LA LOI DE LYNCH

Une après-midi, Miss Dean et moi étions assises sous la vérandah. Mon

amie confectionnait des chemises pour les esclaves, tandis que

j'arrangeais un chapeau; ce faisant, je fredonnais une chanson nègre

intitulée: _Ramenez-moi vers ma vieille Virginie_. Il était au moins

bizarre que je chantasse ces couplets, moi qui, précisément, aurais

voulu me voir à mille lieues de ce maudit pays, et qui, certes, n'aurais

jamais demandé à y revenir. Tout à coup, nous entendîmes le pas de

plusieurs chevaux, mêlé à des voix d'hommes, et en regardant dans

l'avenue, je vis, les uns à pied, les autres à cheval, une vingtaine

d'individus paraissant se diriger vers la maison. Nous ne savions ce que

ces gens pouvaient nous vouloir, aucun blanc ne se présentant jamais

chez nous. Arrivés à notre porte, ils attachèrent leurs chevaux à la

grille, et vinrent se placer autour de nous. Leurs regards durs et la

façon dont ces hommes nous regardaient me terrifiaient. Ils m'étaient

tous inconnus et leurs vêtements grossiers, leurs longues barbes, leurs

chemises de coton, trahissaient clairement des coureurs des bois. Je

voyais bien que leurs intentions n'étaient rien moins que pacifiques,

mais j'ignorais absolument ce qu'ils pouvaient nous vouloir. Enfin, l'un

d'eux, un peu mieux vêtu que les autres, et qui pouvait avoir une

quarantaine d'années,--et que je sus après être un chef de bande, du nom

de Jack Stevens, s'approcha de Miss Dean, et lui dit:

--Allons, levez-vous toutes deux. Mes amis et moi avons quelque chose à

vous communiquer.

Soumises, ainsi qu'il convient à des femmes demi-mortes de peur, nous

nous levâmes, et Miss Dean, qui s'était ressaisie demanda sans

hésitation:

--De quel droit envahissez-vous ma maison aussi brutalement?

L'homme se prit à rire dédaigneusement:

--Vous n'en savez rien? ricana-t-il. Eh! vous m'étonnez, car vous êtes

loin d'être aussi innocente que vous le paraissez.

Il poussa un énergique juron, et continua:

--Nous avons appris que vous dirigez une station souterraine, et depuis

que vous êtes ici, bon nombre d'esclaves se sont évadés par votre

entremise. Écoutez bien, et tachez de comprendre: nous autres, Sudistes,

ne voulons sous aucun prétexte que les Nordistes anti-esclavagistes

viennent fourrer leur nez dans nos affaires, et s'emploient à prêcher la

révolte parmi nos esclaves. Quand nous avons la chance d'attraper

quelqu'un de vos semblables, nous lui faisons amèrement regretter de

s'être occupé des nègres, et maintenant que nous vous tenons, nous

allons vous juger, selon la loi de Lynch. Les hommes qui m'accompagnent

constitueront le jury.

--Eh bien, les amis, dit Stevens se tournant vers ses compagnons, est-ce

ainsi qu'il fallait parler?

--Bravo, bravo, Jack, très bien! approuvèrent quelques-uns.

Je tombai sur ma chaise absolument anéantie. J'avais entendu raconter

mille cruautés perpétrées sous l'égide de la loi de Lynch.

Miss Dean était toujours très calme:

--Si vous avez quelque chose à nous reprocher, dit-elle, vous n'avez

dans aucun cas le droit de faire justice vous-mêmes; vous devez prévenir

la police et les autorités de votre État.

Un murmure de voix furieuses interrompit mon amie:

--Nous avons le droit d'agir comme bon nous semble. La loi de Lynch est

faite pour vous et vos pareils; taisez-vous! Allons, Jack, assez causé,

et au travail!

--C'est bien, mes enfants, il nous importait de trouver les oiseaux au

nid; maintenant, sortons un instant afin de statuer sur le sort des

prisonnières; nous savons qu'elles sont coupables et le seul point à

fixer est le châtiment qu'elles auront à subir.

Nous restâmes seules et les hommes, dehors, s'entretinrent avec

animation. Malheureusement, ils étaient trop éloignés pour que nous

pussions saisir leurs paroles. J'étais affaissée sur ma chaise,

absolument morte de peur:

--Oh! Miss Dean, que vont-ils nous faire?

--Je n'en sais rien, ma chérie, répondit-elle en me prenant la main;

pour moi, je ne m'en inquiète guère, mais je suis terriblement désolée

de vous avoir entraînée dans ce guêpier.

Je restai près de mon amie... elle me serrait les mains, les caressant

affectueusement. Les lyncheurs revinrent enfin; ils avaient discuté avec

animation, ayant eu, semblait-il, beaucoup de peine à se mettre

d'accord.

Enfin, Stevens s'avança vers nous d'un air à la fois solennel et

grotesque.

--La cour, dit-il avec emphase, a statué sur votre cas et voici ce

qu'elle a décidé: Vous êtes condamnées toutes deux à être fouettées avec

une baguette de coudrier. Vous serez ensuite mises à cheval sur le

coupant d'une palissade, et ensuite il vous sera enjoint d'avoir à

quitter l'État de Virginie dans les quarante-huit heures. Ce laps de

temps passé, si on vous retrouve ici, vous aurez de nouveau affaire à

nous.

En entendant cette horrible sentence, mon sang se glaça dans mes veines.

Je voulus me lever; mes jambes me refusèrent tout service, et je

retombai sur mon siège.

--Oh! vous ne nous fouetterez pas, m'écriai-je; certainement vous ne

voulez pas nous torturer ainsi! Ayez pitié de nous, je vous en prie...

ayez pitié de nous.

Mais il n'y avait pas la moindre trace de sensiblerie sur la figure de

ces brutes, et l'un d'eux s'écria:

--Misérable petite Nordiste, si j'étais libre de mes actions, je vous

enduirais de goudron et de plumes et je vous mettrais à cheval sur la

palissade pendant deux heures. On verrait la tête que vous y feriez.

Cette grossière plaisanterie les fit éclater de rire et je retombai sur

ma chaise en sanglotant encore plus fort.

Miss Dean, elle, ne donnait pas le moindre signe d'émotion; elle était

extrêmement pâle, mais ses yeux brillaient d'une lueur étrange et dit en

s'adressant au chef de la bande:

--J'avais toujours entendu dire, et j'étais persuadée que les Sudistes

étaient chevaleresques et cléments envers les femmes, je regrette de

m'être trompée.

--Il n'y a pas ici à être chevaleresque: vous agissez comme des hommes;

ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si nous vous traitons en hommes.

--C'est bien. Il faut que vous sachiez tous ici que je suis la seule

coupable. Cette jeune fille, qui est mon secrétaire, n'est pour rien en

tout ceci. Vous devez donc l'acquitter.

--Jamais! réclamèrent quelques voix.

--Taisez-vous, s'écria Stevens, et laissez-moi parler.

Et se tournant vers nous, il ajouta:

--Nous savons parfaitement que vous êtes la directrice de ce bureau de

soi-disant bienfaisance; mais comme cette fille vous aidait dans cette

besogne, elle doit être punie; cependant, elle sera fouettée moins

sévèrement que vous... Est-ce juste, amis, demanda-t-il à ses féroces

acolytes.

--Parfaitement, parfaitement, soyons moins sévères envers l'enfant que

vis-à-vis du vieux chimpanzé.

L'un d'eux s'écria:

--Mais où donc est la servante. N'aurait-elle pas besoin d'une petite

correction? Une petite promenade sur le grillage ne pourrait, il me

semble, que lui être salutaire.

--Évidemment, approuva le chef. Que deux d'entre vous courent à sa

recherche, et que les autres s'occupent de trouver des baguettes.

Les hommes s'assirent en attendant; ils plaisantaient grossièrement et,

à chacune de leurs remarques, le rouge me montait au visage. Miss Dean,

toujours calme et tranquille, ne paraissait pas entendre les ignominies

de ces sauvages. Ceux qui étaient partis à la recherche de Marthe

revinrent au bout d'un instant:

--La _souillon_ est partie, dirent-ils; elle s'est sans doute défilée

dans les bois.

--Bah! dit Stevens, nous avons les deux patronnes, et il est probable

que lorsque nous en aurons fini avec elles, elles regretteront amèrement

de s'être occupées d'abolitionisme.

--Vous avez raison, Jack, crièrent les hommes; nous leur ferons maudire

le jour où elles se sont installées en Virginie... Et maintenant, à

l'ouvrage.

--A l'ouvrage, répliqua Stevens. Bill, allez chercher l'échelle qui est

sous le hangar; Peter et Sam, vos baguettes sont-elles prêtes? Ah! ah!

ces dames ont sans doute souvent été cueillir et croquer la noisette,

mais je doute qu'elles aient jamais reçu des coups de baguette d'hickory

sur leur petit derrière.

Les hommes riaient bruyamment, et je recommençais à trembler.

Quand donc ce supplice allait-il prendre fin?

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 20 / 88 题