XXXVII

Paris, 23 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Je savais que les Anglais étaient gens d'imagination et enclins parfois

à prendre des vessies pour des lanternes; mais vous, cosmopolite et

_hombre de razon_, comme disent les Espagnols, vous me cassez bras et

jambes avec votre accusation de complicité avec Garibaldi! Mais, en même

temps, vous me dites que l'empereur veut s'allier aux Russes pour faire

du mal à l'Angleterre en Orient.

Il me semble que les deux reproches ne vont pas bien ensemble. Si vous

accusiez un homme d'avoir voulu mettre le feu à votre blé, vous ne

commenceriez pas par dire qu'il a débuté par l'inonder. Pour moi, il me

paraît assez évident qu'une nouvelle complication en Italie ne doit pas

laisser à la France une trop grande liberté d'action en Orient, et

_vice versa_. Il faut choisir entre les deux crimes, et ne pas nous

charger des deux à la fois. Je crois pouvoir vous assurer que, pour ce

qui concerne l'Orient, M. de la Valette apporte les instructions les

plus pacifiques et qu'il n'y aura rien, de notre côté, pour précipiter

une catastrophe, qui pourtant me paraît inévitable.

Quant à Garibaldi, il n'y a que _moi_, ici, qui m'intéresse à son

expédition, et je crois qu'elle a déplu énormément à l'empereur, qui se

disposait à évacuer Rome le mois prochain et qui se trouve bien empêché

à présent entre l'enclume et le marteau. Je ne crois pas davantage que

l'Angleterre ait aidé à l'expédition, bien que les apparences et les

dépêches télégraphiques tendent à faire supposer le contraire.

L'expédition de Garibaldi me plaît, parce que j'aime les romans et les

aventures. Au fond, il est assez triste qu'un héros de roman puisse

mettre l'Europe en feu. Remarquez que nous sommes en plein moyen âge.

Lorsque Tancrède et ses Normands s'embarquèrent pour la Sicile, il n'y

avait pas de droit international en Europe. Maintenant on prétend qu'il

y en a un, et on le cite même, à l'occasion de quelques arpents de

neige du Faucigny; _mais il demeure bien entendu que c'est la force qui

constitue le meilleur droit_. Si un Grec partait de Marseille pour

émanciper les îles Ioniennes; qui demandent à être, annexées au royaume

de Grèce, l'Angleterre jetterait les hauts cris; mais il y a un mois que

lord John disait en plein Parlement que la flotte anglaise croisait

devant la Sicile, pour être utile à des gens opprimés.

Le mal de la chose, c'est que, d'après tout ce que nous apprenons,

l'expédition de Garibaldi est partie malgré le gouvernement de

Victor-Emmanuel. Les sociétés secrètes sont beaucoup plus puissantes que

M. de Cavour. Or je crains qu'elles n'aient pas autant d'esprit, et que,

par désir de trop avoir, elles ne nuisent fort une cause très juste et

très en bon train jusqu'à présent. Lorsqu'un peuple se soulève et met

son souverain à la porte, cela faisait autrefois un grand scandale. La

grande habitude qu'on en a prise a fait qu'à présent on accepte assez

facilement le fait accompli. Mais il est plus grave d'aller délivrer le

voisin, et cela fait faire des réflexions à tout le monde. Lord Cowley

disait hier que toutes les chances semblaient contraires à Garibaldi.

Il y en a une à mon avis, c'est la qualité des troupes de Sa Majesté

napolitaine, qui rend possible une défaite et une défection. Nous

verrons, d'ici à quelques jours.

La note russe a fait un grand effet aujourd'hui. Un congrès peut

difficilement remédier aux dernières coliques du _malade_. S'il a

survécu à l'empereur Nicolas, il n'a pas gagné de nouvelles forces. M.

Thouvenel me disait dernièrement que ce qui rendait la question d'Orient

si difficile, c'est que les Turcs, dans l'état de décomposition où ils

se trouvent, recouvraient une autre société chrétienne, non moins

pourrie. «Représentez-vous, disait-il, plusieurs _caput mortuum_ les uns

sur les autres. Les Grecs et les Bulgares sont de plus grandes canailles

que les Turcs. Il faudrait commencer par tout exterminer et faire une

colonie d'honnêtes gens.»

Je ne crois pas à une guerre entre la France et l'Angleterre pour les

affaires d'Orient. Le champ de bataille manque. Le malheur, c'est que

tous les fous s'entendent des deux côtés du détroit pour saisir toutes

les occasions d'échanger des injures, et les hommes d'État, ou

soi-disant tels, en disent aussi quelquefois _delle grosse_. Pourtant,

il y a de part et d'autre l'intérêt de tout le monde, qui sera,

j'espère, plus puissant que l'envie de faire des phrases et de dire des

gros mots.

J'en reviens toujours à mes moutons. Depuis plusieurs mois, l'Angleterre

suit une politique de bascule qui me semble détestable. Faute à elle de

s'être déclarée dès le commencement de la question italienne, nous avons

eu la guerre, puis après, une mauvaise paix. Qu'y a-t-elle gagné?

L'Autriche lui doit probablement la conservation de la Vénétie: vous

savez quelle est sa reconnaissance. Ici, on l'accuse d'exciter le

désordre en Italien. Ni en Allemagne, ni en Russie ni en France, elle

n'a d'alliée, et je crois que c'est sa faute. Quand on affiche trop

publiquement la politique des intérêts, on oblige tout le monde à

regarder au sien.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 42 / 152 题