos souffrances étant trop cuisantes; de violents
sanglots nous secouaient, ajoutant aux souffrances endurées par cette
position affreuse.
La douleur devint si aiguë qu'il me sembla que tous mes nerfs allaient
éclater. Je me tordais convulsivement sans autre résultat que de faire
pénétrer les piquets plus avant. Folle de douleur, je me mis à crier et
même à jurer. Miss Dean pleurait silencieusement; sa figure convulsée
révélait seule l'intensité de sa souffrance, mais aucun cri ne sortait
de ses lèvres. Je commençais à désespérer quand, oh! bonheur, je vis un
homme pénétrer dans l'avenue. Mon coeur bondit de joie... nous allions
être délivrées!... Je redoublai mes cris, suppliant l'homme d'accourir à
notre aide, mais il n'avait pas l'air de s'en émouvoir. Enfin, il
approcha et ne fut bientôt qu'à quelques pas de nous.
Je reconnus Randolph...