UNE «STATION SOUTERRAINE»

Les relations entre le Nord et le Sud étaient déjà très tendues lorsque

survint la mort de John Brown, le grand abolitioniste. C'était une

grande perte pour les amis de la liberté. Miss Dean en fut

particulièrement touchée; elle connaissait intimement ce grand homme, et

l'applaudissait hautement d'avoir poussé les esclaves à l'émancipation.

Tout acte en faveur des malheureux noirs était bon et bien fait à son

avis, et elle déclarait qu'elle n'hésiterait pas une seconde à imiter

John Brown si l'occasion s'en présentait.

De l'intention à l'action il n'y avait que peu de distance pour Miss

Dean: elle résolut de diriger une _station souterraine_. Elle me fit

part de son projet:

--Il y a longtemps que j'aurais dû commencer à aider ces malheureux

noirs, me dit-elle. Je suis certaine de diriger la _station_ mieux qu'un

homme; les _rôdeurs_ se méfient facilement d'hommes habitant seuls, mais

ne supposent nullement qu'une femme ait le courage de faire ce dangereux

métier. En vivant tranquillement et en prenant toutes les précautions

nécessaires, je ne pourrais être inquiétée.

J'étais moi-même une fervente abolitioniste et l'enthousiasme

communicatif de Miss Dean m'enflamma à mon tour. La douleur d'autrui m'a

toujours peinée et j'étais décidée à tout risquer pour aider mon amie

dans son noble projet. Je lui fis part de ma décision. Elle refusa

d'abord de m'écouter, disant que c'était une folie, me faisant envisager

les risques d'une telle entreprise et le long emprisonnement que nous

aurions à subir si nous venions à être découvertes.

--Non pas, ajouta-t-elle, que j'aie peur de la prison, mais vous, Dolly,

vous seriez trop malheureuse. Vous êtes jeune, sensible et peu habituée

à souffrir; vous ne pourriez supporter et la mauvaise nourriture et les

durs travaux qu'on vous infligerait. De plus, on m'a raconté que dans le

Sud, on coupait les cheveux des femmes captives. Non, ma chérie,

vraiment, je ne puis vous emmener; si un malheur quelconque vous

arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.

--Eh! répondis-je, le travail ne m'effraie pas, et mes cheveux ne sont

pas si beaux que les vôtres. Je puis donc bien courir les mêmes risques

que vous. Ne pensez pas que je veuille vous abandonner au moment du

danger. Je veux le partager avec vous, et, bon gré mal gré, vous

m'emmènerez, m'écriai-je en l'embrassant câlinement.

Certes, ma fidélité la touchait vivement, mais elle n'était pas encore

convaincue.

Enfin j'insistai avec tant de force qu'elle finit par m'accepter comme

collaboratrice. Elle écrivit immédiatement à quelques «amis[3]» en les

priant de lui faire savoir dans quelle partie du Sud une nouvelle

«station» pourrait rendre le plus de services.

[3] Des quakers.

Les réponses ne se firent pas attendre, et, après avoir discuté le pour

et le contre de tous les endroits proposés, notre choix s'arrêta sur une

maison située au centre de la Virginie, près de la petite ville de

Hampton, sur la rivière James, à environ 25 milles de Richmond, la

capitale de l'État.

Miss Dean donna immédiatement des ordres afin de louer et préparer la

maison pour deux dames qui, pour des raisons de santé, désiraient passer

quelque temps en Virginie.

Nous commençâmes nos préparatifs, et mon amie décida de n'emmener qu'une

seule domestique. Marthe--c'était son nom--quakeresse comme sa

maîtresse, était depuis longtemps à son service. Elle n'ignorait pas le

but de notre déplacement, et n'hésitait pas à courir les risques de la

prison ou de l'expéditive loi de Lynch.

Par mesure de prudence, nous avions laissé ignorer à tous nos amis

l'emplacement exact de notre résidence, nous contentant de répondre aux

nombreuses questions qui nous étaient adressées que nous allions faire

une excursion dans le Sud.

Quinze jours plus tard, nos préparatifs étant achevés, nous nous

mettions en route, et, après un séjour de deux jours à Richmond, nous

arrivions à notre nouvelle installation.

Tout était en bon ordre et paraissait confortable dans notre nouvelle

demeure. La maison, très isolée, située au bout d'une longue avenue, se

cachait dans les terres à un quart de mille de la route. Il y avait cinq

grandes pièces et une cuisine; derrière la maison un jardin, rempli de

fleurs et d'arbustes, donnait une agréable fraîcheur. Une barrière

entourait toute la propriété.

L'aménagement des diverses chambres fut de suite commencé, et Marthe

prépara le thé et le servit dans la salle à manger. C'était une grande

pièce, basse de plafond, et recevant le jour par deux grandes fenêtres

garnies de fleurs. L'ameublement en était original: des objets

absolument modernes et des meubles lourds et antiques s'y trouvaient

entremêlés. Néanmoins, l'ensemble produisait un agréable effet. Notre

lunch terminé, Miss Dean écrivit aux «amis», qui dirigeaient les

stations nord et sud, amis avec lesquels nous allions entrer en

communication, «que nous pourrions désormais leur être utiles pour

faciliter l'évasion des esclaves».

Les plus prochaines stations se trouvaient, au Sud, à trente milles et

celle du Nord à vingt-cinq milles.

La correspondance terminée, et comme nous avions grand besoin de repos,

nous nous couchâmes.

Le lendemain matin, je me réveillai fraîche et parfaitement disposée, et

comme Miss Dean dormait encore, je m'habillai sans bruit et me glissai

jusqu'à la porte, dans le but d'explorer les environs.

Au dehors, la végétation était ravissante, et à chaque pas je rencontrai

des arbres et des fleurs qui m'étaient inconnus.

Pendant plus d'une heure, j'allai ainsi à l'aventure, sans rencontrer un

seul blanc, quoique je visse beaucoup de noirs travaillant dans les

champs. Ces braves gens, s'apercevant de la présence d'une étrangère, me

regardaient avec de grands yeux surpris, comme des boeufs qui regardent

passer un convoi.

Je rentrai enfin. Miss Dean m'attendait pour le déjeuner, que Marthe

apporta immédiatement. J'y fis grand honneur, la promenade m'ayant mise

en appétit.

Nous fûmes bientôt complètement installées, et, insouciantes du danger,

toutes nos précautions ayant été prises, nous semblait-il, aucun mauvais

pressentiment ne venait troubler notre quiétude.

La nouvelle vie que j'allais mener m'amusait déjà beaucoup; nous avions

fait de nombreuses provisions et caché des matelas et couvertures dans

une petite cabane attenante à la maison, dans le cas où un fugitif

arriverait de la «station» située au Nord de la nôtre.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 11 / 88 题