CXVI

Paris, 18 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé depuis cinq minutes, et, pendant tout le temps que j'ai

passé à Compiègne, je n'ai pas eu une minute. Ce n'est pas comme à

Biarritz. On est pris du matin au soir. Ajoutez à cela que j'ai eu deux

rôles à apprendre en très peu de temps et des répétitions soir et matin.

Tout s'est, d'ailleurs, fort bien passé.

L'impératrice s'est montrée très aimable pour le chevalier Nigra et pour

un attaché nommé Alberti qui lui donnait des leçons d'italien.

On a chassé, dansé et joué la comédie. C'est M. de Morny qui avait fait

les deux pièces jouées devant Leurs Majestés. La seconde était un

impromptu commandé par l'empereur, qui en avait donné lui-même le sujet.

Cela s'appelle _la Corde sensible_.

Il y avait un point assez délicat: c'était de faire des épigrammes sur

les gens présents, à commencer par Leurs Majestés. Tout cela entremêlé

de calembours et de lazzis de toute sorte. M. de Morny, qui était en

scène avec moi, était un peu ému. Pour moi, connaissant de longue main

la débonnaireté de nos hôtes, je n'avais pas la moindre inquiétude de

succès.

M. de Morny a commencé par faire les honneurs de lui-même. Ensuite nous

avons passé à lord Hertford qui, en entendant son nom, a eu une peur de

chien. Il a été très heureux de trouver que tout se bornait à un

calembour. Il a une maison de campagne du bois de Boulogne qui s'appelle

Bagatelle, et je demandais à M. de Morny s'il était vrai que ce

seigneur anglais si riche ne s'occupât que de _bagatelles_? Puis est

venu le tour de l'empereur, que nous avons impitoyablement raillé sur

son goût pour les antiquités romaines. Enfin est venu le tour de

l'impératrice, pour sa passion de meubler et d'arranger les appartements

de manière à ce qu'on ne puisse s'y remuer.

Nous avons eu un grand succès de rire et nous nous sommes assez amusés,

nous autres acteurs, de la peur que nous faisions. On a voulu me

retenir, mais je me suis défendu, et, à la fin de la semaine, je

partirai pour Cannes, où se trouvent déjà mademoiselle Lagden et sa

soeur. Vous devriez bien y venir respirer le parfum de nos fleurs.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Je suis aussi fatigué de mes

dix jours de cour que si je descendais de la Rune.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 117 / 152 题