Cannes, 9 janvier 1861.
Mon cher Panizzi,
Il me semble que tout va à la diable partout, en Italie, à Naples
surtout, et heureusement aussi en Autriche. Il y a longtemps que j'ai
renoncé à deviner les énigmes politiques de ce temps-ci. Ce qui me fait
de la peine, c'est la disposition turbulente plutôt que belliqueuse que
prend l'Italie. Je n'aime pas le discours de Victor-Emmanuel le 1er
janvier. Il a pris le détestable style de mélodrame qu'il faut laisser à
Garibaldi. Il pouvait parfaitement se dispenser de parler du rachat de
la Vénétie, ou, s'il en parlait, rien ne l'obligeait à faire une
conclusion. Je crains qu'au printemps on ne fasse _delle grosse_.
Votre ami ***, d'un autre côté, s'est marié tout à fait... On disait que
sa femme avait un petit défaut de conformation, qui la rendait impropre
au mariage; mais il paraît que ce n'était pas grand'chose, car elle est
grosse. Pour une personne ayant des sentiments si élevés, cette
situation était fort pénible, aussi elle a mené son imbécile à Varsovie,
où, à ce qu'il paraît, on marie les gens sans se soucier beaucoup des
formalités. Il allait être majeur dans deux du trois mois, mais il n'a
pas eu la patience d'attendre. Il n'a pas non plus employé le consul de
France pour légaliser la cérémonie, en sorte que cela fait deux
nullités. Mais, en matière de mariage, les magistrats sont assez
indulgents lorsque les choses sont faites et parfaites, et je crois que
l'affaire est à peu près sans remède.
Qu'a dit monseigneur de Canterbury de ma lettre? A-t-il été surpris que
je lui aie écrit? J'ai reçu ce matin une lettre de Newton, qui me
remercie. Je ne sais pas encore si son affaire est faite, mais je pense
que, vous aidant, elle se fera.
Adieu, mon cher Panizzi; mille voeux pour votre année 1861; qu'elle
vous soit légère! Ne buvez pas tout le johannisberg avant que j'en aie
goûté _Cura ut valeas._