La conduite de ces batteurs d'estrade à l'égard de deux femmes dont
l'une était jeune, belle et, en tous points désirable, peut paraître
singulière. Comment leur nature brutale ne fut-elle pas surexcitée par
le capiteux spectacle de ma resplendissante nudité?
Ce n'est pas qu'à la perspective angoissante de la torture je préférasse
l'ignominie qui devait résulter de la défaite de ma vertu, mais, au plus
profond de moi, j'espérais néanmoins que la vue de mes jeunes charmes,
avivant les instincts de concupiscence de ces brutes, serait un prétexte
à querelle.
Quoique naïve encore, malgré la leçon que m'avaient donnée les infâmes
entreprises de Randolph, je savais que l'exhibition de mon corps pouvait
réveiller les ignobles appétits de ces hommes grossiers et frustes;
j'espérais, dis-je, qu'ils se seraient disputés ma possession, et qu'à
la faveur d'une rixe j'aurais pu m'enfuir.
Hélas! je ne savais pas qu'ils fussent les suppôts de Randolph lui-même,
et payés largement par celui-ci pour l'exécution d'un ordre barbare.
Chez ces hommes, la cupidité, cette fois, avait parlé plus haut que
l'instinct bestial.
Du reste, les coureurs des bois n'agissaient pas toujours ainsi quand
l'appât du gain ne commandait pas à leurs actions, et ce même Stevens
échappa longtemps aux recherches de la justice pour un crime
d'assassinat précédé de viol, perpétré en des circonstances
particulièrement atroces.
Le récit du crime monstrueux me fut fait, plus tard, par une vieille
mulâtresse, esclave de Randolph père, laquelle l'avait elle-même entendu
raconter par le menu des détails.
Je crois devoir placer digressivement ici le récit de cette femme:
Malgré le surmenage dont étaient accablés les esclaves, malgré le
surcroît de travail exigé de chacune d'elles, Randolph père n'arrivait
pas à satisfaire aux demandes des marchands de coton; aussi était-il
urgent que son troupeau humain augmentât en nombre.
Le planteur acheta donc sur le marché de Richmond trois noirs parmi
lesquels était une mulâtresse d'une trentaine d'années nommée Maria de
Granier.
(En certaines parties de l'Amérique du Sud, les esclaves nés dans la
plantation, avaient leur prénom suivi du nom de leur maître.)
Cette femme qui, autrefois, avait été très jolie, se trouvait, au moment
de son exposition au marché, dans un état lamentable: prise sous un
éboulement alors qu'elle se livrait à des travaux de terrassement, elle
en fut tirée à demi morte et pour toujours infirme, incapable d'exécuter
désormais les rudes travaux auxquels elle avait été soumise.
Maria de Granier, marchandise avariée, fut cédée à bas prix. Mais ce qui
engagea Randolph père à faire cette acquisition, c'est que, malgré son
terrible accident, l'esclave allait bientôt être mère. Il comptait sans
doute que la jeune infirme pourrait suffire à de menus travaux et que
l'enfant dont elle était enceinte augmenterait le nombre de ses esclaves
et lui rendrait un jour quelques services.
Pour abominable qu'il fût, ce calcul n'en était pas moins exact:
La mulâtresse grosse des oeuvres d'un blanc, donna le jour à une
ravissante petite fille qu'elle appela Rosa. Et, pendant quatorze ans,
l'enfant grandit, entourée de soins par les femmes qui, afin de cacher
ses fautes enfantines, risquaient souvent d'être fouaillées; adorée des
pauvres noirs qui enduraient stoïquement la bastonnade quand le
majordome les surprenait aidant l'enfant dans son travail.
Cependant Rosa était devenue une ravissante créature aux traits fins et
réguliers, aux dents blanches, aux longs yeux noirs; des formes
incomparables se révélaient déjà sous son ignominieux vêtement
d'esclave, et ses bras nus à la peau veloutée, apparaissaient à peine
teintés de ce bistre qui décèle le sang mêlé.
La vue de Rosa avait inspiré à Georges Randolph qui, à cette époque,
venait d'avoir dix-huit ans, une passion violente. Il la poursuivait de
ses prévenantes assiduités et n'attendait qu'une occasion propice pour
faire subir à cette enfant le sort qui attendait toutes les jeunes
esclaves.
Mais, par une sorte de prescience du danger dont elle se sentait
menacée, Rosa, qui s'était aperçue de la nature des sentiments de
Georges, fuyait l'occasion, aussi n'acceptait-elle les gâteries et les
caresses du jeune homme qu'en la présence des noirs, devant lesquels,
malgré l'impunité dont il se savait couvert, le jeune homme n'eût point
osé perpétrer un attentat.
Enfin, un jour que Rosa, seule, portait un faix de coton dans un hangar
servant de magasin et bâti à la lisière d'un bois, Georges, en l'absence
du majordome qu'il avait éloigné sous un prétexte spécieux, se jeta sur
l'enfant, la couvrit de baisers et, dans un violent accès d'érotisme,
lui commanda de se coucher.
Rosa, se dégageant adroitement de l'étreinte, n'obtempéra point à
l'ordre et s'enfuit dans la forêt où Randolph furieux la poursuivit
longtemps.
L'enfant avait franchi des haies, des futaies, des halliers, et pris, en
courant, des sentiers qui lui étaient inconnus; tant et si bien
qu'épuisée, haletante, elle se laissa tomber au milieu d'une sente où,
morte de fatigue, elle s'endormit...
La nuit tombait. Bientôt, les fanes mortes et les branches sèches qui
jonchaient le sentier crièrent sous les pas d'une troupe d'hommes. Ce
bruit, succédant tout à coup au calme profond de la forêt, réveilla
l'enfant. Elle se souvint et elle eut peur. Mais rassurée à la pensée
que ce bruit de pas pouvait provenir de la marche de noirs qui la
cherchaient dans la forêt, elle se dressa et appela. Au même instant
elle sentit sur sa peau nue la fraîche caresse des brises courant sous
les bois.
Dans sa fuite folle ses vêtements s'étaient défaits; ils étaient tombés
un à un et, maintenant, elle se sentait honteuse d'être nue. Il lui
semblait que l'ombre avait des curiosités malsaines.
L'enfant avait appelé. Des voix d'hommes lui répondirent. Étaient-ce les
noirs?
Non! c'était Stevens escorté de deux compagnons portant guêtres de cuir
aux jambes et carabine à l'épaule.
--Par les tripes du Shériff! dit-il en apercevant l'enfant, voilà une
créature qui n'a pas peur des refroidissements.
Et, s'approchant:
--Par la mort bleue! Elle est digne d'être hospitalisée, de force ou de
gré, en la somptueuse demeure de Jack Stevens... Le diable que nous
adorons a eu, sans doute, pitié de notre continence forcée; c'est
pourquoi il nous offre aujourd'hui un morceau de choix.
Rosa comprit l'effroyable signification de ces paroles. Elle fit un
mouvement de retraite.
Stevens épaula sa carabine:
--Halte, la belle! cria-t-il. Bien que myope le jour, je suis nyctalope
la nuit, et sais diriger sur le but un lingot de plomb. Allons! pas tant
de façons et suis-nous.
Cernée maintenant par les trois hommes, l'enfant sentit que toute
résistance devenait impossible. Rouge de confusion, angoissée de
terreur, elle joignit les mains:
--Soyez bons, messieurs, soyez cléments... ayez pitié! Je ne suis qu'une
enfant... Une pauvre petite esclave qui n'a pas encore quinze ans!...
Les yeux des trois hommes étincelèrent:
--Pas quinze ans!--s'exclama Stevens dont l'autorité paraissait régler
les actions et les paroles de ses compagnons--Pas quinze ans! Mais
alors, c'est une friandise... un fruit mûr à point, dans lequel personne
n'a encore mis les dents!... Par le nombril de Jacob! Vous y goûterez,
camarades... après moi!
Tout espoir s'évanouissait, mais le courage revenait à l'enfant:
--Eh bien! dit-elle, tuez-moi! Je ne vous suivrai pas!
Et Rosa, croisant sur sa poitrine ses mains tremblantes, s'accroupit
dans l'herbe froide que mouillait déjà la rosée des nuits.
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