LXXVI

Paris, 11 juin 1861.

Mon cher Panizzi,

M. Libri a fait toutes les bêtises imaginables. Il a bombardé de ses

lettres amis et ennemis et les a tous mis en fureur. Au lieu de savoir

gré à M. Delangle de ce qu'il avait essayé de faire, il a pris à tâche

de lui susciter une mauvaise affaire, de le compromettre avec M. Guizot,

avec la magistrature et le Sénat; et tout cela, pendant que j'avais bien

assez de la masse de haines accumulées contre lui. Je me suis trouvé,

grâce à ses absurdes pamphlets, à peu près seul dans le Sénat. On m'a

cependant écouté tranquillement et même avec une sorte d'intérêt. Les

jurisconsultes ne m'ont pas répondu, ce me semble.

Le discours de M. de Royer a seulement scandalisé les gens honorables,

qui l'ont fait taire. M. Fould lui a fait des représentations très

énergiques et le président Troplong aussi; mais le petit magot avait la

joie d'un singe qui vient de casser une porcelaine. Cela m'a fait passer

une triste semaine.

Enfin c'est fini, et je pars dans une heure pour Fontainebleau, où je

vais passer huit jours probablement à parler de César à Auguste, et je

vous assure que j'ai besoin de penser un peu aux anciens pour oublier

les modernes.

La mort de M. de Cavour est un événement immense. Je ne connais pas son

successeur, mais aurait-il toutes les qualités et tous les talents de

son prédécesseur, il n'a plus son prestige et ne pourrait faire ce que

M. de Cavour faisait, c'est-à-dire tenir les mazziniens dans le devoir

et demeurer cependant à la tête de la révolution italienne.

Maintenant que M. de Cavour est mort, l'Angleterre aura-t-elle la même

bienveillance pour la révolution italienne? Ne craindra-t-elle pas, là

comme ailleurs, l'influence française? S'il en était ainsi, je

craindrais que vous ne vissiez bientôt l'Autriche reprendre son

ascendant. Il est en outre fort à craindre que les garibaldiens ou

plutôt les mazziniens, délivrés du seul homme qui les dominait, ne se

mettent à faire des extravagances, et alors tout est à recommencer ou

plutôt tout est perdu.

Adieu, mon cher Panizzi. Si vous m'écrivez, je resterai jusqu'à dimanche

prochain à Fontainebleau, peut-être même davantage, cela dépendra de ce

que fera _mon hôte_.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 80 / 152 题