Paris, 10 octobre 1860.
Mon cher Panizzi,
Voici enfin la lettre de M. Fould, que je reçois ce matin. J'aime mieux
vous l'envoyer telle quelle que de vous en faire un extrait. Avec cette
lettre, la vôtre m'est revenue, et je l'ai lue avec autant de surprise
que la première fois. Je ne puis m'empêcher de récapituler les griefs
prétendus:
Iº _D'avoir encouragé les Espagnols à tirer vengeance des Marocains._ Si
vous connaissez les Espagnols, vous savez que le vrai moyen de les
empêcher de faire quelque chose est de leur en faire donner le conseil
par un étranger. Non seulement la France ne s'est mêlée en rien de cette
affaire, mais encore elle n'y avait pas le moindre intérêt. Il est
évident que, si une puissance européenne s'établissait près de
l'Algérie, ce serait un danger pour nos possessions d'Afrique. Bien que
les Espagnols ne soient pas fort redoutables, nous aimerions mieux avoir
pour voisins des Barbares que des gens civilisés. La majeure partie de
la population européenne de l'Algérie est espagnole: ce sont des
Mayorquins et des Valenciens, bons travailleurs. S'il y avait une
colonie espagnole en Afrique, nous perdrions ces gens-là.
IIº _La France n'a rien fait pour hâter la chute de l'empire turc. Elle
en voit la ruine prochaine, mais se gardera bien de l'accélérer._ Je
vous ai dit dans le temps le mot de Thouvenel: «L'empire turc est une
accumulation de fumiers superposés: fumier turc, fumier grec, fumier
bulgare. Une révolution en ce pays ne peut mettre au jour qu'un fumier.»
IIIº Quant à l'envoi d'agents en Belgique et ailleurs pour préparer une
annexion, d'autres en Irlande, etc., pas un mot de vrai. De tous les
pays limitrophes, la Belgique serait le plus difficile à annexer.
Peut-être des prêtres catholiques ont-ils fait des sermons ridicules en
Irlande. Vous savez comme moi quel est l'attachement du clergé
catholique pour l'empereur, et vous ferez justice vous-même de toutes
ces folles accusations.
IVº Je ne sais rien des pamphlets préparant des annexions nouvelles. Une
des graves erreurs des journaux anglais est de s'imaginer qu'il n'y a
pas en France de liberté de la presse. On imprime dans les journaux, et
surtout dans les livres, mille billevesées tous les jours. Les
orléanistes et les carlistes ont leurs organes, et ils vont très loin.
Croyez que le gouvernement est tout à fait étranger à de pareilles
publications. Elles sont, d'ailleurs, si obscures, que je n'en ai jamais
entendu parler.
Vº Lisez le budget de la guerre, et vous verrez l'effectif de l'armée
notablement réduit. Allez sur une grande route, vous rencontrerez des
soldats allant en congé illimité. Je vous ai remis la brochure de
Cucheval-Clarigny; vous verrez ce qu'il faut penser de ces prétendus
armements. Entre vous et moi, je vous dirai qu'on désarme beaucoup trop,
ce me semble; d'après ce qui se passe en Italie, je crois qu'il ne
serait pas mauvais de se tenir prêt à toute éventualité.
VIº L'exercice prescrit dans les ports de mer, pour apprendre aux
troupes à embarquer et à débarquer, a été introduit lors de la guerre de
Crimée. Tous les ans, on ramène en France dix ou douze mille hommes
d'Algérie, et on en envoie autant. S'il n'y a pas un exercice semblable
dans l'armée anglaise, cela ne prouve pas en faveur de ses chefs.
Je crois encore, cher Panizzi, que la grande cause de désaccord entre la
France et l'Angleterre provient de ce que cette dernière se tient,
touchant les affaires de l'Europe, dans une politique expectante qui lui
est facile et qui est presque impossible pour nous. L'Angleterre s'est
contentée de faire, des voeux pour le Piémont; nous nous sommes battus,
et, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions commis une faute énorme.
Si l'Angleterre, qui a, au fond, les mêmes sympathies que nous pour la
cause italienne, et qui n'a pas les mêmes risques à courir, au lieu de
se laisser aller à des sentiments de défiance et de jalousie, voulait
nous seconder ouvertement, la paix du monde serait assurée. Les Italiens
feraient eux-mêmes leurs affaires, et peut-être parviendrait-on à
obtenir de l'Autriche la cession de la Vénétie.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.