L'échelle apportée fut appuyée contre la vérandah. Stevens se plaça de
côté tenant une badine à la main. Les hommes formèrent le cercle et leur
chef s'écria d'une voix forte:
--Amenez les prisonnières!
On nous traîna en nous poussant par les épaules pour recevoir cette
cruelle et ignoble punition. Je me tenais debout avec peine; Miss Dean
marchait au martyre droite et fière. Un sourire de dédaigneux mépris
errait sur ses lèvres pâles.
Stevens prit la parole:
--Comme c'est vous la patronne, vous aurez l'honneur d'être fouettée la
première. Attachez-la, mes amis.
Deux hommes la saisirent, la couchèrent sur l'échelle et lui faisant de
force étendre les bras, lui attachèrent les poignets aux barreaux, puis
firent de même pour les chevilles. La malheureuse n'opposait qu'une
résistance instinctive, elle ne fit entendre aucune protestation, mais
lorsqu'elle fut bien attachée, elle tourna la tête vers Stevens:
--Ne pourriez-vous pas me fouetter sans enlever mes vêtements?
demanda-t-elle ingénument.
--Impossible, la belle; on vous a condamnée à être fouettée sur la peau,
et vous subirez le châtiment ainsi que c'est convenu.
Ses jupons et sa chemise furent relevés et attachés au-dessus de sa
taille; Miss Dean ne portait pas le pantalon ordinaire, mais une longue
paire de culottes blanches attachées par des rubans autour des
chevilles.
A cette vue, ce fut une explosion de joie et de rires ironiques.
--Le diable m'emporte, s'écria Stevens, profondément étonné. Elle a des
pantalons! je n'avais jamais vu une femme ainsi attifée. Enfin,
enlevez-moi ça!
--Je vous en prie, supplia Miss Dean, laissez-moi mon vêtement. Il ne me
protégera pas beaucoup contre vos coups... Ne me mettez pas nue devant
tous!...
On ne lui répondit même pas. Un des hommes s'avança, et déboutonna le
vêtement, la laissant nue et toute frissonnante de la taille aux
jarrets. La pauvre femme rougit, puis pâlit affreusement; enfin elle
baissa la tête sur sa poitrine et ferma les yeux... Comme je vous l'ai
déjà dit, Miss Dean était très maigre; ses hanches étaient étroites, ses
jambes et ses cuisses sveltes, mais bien modelées. Sa peau, très fine et
très blanche, laissait apparaître le réseau des veines.
Les hommes, groupés autour de l'échelle, observaient cyniquement cette
scène, leurs yeux reflétant de lueurs lubriques.
Stevens leva alors la baguette, la fit siffler autour de la tête et la
laissa retomber rapidement, frappant d'un premier coup terrible le corps
de la malheureuse. Le bois claqua comme un fouet, et la chair frissonna
sous l'aiguillon de la douleur.
Miss Dean n'avait pas fait un mouvement.
Stevens continua de frapper; chaque coup tombait au-dessous du
précédent, et la peau était maintenant toute zébrée. Le corps de la
suppliciée s'agitait en soubresauts convulsifs: ses dents claquaient. La
terrible baguette continuait son horrible office. J'aurais voulu crier,
j'étais stupéfaite du courage de mon amie. Chaque coup me faisait
bondir; les raies rouges se multipliaient. Le sang commençait à sourdre
et à couler le long des cuisses; elle tournait la tête chaque fois, ses
yeux horrifiés suivaient le bras de l'homme. Enfin la brute cessa de
frapper et jeta la baguette dont le bout était tout déchiqueté. Puis, se
baissant, il examina attentivement les marques de la correction.
La surface entière de la peau était rouge et barrée de marques livides
qui s'entre-croisaient en tous sens; le sang coulait abondamment et
contrastait avec la blancheur immaculée des cuisses.
Cinquante coups au moins avaient été donnés.
--Là! dit Stevens, je suppose qu'elle en a assez. Je l'ai peu ménagée
comme vous pouvez vous en rendre compte. Il est probable qu'elle ne
pourra s'asseoir aisément de quelques jours, et je doute fort que les
marques disparaissent jamais.
Les vêtements de la victime furent alors baissés, ses pieds et ses mains
déliés. Elle restait debout se tordant en proie à la plus affreuse
douleur, et apparemment indifférente à tout ce qui l'entourait; elle
sanglotait et d'abondantes larmes s'échappaient de ses yeux voilés par
la terreur.
Un peu remise, elle releva son pantalon qui traînait à terre, et, toute
rougissante du regard des hommes, encore fixé sur elle, elle le rattacha
péniblement autour de sa taille. Deux des bourreaux, la saisissant sous
les bras, la conduisirent à la vérandah, où elle s'étendit de tout son
long sur un canapé, incapable du moindre mouvement.
Je vous laisse a penser l'état d'épouvante en lequel j'étais. Les
paroles brutales de ces hommes me faisaient rougir; je me sentais prise
de fureurs soudaines contre ces barbares et, aussi, prête à leur
adresser toutes les supplications. J'étais envahie de pitié pour ma
malheureuse compagne et terrifiée par la perspective du châtiment qui
m'était réservé. Je n'ai jamais pu supporter la moindre douleur
physique.
Stevens ramassa la baguette neuve, et, s'adressant à ses hommes:
--Maintenant, dit-il, nous allons opérer sur ce tendron; amenez-la, mes
amis.
A ces mots, voyant qu'il n'y avait personne derrière moi, je résolus de
fuir, et pris mes jambes à mon cou. J'aurais mieux fait de rester
tranquille, je n'avais pas fait trois mètres qu'une main me saisissait
au cou et, avec la rapidité de l'éclair, je me trouvais solidement
attachée à l'échelle.
Stevens me déshabilla lui-même lentement. Mes jupes et ma chemise furent
roulées sous mes bras et quand il arriva au pantalon, il s'arrêta. Je
portais le pantalon ordinaire, très large de jambe et fendu au milieu.
--Regardez, dit-il, elle a aussi des pantalons, mais ils sont faits
autrement et recouverts de dentelles.
Puis, sur une remarque fort grossière à propos de la fente, les hommes
s'esclaffèrent tandis que je pleurais à chaudes larmes.
Il fit tomber mon dernier vêtement et je sentis sur ma chair nue le
frôlement caressant de la brise.
J'étais anéantie par la honte. Je sentais peser sur moi le regard et une
indicible angoisse me poignait la gorge; ce n'était là, hélas, que le
préambule de l'horrible supplice auquel j'allais être soumise.
Stevens prit la parole de nouveau:
--Nous allons sans plus tarder procéder à l'exécution. Je propose de lui
infliger douze coups bien cinglés sans cependant faire sortir le sang.
Souvenez-vous qu'elle n'a joué dans cette affaire qu'un rôle de
comparse.
Tous, cependant, n'étaient pas du même avis; quelques-uns réclamaient
pour moi un châtiment équivalent à celui enduré par ma maîtresse.
Dans mon malheur, ce me fut un soulagement d'apprendre que je n'aurais
pas à subir un traitement aussi cruel que Miss Dean. Un des hommes cria
au tortionnaire:
--Faites attention, et tapez dur, Jack; faites-la un peu sauter.
Le lâche, j'eusse voulu savoir ce lâche tortionnaire, tourmenteur de
femmes, en proie aux flammes infernales.
--N'ayez nulle crainte, mon garçon, répondit Stevens, je sais comment on
se sert d'une baguette; elle va recevoir douze coups qui vont
transformer son derrière en drapeau américain rayé rouge et blanc.
Lorsqu'elle sortira de mes mains, elle ne demandera pas son reste, et
sera plutôt gênée pour marcher. Pourtant, je n'en ferai pas sortir une
goutte de sang; je vous le répète, je sais ce que c'est que de fouetter;
j'ai été majordome durant cinq années en Géorgie.
Pendant tout ce discours, j'étais restée honteuse de ma nudité, et,
machinalement, je me serrais aussi fort que possible contre l'échelle.
Le premier coup tomba enfin; ce fut horrible; la douleur était encore
plus atroce que je ne me l'étais imaginée. La respiration me manqua, et,
pendant quelques secondes, je restai suffoquée. Alors, je me mis
littéralement à hurler. Il continua de frapper lentement, plaçant chaque
coup au-dessous du précédent et la baguette, en retombant, me donnait la
sensation d'un fer rouge appliqué sur mes chairs.
Je me tordais de plus en plus, criant de toutes mes forces, faisant des
bonds désordonnés, autant que mes liens me le permettaient, tout en
suppliant le bourreau de cesser. J'avais oublié mon état de nudité, et
la seule sensation que j'éprouvais était une douleur plus cuisante que
si elle eût été provoquée par des brûlures.
Quand les douze coups m'eurent été donnés, j'étais à demi évanouie.
On me laissa suspendue par les poignets, et les hommes m'entourant, se
mirent à m'examiner. Le sentiment de la pudeur me revint peu à peu, et
je suppliai ces cruels justiciers de me laisser prendre un vêtement.
Ils restèrent sourds à ma prière, occupés qu'ils étaient d'écouter la
péroraison de Stevens.
--Voyez, mes amis, disait celui-ci, avec quelle régularité les coups ont
été frappés. Voilà ce qu'on appelle une bonne correction. Mais cette
fille n'a aucune énergie. La première noiraude venue aurait supporté le
double de coups sans se plaindre. Parlez-moi de sa compagne, voilà au
moins une femme courageuse.
Puis, me remettant mes effets, il me conduisit à la vérandah où Miss
Dean, toujours étendue sur le canapé, pleurait doucement de honte et de
douleur...