JACK STEVENS

La conduite de ces batteurs d'estrade à l'égard de deux femmes dont

l'une était jeune, belle et, en tous points désirable, peut paraître

singulière. Comment leur nature brutale ne fut-elle pas surexcitée par

le capiteux spectacle de ma resplendissante nudité?

Ce n'est pas qu'à la perspective angoissante de la torture je préférasse

l'ignominie qui devait résulter de la défaite de ma vertu, mais, au plus

profond de moi, j'espérais néanmoins que la vue de mes jeunes charmes,

avivant les instincts de concupiscence de ces brutes, serait un prétexte

à querelle.

Quoique naïve encore, malgré la leçon que m'avaient donnée les infâmes

entreprises de Randolph, je savais que l'exhibition de mon corps pouvait

réveiller les ignobles appétits de ces hommes grossiers et frustes;

j'espérais, dis-je, qu'ils se seraient disputés ma possession, et qu'à

la faveur d'une rixe j'aurais pu m'enfuir.

Hélas! je ne savais pas qu'ils fussent les suppôts de Randolph lui-même,

et payés largement par celui-ci pour l'exécution d'un ordre barbare.

Chez ces hommes, la cupidité, cette fois, avait parlé plus haut que

l'instinct bestial.

Du reste, les coureurs des bois n'agissaient pas toujours ainsi quand

l'appât du gain ne commandait pas à leurs actions, et ce même Stevens

échappa longtemps aux recherches de la justice pour un crime

d'assassinat précédé de viol, perpétré en des circonstances

particulièrement atroces.

Le récit du crime monstrueux me fut fait, plus tard, par une vieille

mulâtresse, esclave de Randolph père, laquelle l'avait elle-même entendu

raconter par le menu des détails.

Je crois devoir placer digressivement ici le récit de cette femme:

Malgré le surmenage dont étaient accablés les esclaves, malgré le

surcroît de travail exigé de chacune d'elles, Randolph père n'arrivait

pas à satisfaire aux demandes des marchands de coton; aussi était-il

urgent que son troupeau humain augmentât en nombre.

Le planteur acheta donc sur le marché de Richmond trois noirs parmi

lesquels était une mulâtresse d'une trentaine d'années nommée Maria de

Granier.

(En certaines parties de l'Amérique du Sud, les esclaves nés dans la

plantation, avaient leur prénom suivi du nom de leur maître.)

Cette femme qui, autrefois, avait été très jolie, se trouvait, au moment

de son exposition au marché, dans un état lamentable: prise sous un

éboulement alors qu'elle se livrait à des travaux de terrassement, elle

en fut tirée à demi morte et pour toujours infirme, incapable d'exécuter

désormais les rudes travaux auxquels elle avait été soumise.

Maria de Granier, marchandise avariée, fut cédée à bas prix. Mais ce qui

engagea Randolph père à faire cette acquisition, c'est que, malgré son

terrible accident, l'esclave allait bientôt être mère. Il comptait sans

doute que la jeune infirme pourrait suffire à de menus travaux et que

l'enfant dont elle était enceinte augmenterait le nombre de ses esclaves

et lui rendrait un jour quelques services.

Pour abominable qu'il fût, ce calcul n'en était pas moins exact:

La mulâtresse grosse des oeuvres d'un blanc, donna le jour à une

ravissante petite fille qu'elle appela Rosa. Et, pendant quatorze ans,

l'enfant grandit, entourée de soins par les femmes qui, afin de cacher

ses fautes enfantines, risquaient souvent d'être fouaillées; adorée des

pauvres noirs qui enduraient stoïquement la bastonnade quand le

majordome les surprenait aidant l'enfant dans son travail.

Cependant Rosa était devenue une ravissante créature aux traits fins et

réguliers, aux dents blanches, aux longs yeux noirs; des formes

incomparables se révélaient déjà sous son ignominieux vêtement

d'esclave, et ses bras nus à la peau veloutée, apparaissaient à peine

teintés de ce bistre qui décèle le sang mêlé.

La vue de Rosa avait inspiré à Georges Randolph qui, à cette époque,

venait d'avoir dix-huit ans, une passion violente. Il la poursuivait de

ses prévenantes assiduités et n'attendait qu'une occasion propice pour

faire subir à cette enfant le sort qui attendait toutes les jeunes

esclaves.

Mais, par une sorte de prescience du danger dont elle se sentait

menacée, Rosa, qui s'était aperçue de la nature des sentiments de

Georges, fuyait l'occasion, aussi n'acceptait-elle les gâteries et les

caresses du jeune homme qu'en la présence des noirs, devant lesquels,

malgré l'impunité dont il se savait couvert, le jeune homme n'eût point

osé perpétrer un attentat.

Enfin, un jour que Rosa, seule, portait un faix de coton dans un hangar

servant de magasin et bâti à la lisière d'un bois, Georges, en l'absence

du majordome qu'il avait éloigné sous un prétexte spécieux, se jeta sur

l'enfant, la couvrit de baisers et, dans un violent accès d'érotisme,

lui commanda de se coucher.

Rosa, se dégageant adroitement de l'étreinte, n'obtempéra point à

l'ordre et s'enfuit dans la forêt où Randolph furieux la poursuivit

longtemps.

L'enfant avait franchi des haies, des futaies, des halliers, et pris, en

courant, des sentiers qui lui étaient inconnus; tant et si bien

qu'épuisée, haletante, elle se laissa tomber au milieu d'une sente où,

morte de fatigue, elle s'endormit...

La nuit tombait. Bientôt, les fanes mortes et les branches sèches qui

jonchaient le sentier crièrent sous les pas d'une troupe d'hommes. Ce

bruit, succédant tout à coup au calme profond de la forêt, réveilla

l'enfant. Elle se souvint et elle eut peur. Mais rassurée à la pensée

que ce bruit de pas pouvait provenir de la marche de noirs qui la

cherchaient dans la forêt, elle se dressa et appela. Au même instant

elle sentit sur sa peau nue la fraîche caresse des brises courant sous

les bois.

Dans sa fuite folle ses vêtements s'étaient défaits; ils étaient tombés

un à un et, maintenant, elle se sentait honteuse d'être nue. Il lui

semblait que l'ombre avait des curiosités malsaines.

L'enfant avait appelé. Des voix d'hommes lui répondirent. Étaient-ce les

noirs?

Non! c'était Stevens escorté de deux compagnons portant guêtres de cuir

aux jambes et carabine à l'épaule.

--Par les tripes du Shériff! dit-il en apercevant l'enfant, voilà une

créature qui n'a pas peur des refroidissements.

Et, s'approchant:

--Par la mort bleue! Elle est digne d'être hospitalisée, de force ou de

gré, en la somptueuse demeure de Jack Stevens... Le diable que nous

adorons a eu, sans doute, pitié de notre continence forcée; c'est

pourquoi il nous offre aujourd'hui un morceau de choix.

Rosa comprit l'effroyable signification de ces paroles. Elle fit un

mouvement de retraite.

Stevens épaula sa carabine:

--Halte, la belle! cria-t-il. Bien que myope le jour, je suis nyctalope

la nuit, et sais diriger sur le but un lingot de plomb. Allons! pas tant

de façons et suis-nous.

Cernée maintenant par les trois hommes, l'enfant sentit que toute

résistance devenait impossible. Rouge de confusion, angoissée de

terreur, elle joignit les mains:

--Soyez bons, messieurs, soyez cléments... ayez pitié! Je ne suis qu'une

enfant... Une pauvre petite esclave qui n'a pas encore quinze ans!...

Les yeux des trois hommes étincelèrent:

--Pas quinze ans!--s'exclama Stevens dont l'autorité paraissait régler

les actions et les paroles de ses compagnons--Pas quinze ans! Mais

alors, c'est une friandise... un fruit mûr à point, dans lequel personne

n'a encore mis les dents!... Par le nombril de Jacob! Vous y goûterez,

camarades... après moi!

Tout espoir s'évanouissait, mais le courage revenait à l'enfant:

--Eh bien! dit-elle, tuez-moi! Je ne vous suivrai pas!

Et Rosa, croisant sur sa poitrine ses mains tremblantes, s'accroupit

dans l'herbe froide que mouillait déjà la rosée des nuits.

X

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 24 / 88 题